Le XXIe siècle selon l'U.S. Air Force

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Le XXIe siècle selon l'U.S. Air Force


Une prospective nous emmènant largement dans le XXIe siècle, selon un thème où se mélangent le domaine militaire, la stratégie et l'évolution politique, voire les interprétations mythologiques, doit nécessairement se référer au grand événement que fut la chute de l'“empire soviétique”, entre 1987 et 1991. Elle doit également se nourrir de l'histoire complexe et très diverse, et extraordinaire à plus d'un égard, que fut le “Guerre froide” elle-même. Mis à part le cas évident de l'URSS, aucun pays n'a plus été marqué par cette période que les États-Unis, et dans ce cadre, aucune structure bureaucratique nationale ne le fut plus que celle des forces armées. Enfin, au sein de cet énorme appareil qu'est le Pentagone, et dont la définition est mieux embrassée par l'ensemble désigné comme le “Complexe Militaro-Industriel” (CMI), la force aérienne (l'USAF) est le groupe qui envisage les évolutions les plus radicales et dont la référence au demi-siècle passé est la plus fiévreuse. Considérer une prospective de l'évolution de l'USAF dans le XXIe siècle implique à la fois une vision particulièrement radicale du futur en même temps qu'une référence extrêmement fouillée au dernier demi-siècle.

Dans l'après-Guerre froide où apparut aussitôt l'interrogation dramatique sur le statut et l'avenir du secteur militaire, l'USAF s'est aussitôt imposée comme le service armé américain le plus dynamique et le plus favorisé. Si la Guerre du Golfe n'a pas prouvé qu'on pouvait désormais remporter un conflit majeur avec les seules forces aériennes, elle a en tout cas montré leur poids prépondérant dans sa conduite. D'autres engagements ont confirmé cette tendance, notamment l'opération Deliberate Force (août-septembre 1995 en Bosnie), nominalement OTAN mais en fait planifiée et conduite par l'USAF.

Parallèlement, et naturellement pourrait-on dire, des réflexions et des propositions particulièrement radicales furent entreprises. C'est d'abord cet aspect actuel, ou de passé assez proche pour nourrir directement la réflexion en cours, que nous voulons présenter.


Du Golfe à la Bosnie


La première opération de guerre de l'après-guerre froide ne fut pas Desert Shield/Desert Storm (1990-91), mais Just Cause, l'invasion du Panama de décembre 1989 passée relativement inaperçue (les événements de Roumanie polarisait toute l'attention). Elle est intéressante parce qu'elle mélangeait des aspects contradictoires, ou a priori peu compatibles, qui sont devenus depuis le fondement même de la problématique du domaine militaire tel qu'il est considéré au Pentagone : des conditions de conflit assez frustres, avec un engagement limité, des causes de “basse politique” ou carrément de banditisme (narcotrafic, liens de Noriega avec des réseaux internationaux et avec la CIA, etc.), et d'autre part des moyens militaires très sophistiqués (emploi des avions àtechnologie furtive F-117A). La Guerre du Golfe parut se dégager du schéma ainsi envisagé avec un conflit d'apparence plus classique mené sur un rythme très élevé. Les événements qui ont suivi ce conflit ont montré que la dualité contradictoire signalée avec Just Cause y était aussi présente, avec l'activité de Saddam Hussein et la politique US à son égard, et notamment les interférences du conflit kurde qui renvoient bien àces situations de désordre typiques de l'après-Guerre froide. Deliberate Force a renforcé ce tableau : dans un conflit de basse intensité marqué par les incertitudes politiques et une situation militaro-politique complexe et parfois primitive, il a vu l'emploi d'une force militaire de très haut niveau de sophistication. Dans l'interprétation publique des événements que donne l'USAF, Deliberate Force tend à prendre une place plus importante que Desert Storm. Il ne s'agit certainement plus d'une action décisive pour le conflit en Bosnie, d'autant que l'effet le plus significatif de l'opération fut obtenu par son volet terrestre, mené pour l'essentiel par les Français et leur Force de Réaction Rapide qui réussirent à eux seuls à dégager Sarajevo (plus de 80% des canons serbes autour de la capitale furent réduits par l'artillerie de la FRR). L'action française à terre, bien mal connue et souffrant d'une extraordinaire faiblesse de présentation médiatique, fut le véritable détonateur permettant de mener aux accord de Dayton.

