Malheureux qui, comme Ulysse, revient d’Afghanistan

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Malheureux qui, comme Ulysse, revient d’Afghanistan

Il n’y a pas plus verte vallée que celle qui s’étend à la lisière de la nôtre, déjà sévèrement défraichie par deux mille ans (ou quatre mille, c’est selon) d’histoire et quinze ans d’économie libérale intégrale – on parle là d’économie libérale intégrale un peu comme on parle du nu intégral, sans cache possible ni des vertus, ni du reste (les vignes et leurs belles feuilles ayant depuis longtemps entrepris leur transhumance vers le grand nord. On dit que de belles perspectives vinicoles s’ouvrent, à la faveur du réchauffement climatique, au Royaume-Uni. Comme quoi, ces gens-là, ils raflent tout.)

La question est donc : où est donc cette verte vallée ou le pays de Cocagne, si prolifique, si prospère, où aller apaiser peut-être, un jour, notre fièvre économique ? Sur quel continent mystérieux ce pays étend-il ses vastes plaines, ses populations bigarrées et farouches, intactes si l’on peut dire ? Où sont ses villages ouvragés, grouillants et joyeux, préoccupés de vie et possédés par cette joie partagée que nos ancêtres hippies trouvaient encore ça et là pourvu que la route ne leur fasse pas trop peur ?

Un ami proche me parlait beaucoup dans ma jeunesse de l’Afghanistan : pays de songes profonds, de beauté grave où une hospitalité frustre mais élégante semblait faire pendant à une pauvreté digne mais en harmonie avec ses paysages sévères et rudes. Il y parcourait les vallées, les montagnes, les longues pistes caillouteuses, toujours sûr d’être en paix, accueilli partout. La candeur et la splendeur de ses perspectives et de son habitat étaient à couper le souffle et l’esprit y respirait une sérénité que même les explorateurs de mai 68 n’avaient pas commencé à ébranler… Le comble de l’impolitesse était de frapper aux portes dans les villages – comme si l’on pouvait douter d’être toujours et partout le bienvenu. C’était cela le sort de l’étranger, c'est-à-dire celui qui suscite le respect et mérite l’honneur ; d’être passé par le pays, simplement. Les exceptions étaient rares.

Aujourd’hui, après 30 ans de présence américaine, russe et aujourd’hui à nouveau américaine et européenne pour sauver ce pays – de la beauté peut-être ? – 30 ans pendant lesquels les uns ont sommé les autres de se retirer avant d’être sommés à leur tour par d’autres encore, de plus en plus inaudibles tant l’urgence humanitaire (sic) et sécuritaire (sic) est grande ; 30 ans pendant lesquels sur des traditions tribales de fait assez rudes ont été empilées des sommes extravagantes de dollars déversés à un camp après l’autre, aux Talibans aujourd’hui par exemple pour qu’ils protègent les convois de l’OTAN contre …les Talibans (sources militaires US) ; 30 ans pendant lesquels le pays a été inondé d’armes, de nourriture, de fonctionnaires, d’ONG, d’aide humanitaire, d’ordinateurs, de plans de reconstruction et de développement, de couches culottes…bientôt de Zones Vertes pour protéger ces mêmes étrangers décidément de plus en plus nombreux ; après 30 ans donc, les chiffres qui nous parlent si bien et décrivent si efficacement la vie réelle, donnent leur verdict pour ce pays perdu : il est particulièrement sévère.

D’après les dernières statistiques annuelles des Nations-Unies, l’Afghanistan vient encore cette année de reculer de quelques rangs sur l’échelle des pays les plus pauvres du monde. Même après les Russes et plus tard, à l’époque des Talibans (dont dedefensa a rappelé justement qu’ils ont été armés et financés par les Américains AVANT l’intervention soviétique de décembre 1979), le pays n’avait pas sombré dans le dépouillement total et la misère : ses structures et ses traditions, une économie de troc et de solidarité l’avaient maintenant tant bien que mal et jusqu’en 2001 au 117ème rang des pays les plus pauvres.

En 2010, après huit ans “d’aide” ininterrompue, nous avons réduit ce pays au 181ème rang mondial.

Accessoirement, le chômage (notion quasiment inconnue de la population afghane jusqu’au début des années 80) touche aujourd’hui 40 à 50% de la population active ; 45% des personnes gagnent moins d’un dollar par jour (un comble dans un pays où l’un des problèmes économiques est une circulation exubérante de coupures de $100, impossibles à changer !) ; et 45% des enfants sont considérés par l’UNICEF comme victime de sous-alimentation chronique.

L’Union Européenne s’est félicitée de la détermination de l’Administration Obama pour augmenter les effectifs et les moyens militaires en Afghanistan. Une telle cécité sur nos erreurs politiques laisse interdit. Le constat et l’urgence de laisser ce pays résoudre ses problèmes à son rythme et à sa manière (si tout n’est pas définitivement déstructuré, détruit et corrompu) ne sont pourtant pas si difficiles à établir.

Ô ! Un dernier mot, comme nous l’a rappelé dedefensa : dans le concert des nations plus ou moins atteintes par les vertus du libre échange, l’une d’elle résiste encore un peu, on ne sait pas trop comment, tant la vague est terrible. Il paraît même que plus ses habitants résistent, plus ils se sentent bien dans leur pays, malgré tout. Leur pays, c’est la France, classé, comme depuis cinq ans, au premier rang des pays “où il fait bon vivre” par une référence en la matière : le Living International, sur le front de la planète depuis plus de trente ans et de ce qui s’y fait d’encore vivable. Ses critères sont imposants. Ses conclusions de même.

Y a-t-il encore quelque chose que nous n’avons pas compris en ce début de millénaire ?

Ulysse

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