“Mercenaires” postmodernes, l’exemple russe

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“Mercenaires” postmodernes, l’exemple russe

Bien que vieux de plus d’un an, ce texte est complètement d’actualité, certes encore plus que lors de sa première publication. Il donne une rapide histoire biographique des PMC russes (Private Military Contractant selon l’acronyme US, pour “Contractants Militaires Privés”), c’est-à-dire des “mercenaires” russes si l’on veut employer le langage plus classique. Le texte est d’actualité parce que, bien entendu, on a beaucoup parlé des PMC russes en Syrie ces dernières semaines, pour la première fois d’une façon structurée et approfondie ; même si tout ce qui a été écrit sur cette affaire a surtout été l’occasion d’un affrontement de communication, d’une polémique bien de notre époque, la perception s’est installée dans le système de la communication de l’existence institutionnalisée de PMC russes.

Ce texte a donc de l’intérêt en soi, pour la situation actuelle, mais il a aussi l’intérêt de faire accepter l’idée d’une organisation opérationnelle et économique de ce qui n’est pas tout à fait du “mercenariat” au sens habituellement utilisé, – même si le mot est utilisé, “habillé” de guillemets certes. L’exemple russe, après l’exemple anglo-saxon (Blackwater-Akademi et le reste), renforce décisivement la perception que ces sociétés de location de services de sécurité sont fondamentalement liées à la communauté de sécurité nationale de chacun de leurs pays. On savait avec l’exemple US que le Pentagone louait les services des PMC mais l’on voit beaucoup mieux précisé avec les Russes que les PMC peuvent très largement être considérés comme une branche disons “autonome” de ces communautés de sécurité nationale, mais une branche tout de même, – et par conséquent cette autonomie étant en fait une “semi-autonomie”. (Cette classification valant aussi bien pour les US [les Anglo-Saxons] que pour les Russes.)

En d’autres mots, ces “mercenaires” sont, pour se référer encore au langage classique, plutôt des “corsaires” que des “pirates”. S’ils sont en général “sans loi” stricto sensu du point de vue de l’institution militaire, ils ne sont pas complètement “sans foi”, c’est-à-dire sans référence patriotique. Cette remarque vaut surtout pour les Russes, avec l’exemple donné dans le texte de certains PMC qui ont été décorés, c’est-à-dire leur mérite reconnu officiellement par leur pays. Voici donc que le PMC entre complètement dans l’arsenal de communication de la postmodernité, et dans notre perception, autrement que comme une “trouvaille” américaniste/anglo-saxonne née des penchants pour le marché libre, pour le secteur privé, pour l’importance de l’argent. Les PMC sont tout cela, mais ils sont aussi quelque chose d’autre.

(Cette particularité rend compte de la difficulté d'identifier l'une ou l'autre opération, à partir du moment où des PMC sont impliqués. Il est évident que les séparatistes du Donbass ont obtenu et obtiennent l'aide de PMC russes, comme des PMC US/UK sont intervenus de la même manière sur d'autres théâtres. Doit-on nommer cela une “invasion” ? Cela semble bien difficile et ouvre la potte aux complexités de la situation postmoderne où, soit par volonté soit par obligation, les particularités de la souveraineté ne sont plus ni apparentes ni complètes.)

Le texte a paru sur le site SouthFront.org le 28 janvier 2017, et une deuxième fois le 18 février 2018. On observera que cette phrase initiale n’a pas été modifiée dans la version parue hier : « Alors que ces lignes sont écrites, on doit observer que le gouvernement russe n'a pas encore adopté de politique claire concernant l’existence des PMC en Russie ». On en déduit, comme d’ailleurs on a pu le constater, que “le gouvernement russe n’a pas encore...”, etc.

dde.org

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PMC russes en Syrie et ailleurs

La célébration au Kremlin du Jour de la Patrie le 9 décembre 2016 a attiré l'attention sur l'une des composantes obscures des capacités paramilitaires clandestines russes, lorsqu'une photo mettant en scène le président Vladimir Poutine et les dirigeants de la compagnie militaire privée Vagner est apparue sur les réseaux sociaux.

Vagner est le pseudonyme de Dimitri Utkin, un membre retraité des forces armées russes qui, au moment du terme de sa carrière militaire, commandait le 700e Détachement des opérations spéciales de la 2e Brigade des opérations spéciales séparées, de la Direction générale des renseignements [GRU] du ministère de la Défense. Il a acquis de l'expérience dans les opérations de PMC alors qu'il était employé par le Moran Security Group où il a participé à des opérations contre-pirates en Somalie. Le commandant adjoint de Vagner est également un vétéran militaire russe, Vadim Troshev.

Vagner représente l’expérience la plus ambitieuse de la Russie dans le cadre du concept PMC. Ailleurs dans le monde, les PMCs comme Executive Outcomes et le Blackwater d’origine d’Erik Prince, qui ont débuté comme services de sécurité d’entreprise, sont devenus des extensions de facto de la puissance militaire nationale, occupant le créneau entre action secrète et déploiement opérationnel de l’élite des forces spéciales régulières.