Deliberate Force, dans les airs, fut une démonstration qui avait plus à voir avec la politique intérieure américaine et l'avenir de l'USAF qu'avec la crise bosniaque. En avril 1996, le général Fogleman, chef d'état?major de l'USAF, écrivit que Deliberate Force donna aux forces aériennes « la liberté de manoeuvrer pour attaquer tous les objectifs soigneusement sélectionnés pour réduire l'avantage des militaires serbes ». Deliberate Force fut à cet égard l'anti-Viet-nâm, et un canevas pour les ambitions futures de l'USAF. Une comparaison nous en donne l'orientation : au Viet-nâm, 0,2% des munitions larguées par l'USAF étaient des armes guidées de précision ; dans la guerre du Golfe, la proportion monta à 9% ; elle dépassa les 60% dans Deliberate Force.

Qu'entend donc prouver l'USAF en présentant ces statistiques et en annexant abusivement (au dépens du rôle des Français) le contexte politique du conflit bosniaque avant les accords de Dayton ? Que l'action aérienne permet de résoudre, aussi bien que les conflits majeurs, ces conflits de basse intensité aux imbrications politiques, sociologiques et ethniques en apparence d'une complexité presque insoluble ; que cela est obtenu grâce àl'emploi des technologies les plus avancées qui soient ; que cela permet de transcrire dans la réalité la maintenant fameuse et paradoxale “doctrine” d'intervention américaine, dite de “zéro mort” (intervenir en évitant toute perte humaine américaine). Énoncer tout cela ne signifie pas qu'on souscrive àces arguments. Il s'agit de définir et de comprendre la position de l'USAF, quel que soit l'usage manipulatoire qui est fait de la réalité : une évolution de crise plus qu'un processus de réalignement normal ; et un débat propre à l'évolution interne des États-Unis plus qu'au domaine des relations internationales et des conflits internationaux.


L'Air Dominance et la nouvelle Way of War américaine


De nombreuses interventions théoriques ont permis de comprendre, parallèlement à ces évolutions et interprétations opérationnelles, le cas que fait l'USAF du débat en cours. Insensiblement mais de façon décisive, la vision opérationnelle est passée du concept naturel d'Air Superiority à l'idée doctrinale d'Air Dominance complétée par une stratégie baptisée Assymetric Forces Strategy. Dans le premier cas (supériorité aérienne), il s'agit d'un constat opérationnel limité aux activités naturelles d'une force aérienne ; dans le second (domination de l'espace aérien) il s'agit d'une tentative de révision fondamentale de la conception de la guerre aux États-Unis. Dans un article doctrinal publié par Air Force Magazine en mai 1996, l'idée de Air Dominance apparaît en filigrane comme l'expression d'un moyen opérationnel tendant à ce qu'on nommerait une “nouvelle façon [américaine] de faire la guerre” (« New American Way of War »). Si elle s'appuie sur des réalités matérielles (réduction des budgets, donc réduction des structures et des capacités quantitatives), elle débouche sur une conception révolutionnaire pour l'Amérique : à l'idée ancienne de la nécessité d'amasser une supériorité matérielle générale avant de mener victorieusement un conflit se substitue l'idée nouvelle de réunir très rapidement une supériorité matérielle très importante sur un point très limité de la zone de contact, préalablement choisi pour son intérêt stratégique et la faiblesse de l'ennemi (d'où le nom de Assymetric Forces Strategy), et l'emporter très rapidement en brisant le dispositif ennemi. Une stratégie de rupture remplace une stratégie d'attrition. Là où la stratégie d'attrition demandait une “supériorité aérienne” normale, la stratégie de rupture demande une “domination [absolue] de l'espace aérien” pour permettre de frapper efficacement (armes guidées de précision) tout en réduisant les pertes au maximum (argument de relations publiques répondant à l'idée du “zéro mort”). Le facteur masse est remplacé par la combinaison des facteurs vitesse et précision. Les technologies les plus avancées qu'on croyait menacées dans les conditions de l'après-Guerre froide, sont au contraire plus que jamais nécessaires. La révolution doctrinale rencontre les soucis de programmation et l'intérêt de la base industrielle de l'USAF ; et si l'on parle de révolution, c'est parce qu'il y en a bien une par rapport aux conceptions traditionnelles de la guerre aux États-Unis, favorables à la stratégie de l'attrition depuis les campagnes de Washington en 1775-1782 (malgré la faiblesse matérielle) et de Sherman en 1864-65 (cette fois, avec la supériorité matérielle).

