L’Occident est-il perdu ?

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L’Occident est-il en train de sortir de l’histoire? L’uniformisation du monde sous le poids de la mondialisation va-t-elle détruire notre civilisation ? Qui veut la mort du politique au profit de la technique ? Autant d’interrogations que soulève le roboratif ouvrage d’Henri Guaino, « Ils veulent tuer l’Occident ». Analyse de Jacques Sapir dans Spoutnik-français du 12 avril 2019.

L’Occident est-il perdu ?

Henri Guaino vient de sortir un livre (1), et ce livre pose de nombreuses questions. Le titre en est provocateur, mais les interrogations qu'il suscite sont multiples. De nombreux auteurs, tel Oswald Spengler, ont prophétisé le «déclin» ou la «fin» de l'Occident (2). Le thème de la décadence est présent, mais il pose problème. De nombreux auteurs du XXe siècle, de Robert Musil (3)  à George Lukacs (4) se sont interrogé sur ce qui poussait ces auteurs à vouloir interpréter une évolution historique au nom de lois que l'on prétend immuables.

Alors, sans vouloir établir un signe d'égalité entre l'ouvrage écrit par Henri Guaino et ceux de ses prédécesseurs, on ne peut que constater la prégnance de la crise, qu'elle soit politique ou de civilisation, qui constitue la base et le contexte de l'ouvrage. Et l'on rapprochera de cet essai celui écrit en 2016 par Jean-Pierre Chevènement sur le «défi de civilisation» auquel nous sommes aujourd'hui confrontés (5).

Henri Guaino se pose lui aussi la question de savoir si l'Europe n'est pas en train de sortir de l'Histoire, suivant le titre d'un autre ouvrage de Jean-Pierre Chevènement (6). Et, à cette question vient immédiatement faire écho une autre interrogation : ne serions-nous pas en train de vivre l'uniformisation du monde, du moins de notre monde ? C'est l'un des thèmes qui parcourt l'ouvrage.

L'uniformisation de la pensée, bien sûr, mais aussi l'uniformisation de la langue, du marché et de la monnaie. Cette uniformisation se fait par la négation des histoires et des cultures. Elle est porteuse en réalité du risque d'anomie, ce concept développé par Émile Durkheim (7). Mais il faut savoir que le concept fut utilisé dans le cadre d'une réflexion sociologique sur le suicide.

Dès lors, est-il possible que les pays qui forment cet «Occident» se dirigent vers un suicide collectif ? Car, en niant tout ce qui fait la rugosité de notre univers, en voulant faire basculer notre monde du solide vers le liquide, est-ce que l'on ne prépare pas un monde de prédateurs, le fameux renard libre dans le poulailler libre ? De fait, on retrouve ici la réflexion que Carl Schmitt avait conduite dans Terre et Mer. L'opposition entre les mondes lisses et les mondes rugueux n'est pas neuve. Elle n'en est pas moins pertinente (8).

Les institutions, les règles, les coutumes, mais aussi les habitudes, les modes de vie et les modes de pensée, bref tout ce qui contribuait à la diversité, mais aussi à l'organisation de notre monde en est nié. Mais, une société peut-elle survivre sans cette diversité, diversité qu'elle produit et reproduit au fur et à mesure qu'elle se reproduit ?

Pourquoi la mondialisation patine-t-elle ?

On peut alors se demander si dans la métaphore de la société liquide ne se cache pas celle du marché, non pas du marché tel qu'on le pratique quand on va faire ses courses, non pas même du marché tel que la Commission Européenne voudrait faire fonctionner, ce fameux «marché unique», mais ce marché de référence, celui qui structure l'imaginaire des économistes néo-classiques, de ces héritiers de Léon Walras et de quelques autres. C'est donc bien ce marché mythique qui serait à l'œuvre dans l'imaginaire de ceux qui nous préparent cette société sans passé, et donc sans futur.