Alors que ces lignes sont écrites, on doit observer que le gouvernement russe n'a pas encore adopté de politique claire concernant l’existence des PMC en Russie. Un projet de loi a été présenté devant la Douma d'Etat qui aurait fourni un cadre légal pour les PCM russes, mais il a été “gelé” après discussion, sinon abandonné. Il semblerait que le gouvernement russe soit dans un mode attentiste, et la décision finale dépendra d'un certain nombre de facteurs. Le premier est la nature des relations Russie-Occident à l'ère de Trump, du Brexit et des conquêtes potentielles des partis antimondialistes dans l'UE. Si la relation évoluait dans le sens de la coopération plutôt que de la confrontation, cela réduirait le besoin de PMC. Le deuxième facteur est l’expérience de la Syrie, qui est la plus grande et la plus importante des interventions des PMC russes à ce jour, même si les PMC ont été utilisés pour atteindre les objectifs de l'État russe pendant plus d'une décennie. Leur utilité a été démontrée en Crimée et dans le Donbass, où un nombre élevé de quasi-PMC ont été incorporés dans le concept général d'opération afin de remplir des missions qui n'ont pas pu être accomplies pour des raisons politiques ou militaires par les milices de Novorossia ou les forces militaires russes régulières.

La Syrie est non seulement une opération de longue durée et de haute intensité, mais aussi une occasion d'évaluer les avantages et les inconvénients relatifs de la dépendance aux PMC, par opposition aux forces d'opérations spéciales régulières et autres formations d'élite. À cet égard, la Syrie montre la maturation évolutive du concept de PMC qui a progressivement pris de l’âge au cours de diverses opérations en Asie centrale, au Caucase, en Crimée et au Donbass. Contrairement à l’expérience américaine qui a adopté un modèle “top-down” de développement et d’organisation des PMC, les précurseurs des PMC russes actuels sont apparus spontanément, en réponse aux demandes du marché, autour des frontières de la Russie et dans diverses régions du monde, à partir de la disposition d’un grand nombre d’anciens combattants d’Afghanistan et de Tchétchénie. Ironiquement, les PMC russes doivent beaucoup aux États-Unis ou à d'autres puissances occidentales qui ont utilisé des “mercenaires-pirates” russes dans diverses opérations, y compris en Irak. Même les opérations de Vagner en Syrie sont le résultat de l'initiative de Dimitri Utkin. Ce n'est que dans les dernières années que le ministère russe de la Défense a décidé d'intégrer les PMC dans l'ensemble des forces disponibles, et l'efficacité de Vagner a stimulé l'institutionnalisation formelle des relations entre les PMC et le ministère russe de la Défense.

Dans la mesure où l’existence de Vagner et sa participation à l’opération en Syrie n’ont pas été officiellement reconnus, il n’y a pas de rapports fiables sur le nombre d’opérateurs Vagner ou les fonctions qu'ils exercent. Certaines estimations concernent jusqu’à 400 opérateurs dans le pays où ils sont plus susceptibles de voir des combats de première ligne que les troupes russes en service actif. Vagner a également subi un nombre indéterminé de pertes, y compris des décès.

La question se pose de savoir quelle relation existera entre les PCM, la communauté des opérations secrètes et les formations d’opérations spéciales sur lesquelles les PCM compteront naturellement pour les recrues. La forte dépendance américaine à l’égard d’entrepreneurs de sécurité relativement indisciplinés pendant sa tristement célèbre guerre mondiale contre le terrorisme a eu pour effet d’augmenter le nombre de morts parmi les civils irakiens et afghans, – du fait des opérateurs PMC qui n’étaient pas responsables devant les lois américaines ou locales. Elle a également provoqué une hémorragie des cadres expérimentés des unités des opérations spéciales américaines, optant pour les salaires beaucoup plus élevés et la liberté individuelle qu’offrent les PMC américains.

Ce à quoi ressemblera cette relation formelle peut d’ailleurs ne jamais être publiquement connu, car il y a de bonnes raisons de maintenir un certain niveau de secret entourant ce qui est, après tout, un instrument d'action paramilitaire clandestine. Ce point pourrait d’ailleurs expliquer de façon différente pourquoi la loi sur les PMC n’a pas été formellement adoptée. Cependant, le fait que des opérateurs de Vagner ont reçu de hautes décorations militaires pour leurs contributions en Syrie laisse à penser que les PMC russes continueront à exister de manière florissante et à jouir d’une considération et d’un statut élevée dans la communauté russe de sécurité nationale. Leurs discussions récentes avec les dirigeants militaires libyens à bord du porte-avions de la marine russe Amiral Kouznetsov suggèrent que la Syrie ne sera pas le dernier champ de bataille pour les PMC russes.

SouthFront.org

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