L'importance de cette évolution a été largement conceptualisée dans des déclarations récentes (septembre 1996) du général Fogleman. Le Chef d'état-major de l'USAF y parle de l'Amérique comme d'une « aerospace nation ». Son argumentation est presque d'essence sociologique et philosophique et implique in fine une vision fort proche de l'isolationnisme de l'Amérique (cette phrase : « les USA sont principalement reliés au reste du monde non par les voies terrestes et navales, mais par les voies aériennes », implique que l'USAF suffirait à garantir la sécurité, et, si besoin était, à isoler les États-Unis du reste d'un monde hostile). Cette dialectique a des implications considérables puisqu'elle signifie que l'USAF doit être considérée comme le premier service (« The First Force », dit Fogleman) et traitée comme telle (« les USA doivent avoir un service autonome consacré aux missions aériennes et spatiales, [...] un service consacrant toutes ses capacités à ces seules missions »). La logique de Fogleman l'amène enfin à mettre en cause la répartition actuelle des missions, et notamment des missions stratégiques confiées àl'US Navy.

Cette évolution doctrinale de l'USAF conduit à apprécier ses conceptions dans quatre domaines, qui sont respectivement les moyens, l'animation des moyens, l'espace d'activité et les buts :

• Les moyens sont dépendants des certitudes technologiques de l'USAF. Celle-ci estime approcher du terme d'une quête commencée à la fin de la Première guerre mondiale avec le Brigadier général Billy Mitchell : la recherche de la précision. Pour l'USAF, Deliberate Force a démontré cette nouvelle réalité. Les véhicules dont elle dispose, principalement les plate-formes à grande autonomie, si possible stealth (le B-2 est l'exemple parfait), disposant d'une panoplie d'armes “intelligentes” à grande précision, permettent l'intervention ultra-rapide dans n'importe quel point du globe, àpartir des bases continentales. Cette conception de la guerre aérienne accentue radicalement l'automatisme d'emploi avec la place nouvelle des UAV sans pilote (dont on annonce pourtant la maturité depuis le début des années soixante). Lorsque Fogleman est interrogé sur le soi-disant futur chasseur d'attaque de l'USAF (JSF), il fait cette remarque significative : « la version Block 50 du JSF, qui pourrait apparaître en 2020, pourrait très bien être un avion sans pilote. »

• L'USAF doit faire grand usage de la “révolution de l'information”, comme le Pentagone nomme le développement des moyens de communication informatiques, satellitaires, etc. Les nouveaux moyens disponibles permettront de fournir à l'USAF les données nécessaires à l'utilisation massive et surtout très rapide de ses armes de haute précision.

• L'accent est mis également sur l'espace et les possibilités de guerre spatiale considérées comme sérieuses à partir de 2010. L'USAF se donne là une dimension bien évidemment exclusive, qui accroît d'autant, en les justifiant, ses prétentions stratégiques : pour elle, la sécurité de l'Amérique se jouera d'une façon majoritaire dans l'espace, et l'USAF tiendra ici une nouvelle dimension de son rôle stratégique.

• L'USAF réclame pour elle les grandes missions de frappe stratégique par projection de force. Elle a forgé pour cela les air expeditionnary forces (AEF), composées d'avions allant du chasseur tactique type F-15E et F-117 au chasseur de supériorité aérienne type F-22, au bombardier type B-2, au tanker type KC-10, etc. En plus de la rapidité de déploiement, Fogleman affirme qu'une AEF « peut offrir un formidable nombre de sorties offensives, — bien plus qu'un porte-avions » : c'est mettre directement en cause la prépondérance stratégique des porte-avions d'attaque de la Navy.


L'inquiétude secrète de l'USAF


Tout cela est considérable, et considérablement révolutionnaire. Dans la concurrence inter-services qui est le lot de la vie bureaucratique quotidienne du Pentagone, l'USAF n'a pas froid aux yeux. Elle semble sûre d'elle et dominatrice. Mais certains signes conduisent à nuancer cette remarque et nourrissent une autre hypothèse, selon laquelle ce radicalisme cacherait une inquiétude secrète et inattendue.

En septembre 1996, un officier de l'USAF, le colonel Robert P. Haffa, Jr., signait dans Armed Forces Journal un article intitulé Wake-Up Call. Il apparaissait du point de vue de l'état d'esprit comme un double sombre de la pensée et de la vision de Fogleman. Sans qu'il y ait d'opposition sur le fond, Haffa opposait au triomphalisme de Fogleman un pessimisme presque tragique, marqué essentiellement par le verbe survivre accolé aux considérations sur l'avenir de l'USAF : « [...L'] Air Force doit apprendre à survivre en temps de paix ... [L']Army et la Navy ont montré qu'elles pouvaient survivre, sinon prospérer en temps de paix aussi bien qu'en temps de guerre. Mais l'Air Force, née de la nécessité de disposer d'une force aérienne à longue distance durant la Deuxième Guerre mondiale et renforcée principalement par le besoin d'une dissuasion nucléaire stratégique durant la Guerre froide, affronte désormais un avenir incertain. »