Cette société liquide, c'est aussi celle que met en scène la «mondialisation», une notion qui a une réalité, celle des échanges internationaux, fait fort ancien datant au moins de l'antiquité, mais notion aussi fortement idéologique. Alors on peut se demander si, derrière cette notion et derrière cette métaphore, ce n'est pas le politique que l'on cherche à mettre à mort. Et l'on se prend à rêver d'une parenté entre les idéologues de la mondialisation et certains des révolutionnaires de 1917 qui, tel Léon Trotski, annonçaient aussi la fin du politique au profit de l'émergence du technique. Les marxistes révolutionnaires attendaient la révolution qui donnera naissance à la société sans classes. C'est pourquoi l'un des rares auteurs marxistes à s'être spécialisé sur le droit, Evgueny B. Pashukanis, pouvait affirmer que, sous le communisme, il n'y aurait plus de réglementations légales, mais uniquement des réglementations techniques (9).

Ce qui est moins connu, c'est que l'on peut aussi trouver chez Engels une critique virulente des nationalisations, opposées à la socialisation des moyens de production avec une critique qui, en réalité, fait l'impasse sur la démocratie (10). Cette société idéale n'est donc plus un État puisqu'il y a dépérissement de l'État après la révolution. Il ne peut plus y avoir de partis politiques, mais seulement des «partis techniques» comme le dit Trotski dans «Leur morale et la nôtre» (11). Nous ne sommes donc plus dans le politique, mais dans la technicisation des choix sociétaux.

Pourtant, la réalité se rappelle à nous. Les États sont de retour, et avec eux le monde solide et rugueux. Seulement, les pays d'Europe occidentale, saisis par le vertige de cette uniformisation factice, ne sont-ils pas en train de laisser passer le train de ce retour de l'État ?

Qu'est-ce que l'Occident ?

Ce livre pose la question du devenir de l'Occident. J'avoue à la fois saisir intuitivement ce que l'on entend par cela, mais aussi ne pas comprendre une notion, marquée par la Guerre froide. Si par «Occident», ont veut parler de nos racines gréco-latines, c'est une chose plus culturelle que géographique. Mais alors, comment se fait le choix entre ces racines et les influences germaniques ? Les «Gaulois», ceux de nos livres d'histoire, étaient des Germains, le fait fut démontré par des études ADN, mais dont la culture politique était fortement modelée par les influences gréco-latines.

Diversité encore, diversité toujours. L'Occident n'est pas un concept géographique, mais il n'est pas non plus un concept culturel et politique unificateur. Pourtant, on parle, non sans raison, d'un mode de vie occidental, mode de vie qui a émergé d'Europe et qui s'est étendu sur une vaste part de la planète.

Bref, comment réconcilier unité et diversité ? Ou, plus exactement, comment à ce sujet articuler la dialectique entre l'unité et la diversité ? Voilà des questions que l'on peut se poser à la lecture du livre d'Henri Guaino.

Jacques Sapir

Notes

1 Guaino H., (2019), Ils veulent Tuer l'Occident, Paris, Odile Jacob.
2 Spengler O., (1948), Le déclin de l'Occident (2 tomes 1918-1922), Paris, Gallimard, 
3 Musil R., (1921), Gesammelte Werke, vol. 8 — Essais et discours, Reinbek-bei-Hamburg, Rowohlt Verlag, (réimpr. 1978)
4 Lukacs G., (1962), The destruction of Reason [« Die Zerstörung der Vernunft »], Londres, The Merlin Press.
5 Chevènement J-P., (2016), Un défi de civilisation, Paris, Fayard, 2016.
6 Chevènement J-P., (2013), 1914 — 2014, l'Europe sortie de l'Histoire?, Paris, Fayard.
7 Durkheim E., (1893), Le Suicide: Étude de sociologie [archive], Paris, Félix Alca.
8 Schmitt C., (2017), Terre et Mer, Paris, Pierre-Guillaume de Roux éditeur.
9 Pashukanis E.B., Law and Marxism, a General Theory, Ink Links, Londres, 1978. Voir aussi Pashukanis, E. B., Selected Writings on Marxism and Law, edité par P. Beirne et R. Sharlet, Londres, Academic Press, 1980
10 F. Engels, Anti-Dühring, Éditions Sociales, Paris, 1971, p. 314, note 1.
11 Trotski L., Leur morale et la notre, Paris, Jean-Jacques Pauvert, 1966.

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