L’hypothèse Hersh et l’écho des “années de plomb”

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L’hypothèse Hersh et l’écho des “années de plomb”

20 janvier 2005 — Dans une interview donnée à Democracy Now !, et notamment retranscrite sur Alternet.org le 19 janvier, Seymour Hersh s’explique plus avant sur son article qui a eu l’écho extraordinaire qu’on sait. Hersh se dit surpris par cette réaction. (On peut l’être aussi et constater que cet écho extraordinaire est une indication intéressante sur l’état d’esprit général régnant, qui conduit à attendre des informations sur les entreprises guerrières de l’équipe GW-Cheney-Rumsfeld.)

Mais Hersh nous dit autre chose, qui nous paraît également intéressant, lorsqu’il répond à la question « Can you explain where the CIA and the Pentagon fit into this picture? »

« Well, that's actually to me the most interesting part to the story that I wrote — not about Iran, because you can almost argue that, of course, we're doing surveillance. I'm sort of amazed that it became such a big story in the last 24 hours or 36 hours. The real issue — what the story is about, is the fact that the diminution of the CIA is unbelievable. The president has really gone after the agency with (Vice President Dick) Cheney and (Secretary of Defense Donald) Rumsfeld, and at this point, as I say, there's never been more significant or more intellectual or more intelligence capability for not only operations, but for analysis. More is totally centralized in the White House and the Pentagon than since the rise of the national security state after World War II in the Cold War. We now have the White House and a Pentagon that basically dominates the process. The C.I.A. has been marginalized.

» All of the noise that you heard about the new CIA Director (Porter) Goss, going after people in the operations division — the so-called dirty tricks division — really has masked what's going on. His real mission, his real agenda — and it wasn't his, he was carrying out a White House agenda — was to get rid of a number of analysts, senior analysts, who work for the intelligence side of the CIA, old-timers who have been skeptical of many of the White House's and Pentagon's operations, and so, as somebody said to me, they really went after the apostates, and they want only true believers in there. That's what the mission has been.

» I think the president's got a lot of legal power here. The way the world shakes down is this, when it comes to covert secret operations abroad. If the CIA does it, under the law now they must tell the President. The President has to issue a finding approving it, and the Congress has to be told. The House and Senate intelligence committees have to be briefed. If the military does a covert operation, their interpretation of the law is simply that the president's rights as commander in chief trump any other requirement. That is, the military is there to prepare the battlefield with these operations. This is a military deal, totally. Nothing to do with intelligence. No need to inform anybody.

» So, now Rumsfeld has won a major bureaucratic fight. He is now operating, as you said in the intro, in up to ten countries. He is sending in covert teams, that is, the word they use inside is “wiped clean.” The soldiers are wiped clean. Their IDs are totally non-American and non-military. They're going in to make contact with groups inside various countries, set up operations, trying to do some war games, some terrorism themselves. You run with the bad boys to find the bad boys is the way somebody said to me. In other words, look like bad boys to attract other bad boys so we find out who they are. We can't find the terrorists too often. This is one way of getting at them. And we're going to be doing that with military people. We're not going to be telling the American ambassador in the country. We're not going to be telling the CIA station chief. It's going to be done by Rummy and his people. That's a huge shift, an unprecedented shift, in the last 60 years. »

Cette description de l’évolution en cours du système de sécurité US — effacement radical de la CIA au profit du Pentagone et de la Maison-Blanche et des trois hommes qui les contrôlent (Bush, Cheney et Rumsfeld) — est très intéressante et doit être appréciée selon deux axes, — le premier étant le rappel des “années de plomb”, le second étant la “pinochisation” de GW Bush. L’aspect le plus important de l’évolution décrite par Hersh est que le système de sécurité échappe ainsi à tout contrôle extérieur, puisqu’il n’y a plus de processus législatif comme celui qui existe avec la CIA (la CIA est comptable de son action devant les commissions ad hoc du Congrès). Si cette évolution se confirme, les quatre années qui viennent seront pleines de surprises.

• Un souvenir troublant et préoccupant doit nous venir à la mémoire : celui de la période que les Italiens nomment “les années de plomb” (approximativement les années 1970 pour ce qui est du terrorisme en Italie, mais avec l’idée, lorsqu’il s’agit d’une subversion plus générale, que la période est beaucoup plus longue, en amont et en aval pour divers pays européens). Cette période très approximativement correspondante à la période historique de la détente (1963-1976) additionnée de celle de la “seconde Guerre froide” (1977-1985) vit, au-delà de (ou derrière) la façade du terrorisme, une activité clandestine extrêmement forte de la part des services de renseignement (ou services clandestins) américains. De forts soupçons de manipulation des activités terroristes en Italie par les Américains ont été développés.