La crainte de Haffa est qu'au gré d'avatars budgétaires, l'Air Force soit cantonnée aux tâches de soutien aérien (principalement de l'U.S. Army) et qu'elle perde de ce fait sa justification d'être un service autonome au moins à égalité avec l'armée et la marine (les forces nucléaires étant d'ores et déjà regroupées en un commandement indépendant, le Strategic Command, qui rassemble aussi bien les SLBM de la Navy que les ICBM de l'USAF). Les perspectives de conflit, estime Haffa, sont loin de faire prévoir qu'il sera nécessaire avant longtemps de disposer d'une force aérienne autonome de la puissance de l'USAF pendant la Guerre froide. A ce point du raisonnement, Haffa rejoint Fogleman : l'USAF doit absolument rechercher des missions stratégiques essentielles à la sécurité des États-Unis pour verrouiller son existence, et moins mettre l'accent sur ses forces de combat tactiques (chasseurs type F-15 et F-16, puis JSF, le F-22 étant considéré à part comme vecteur stratégique de “domination aérienne”) pour développer ses forces d'intervention à longue et très longue distance (« Les investissements de l'Air Force aujourd'hui montrent une USAF de demain destinée à protéger et à soutenir les deux autres services », écrit Haffa d'une manière critique).

Cet argumentaire n'est pas isolé. On en retrouve des traces dans une étude réalisée par l'USAF elle-même à la demande de Fogleman : Air Force 2025, commencée à la fin 1995 sous la direction du général Kelley, et bouclée à l'automne 1996. L'étude envisage les scénarios de développement de la situation mondiale, — généralement très pessimistes —.

L'une des hypothèse retenue est nommée « the null hypothesis », sous le titre « Paths to Extinction ». Elle indique, selon les mots de John Tirpak de Air Force Magazine (décembre 1996), que « l'Air Force pourrait disparaître à cause de forces d'ores et déjà à l'oeuvre, telles que le très fort accent mis aujourd'hui sur les opérations combinées et la réduction des budgets de la défense ».

Cette perception de l'USAF relevant presque d'une crainte ontologique pour son existence est paradoxale si l'on a àl'esprit la puissance exceptionnelle de ce service. Pour la comprendre, il faut examiner une autre dimension de comportement de l'USAF, à la fois psychologique et mythologique. Ce phénomène qui pourrait être décrit comme une sorte de fragilité psychologique n'est pas sans explication.

L'USAF se perçoit comme un service armée “à part”. Elle est de formation récente en tant que service indépendant (1947, — elle fête son cinquantenaire cette année). Son titre même suggère ce caractère spécifique : il s'agit d'une force (Air Force) et non d'une arme en tant que telle, comme l'Armée et la Marine dont la création se confond avec les premières batailles des colonies américaines contre l'Angleterre. Les éléments aériens armés et basés à terre furent longtemps, théoriquement jusqu'en 1947, une annexe de l'U.S. Army en Amérique (U.S. Army Signal Corps, devenant U.S. Army Air Corps, puis U.S. Army Air Force).

Pour autant, l'essor de la future USAF ne date pas de la seule Deuxième Guerre mondiale. Il fut précédé de la mise en place des fondations de ce qu'Eisenhower nomma dans un discours fameux de janvier 1961 « le Complexe Militaro-Industriel » (CMI). Celui-ci se mit en place dans les années trente, lorsque fut développé en Californie du Sud un “complexe scientifico-industriel” autour du California Institute of Technology (CalTech) et de laboratoires et instituts financés par le secteur privé (une association d'une soixantaine de milliardaires californiens, la California Institute Association, formée pour l'occasion ; le soutien de Southern California Edison et de la First National City Bank). Le professeur de physique Millikan, Prix Nobel, président de l'Université de Chicago devenu président de CalTech, joua le rôle coordinateur essentiel de mise en place du système. L'historien américain Mike Davis parle àpropos de ce vaste programme d'une « technostructure émergeante qui forgea l'une des clés de l'avenir de la Californie du Sud ». L'initiative n'était pas exempte de références politiques et mythiques, certaines à connotation racistes : en 1936, Millikan proclamait que « la Californie du Sud est aujourd'hui, comme l'Angleterre il y a deux siècles, l'avant?poste occidental de la civilisation nordique ». La mise en place de cet ensemble scientifico-industriel donna une impulsion fondamentale à l'industrie aéronautique américaine dont le berceau est la Californie du Sud, et assura la base industrielle du formidable développement de la puissance aérienne américaine. Lorsque la guerre intervint et que les militaires entrèrent dans le système (le futur CMI), celui-ci était d'ores et déjà bien implanté.

