Le réformisme militaire américain et l'OTAN : un basculement vers l'est du centre de gravité

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Le réformisme militaire américain et l'OTAN : un basculement vers l'est du centre de gravité


Les Américains ont des grands projets de réforme de leurs forces armées, dont on parle depuis l'arrivée de GW, en janvier 2001. (On a abordé ce sujet à diverses reprises sur ce site.) L'attaque 9/11 a semblé freiner ou faire oublier ces projets, mais ils reviennent au premier plan. En même temps s'impose une nouvelle nécessité : l'adaptation des forces armées à la guerre contre le terrorisme, dans un contexte stratégique où le terrorisme est devenu la première et quasi-unique préoccupation des Américains. Ces diverses évolutions ont des effets secondaires souvent très importants. Nous parlons ici des effets de l'évolution américaine sur l'OTAN.

Une décision spécifique a dernièrement concerné l'OTAN, qui est précisément présenté comme une décision réformiste : la décision de nommer le général James Jones, des Marines, comme nouveau SACEUR. On rappelle ici quelques éléments de cette décision, publiés le 11 avril dernier dans le Washington Post.


« In the most significant move, Gen. James Jones, the Marine commandant, is slated to become Supreme Allied Commander in Europe, a position once held by Dwight D. Eisenhower and currently occupied by Air Force Gen. Joseph Ralston. Jones was picked, said a senior defense official, because ''he dared to be different.''

» The selection of Jones is not expected to be announced for several months and, like the other positions, requires congressional approval. His nomination is unusual for three reasons. It will be the first time a Marine has held the position. It will be the first time a Marine commandant has moved on to another top job in the U.S. military. And it will be the first time that the U.S. military commander in Europe will be someone born there. Jones was born in Paris and ''spent his formative years'' there, according to his official biography.

» By picking a general from the Marines, the service most comfortable with being ''expeditionary'' -- that is, being able to deploy quickly to Third World hot spots and engage in a variety of missions, from full-scale combat to peacekeeping -- Rumsfeld also may be seeking to shake up the U.S. military in Europe. There are few Marines based in Europe, but there are several major Army headquarters there, and Pentagon officials have hinted that those offices will be cut or abolished in the coming years. »


La nomination de Jones est indicative de la démarche américaine de l'OTAN : pousser à la réforme, dans tous les cas réformer de fond en comble la présence américaine en Europe au sein de l'OTAN. Cette réforme se fera dans le sens d'une adaptation des forces aux nouvelles nécessités de la lutte contre le terrorisme, c'est-à-dire, du point de vue des modes de stationnement en Europe, un allégement des stationnement des forces qui prendra inéluctablement, du point de vue politique, l'apparence d'un désengagement. Très vite, selon un processus souvent observé aujourd'hui, l'apparence de la mesure au départ technique, si fortement proclamée au travers des canaux de communication selon une interprétation politique, finira par acquérir de la substance. C'est-à-dire que ces mesures techniques américaines finiront effectivement par apparaître comme des mesures politiques de désengagement.

D'autre part, cette nomination de James Jones, comme nous l'interprétons ici, prend place dans un courant général qui nourrit l'évolution américaine actuelle vis-à-vis de cette question de l'OTAN. Nous allons tenter de suggérer une appréciation de cette évolution en citant les remarques diverses que nous a faites une source proche de l'OTAN qui, placée dans la position qu'elle occupe, peut suivre cette marche des affaires otaniennes, surtout dans son volet américain.