• Cet ensemble doit notamment être considéré dans le cadre de ce qu’on nomma “l’affaire Gladio”, qui fut révélée en 1990 après une durée, elle, de plus de quarante ans. Ce qui apparut dans les années 1990, au travers d’enquêtes diverses, ce sont à la fois l’activisme clandestin des groupes anti-communistes manipulés par les Américains, et l’activisme clandestin des Américains eux-mêmes. Pour ces derniers, les hypothèses concernent notamment, pour les années 1978-1985, des affaires telles que l’enlèvement et l’exécution d’Aldo Moro, l’activisme de banditisme éventuellement “politique” en Belgique, dans les années 1981-85, avec “les tueries du Brabant”. On soupçonna l’implication de certains services militaires américains cherchant à déstabiliser des régimes démocratiques occidentaux pour susciter l’arrivée de pouvoirs forts anti-communistes. (Ces initiatives étaient suscitées par les craintes de succès électoraux des “eurocommunistes” ou des évolutions politiques comme au Portugal en 1974-75, avec “la révolution des oeillets”.)

• L’important ici est le schéma qui se dégageait des hypothèses ainsi soulevées: une action des militaires américains hors de tout contrôle des services (et, a fortiori, des organes légaux américains) habituellement concernés par ce type d’action, notamment la CIA. Il y eut notamment le témoignage filmé, dans un document de la BBC sur “l’affaire Gladio”, de l’ancien chef de station de la CIA à Rome, affirmant que les manipulations de terroristes en Italie étaient le fait des SR de l’U.S. Navy (Naval Intelligence) à partir de leur antenne de Naples (QG de AFSouth dont dépend la VIe Flotte). Le témoin affirmait très clairement que les militaires avaient complètement “doublé” la CIA et le pouvoir civil. De même, certaines actions en Belgique furent mises au crédit de la DIA (Defense Intelligence Agency) militaire et des Special Forces, là aussi à l’insu de la CIA.

• On voit combien ces actions présumées pourraient constituer une préfiguration, à petite échelle certes, de ce qui est en train de se dessiner d’une façon globale. Le système que décrit Hersh ne fera plus l’objet d’aucun contrôle, notamment du Congrès. Toutes les actions entreprises dans ce cadre seront totalement hors du circuit légal de contrôle et ne seront soumises à aucune règle, aucune loi, aucun traité. Les actions des “années de plomb” apparaîtront comme des exercices de style, des balbutiements d’amateur à côté de ce qui est envisagé. Évidemment, aucune considération d’alliance, d’“amitié” (?), etc, ne sera prise en considération, et ces actions pourront être effectuées dans n’importe quel pays.

• Cette évolution renforce d’autre part la thèse de la “pinochisation” de GW Bush, qui est développée par Robert Parry dans un article du 11 janvier. Parry se réfère dans son article à la Salvador option dont il a été fait état il y a une dizaine de jours, mais sa réflexion est encore mieux adaptée au cadre que décrit Hersh.

« There’s a personal risk, too, for Bush if he picks the “Salvador option.” He could become an American version of Chilean dictator Augusto Pinochet or Guatemala’s Efrain Rios Montt, leaders who turned loose their security forces to commit assassinations, “disappear” opponents and torture captives.

» Like the policy that George W. Bush is now considering, Pinochet even sponsored his own international “death squad” – known as Operation Condor – that hunted down political opponents around the world. One of those attacks in September 1976 blew up a car carrying Chilean dissident Orlando Letelier as he drove through Washington D.C. with two American associates. Letelier and co-worker Ronni Moffitt were killed.

» With the help of American friends in high places, the two former dictators have fended off prison until now. However, Pinochet and Rios Montt have become pariahs who are facing legal proceedings aimed at finally holding them accountable for their atrocities. [For more on George H.W. Bush’s protection of Pinochet, see Parry’s Secrecy & Privilege.]

» One way for George W. Bush to avert that kind of trouble is to make sure his political allies remain in power even after his second term ends in January 2009. In his case, that might be achievable by promoting his brother Jeb for president in 2008, thus guaranteeing that any incriminating documents stay under wraps.

» President George W. Bush’s dispatching Florida Gov. Jeb Bush to inspect the tsunami damage in Asia started political speculation that one of the reasons was to burnish Jeb’s international credentials in a setting where his personal empathy would be on display.

» Though Jeb Bush has insisted that he won’t run for president in 2008, the Bush family might find strong reason to encourage Jeb to change his mind, especially if the Iraq War is lingering and George W. has too many file cabinets filled with damaging secrets. »


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