L'USAF a donc une filiation spécifique : l'industrie aéronautique soutenue par le big business lié au parti républicain tendance Hoover, un ensemble fondamentalement hostile au gouvernement alors contrôlé par Roosevelt, et surtout à la forme d'interventionnisme (pourtant bien minime) mise en place par le New Deal. Cela doit être également vu dans le contexte de la Grande Crise, qui joue un rôle-pivot dans l'histoire américaine du XXe siècle : ces initiatives du secteur privé et du parti républicain étaient une “revanche” contre la politique imposée par Roosevelt pour tenter de sortir de la Crise des années 1929-33. Roosevelt échoua (la dépression de 1937 vaut celle de 1933), et ce fut par contre la production de guerre qui rétablit le plein emploi. Le CMI peut donc s'estimer comme le véritable vainqueur de la Dépression, et non le New Deal de Roosevelt. Cet affrontement perdure aujourd'hui, avec les querelles sur le rôle du gouvernement. Ainsi, l'USAF apparaît bien plus liée que les autres services au sort de l'industrie d'armement et au secteur privé. C'est une indication à cet égard que la gigantesque restructuration de l'industrie d'armement US en cours ait pris une orientation incontestablement “aéronautique”, d'autant plus proche de l'USAF, avec la constitution du géant Boeing-McDD qui comprend une énorme composante aéronautique non-militaire (la production civile de Boeing).


Les enjeux radicaux du XXIe siècle


La prospective du XXIe siècle considérée par l'USAF présente un tableau très particulier : il semble que les événements extérieurs au seul domaine de l'aviation militaire comptent plus que ce dernier. Il semble que les programmes, les technologies àdévelopper (qui seront nécessairement très avancées), les missions (qui seront nécessairement très ambitieuses) dépendront de conditions extérieures, tant dans les relations internationales que dans les rapports des forces aux États-Unis même, qui n'ont que peu de choses à voir avec la réalité des situations aériennes.

L'USAF se trouve dans une situation ambigüe mélangeant une puissance sans égale et une fragilité qu'on dirait quasiment psychologique, qui confine à la crise d'identité. On notera qu'il s'agit là d'un diagnostic qui convient tout autant à l'Amérique elle-même, “seule superpuissance du monde” agitée d'interrogations intérieures qui font également songer à une crise d'identité. Cette similitude renvoie à l'image de « nation aérospatiale » que Fogleman propose pour définir l'Amérique, impliquant par là que l'aviation et sa composante militaire et technologique qu'est l'USAF en sont la plus juste expression.

Quand Fogleman note que « >MI>l'USAF a bien peu d'alliés dans sa poursuite des technologies avancées », et que « pour le court terme elle ne peut compter que sur elle?même pour les développer et les financer », il décrit implicitement une solitude qui est une autres expression de cette paradoxale fragilité. C'est une situation qui n'est évidemment pas sans risque et renvoie, elle, à l'article du colonel Haffa.

Le rapport Air Force 2025 décrit les technologies générales où l'USAF doit investir dans les trois décennies àvenir : les systèmes de systèmes, les matériaux avancés, la micro-mécaniques, les combustibles à haute énergie, l'informatique à hautes performances, etc. Mais plus loin, dans le fameux scénario « Paths to Extinction », le rapport introduit cette réserve dramatique : « le service [l'USAF] risque son avenir s'il se trompe dans son choix des technologies [à développer] ».

En un sens, l'USAF, et avec elle la base technologique avancée (l'industrie de défense et aérospatiale) dont elle s'estime être l'inspiratrice, se pose comme la force principale capable de poursuivre le progrès dont dépendent la puissance et la position dominante des États-Unis dans le monde. Rarement, des enjeux aussi considérables se seront dessinés dans la perspective d'une force militaire en temps de paix, sans que ceux-ci concernent directement un engagement militaire ou une guerre à venir. L'USAF, et avec elle l'aviation qui a marqué le progrès au XXe siècle, estime qu'elle détient la clé du futur et du XXIe siècle ; si on (les autres, le gouvernement, le Pentagone, le Congrès, le public américain) ne le comprend pas, et si on ne lui donne pas les moyens nécessaires, le pire peut arriver, — pour l'USAF et, implicitement conclu, pour l'Amérique elle?même. C'est une vision extraordinairement radicale.

Philippe GRASSET

Paru dans Science et Vie “Hors Série Aviation”, juin 1997

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