• La source nous indique qu'aujourd'hui, « les Américains sont devenus extrêmement sérieux dans leurs pressions pour faire avancer une réforme de l'OTAN, qu'ils considèrent comme complètement dépassée et inadaptée. Pour eux, cette réforme ne peut aller que dans le sens d'une adaptation de l'Alliance à la menace du terrorisme, selon leurs propres conceptions de cette menace et de la façon de s'y adapter. Aujourd'hui ils apprécient absolument tout à la lumière de cette menace du terrorisme, c'est leur référence constante. » La source indique que des mesures ont commencé à être prises à l'OTAN, par exemple au niveau de l'allégement des états-majors, partout dans le sens d'une tentative d'assouplir et de donner une capacité d'adaptation aux instruments existants. Par ailleurs, tout cela se fait selon la méthode américaine et il n'est pas sûr que cela constitue la voie parfaite, ni même, à la limite, que le résultat ne puisse pas être à l'inverse de ce qu'on en attend. Il y a beaucoup de précédents historiques avec les Américains.

• La plus importante question qui reste posée est de savoir quelle va être la réponse de la bureaucratie otanienne à cette sollicitation américaine. La source est très pessimiste. « La bureaucratie est lourde, lente à se réformer, voire rétive à toute réforme. Peut-être même pourrait-on faire l'hypothèse qu'elle ne peut pas, qu'elle ne sait pas se réformer. » La source estime que la bureaucratie otanienne pourrait très bien échouer et se retrouver dans une situation d'impasse, il y a même une majorité de chances pour cela. « On pourrait se retrouver dans une situation où, si l'UE sait s'organiser dans le domaine de la défense et de la sécurité, ce sera elle qui, dans cinq ans, aura remplacé l'OTAN dans sa position centrale de la sécurité européenne, dans tous les cas en Europe occidentale. »

• L'autre élément, qui est d'une certaine façon lié au précédent, et qui doit être lié au précédent dans tous les cas selon notre interprétation, est la marche vers l'est de l'OTAN, par l'élargissement. A Prague, au sommet de l'OTAN de novembre prochain, un nouvel élargissement de l'OTAN sera décidé, portant les limites de l'Organisation vers l'est, dans les États baltes au nord et, surtout, aux confins de la Mer Noire dans une poussée en direction de l'Asie centrale au sud. Ce dernier axe sudiste intéresse essentiellement les Américains, beaucoup plus intéressés d'une façon générale à l'élargissement de l'OTAN depuis le 11 septembre. « Cet élargissement est perçu comme un moyen de stabiliser les pays de la région. Les Américains veulent établir un réseau d'alliances avec ces pays, pour sécuriser la Mer Noire, soit des alliances par l'OTAN, soit des alliances bilatérales. Cela doit compléter leur dispositif en cours de formation, avec leurs nouveaux liens avec la Géorgie puis les pays ''stan'' vers et autour de l'Afghanistan. ». Dans ce cas, le mouvement d'élargissement de l'OTAN devient un complément du nouveau dispositif stratégique américain dans la zone depuis le 11 septembre, évidemment complètement orienté sur la question du terrorisme, sans la moindre nuance. Dans ce cadre, les régions autour de la Mer Noire, vers l'Asie centrale et le sous-continent indien, constituent la zone stratégique essentielle.

Conclusion ? Nous ne dirons pas une seconde que l'OTAN s'étend vers l'est ni qu'elle s'agrandit, ce qui est une description géographique neutre pour un événement politique qui demande à être interprété. Nous dirons que son centre de gravité se déplace vers l'est, que l'alliance initiale euro-atlantique perd de plus en plus d'intérêt pour les Américains (et, indirectement, pour les Européens, plus intéressés par l'UE), qu'elle perd son dynamisme et sa nécessité (ou, disons, ce qui lui en restait). Une nouvelle alliance se forme plus à l'est, qui n'a plus rien à voir avec l'originale, qui intéresse beaucoup moins les Européens et qui est complètement la chose des Américains, beaucoup plus encore que l'OTAN originelle. Il y a désengagement US d'Europe autant par l'ouest (la réforme à venir de James Jones) que par l'est (élargissement). Il y a dédoublement de l'Alliance, en une fraction ouest (originelle) qui semble promise au dépérissement et une fraction est (nouvelle), qui jouera un rôle quasi-exclusif de courroie de transmission de la stratégie américaine.

Nota Bene et complément

Pour renforcer ce dossier, nous publions ci-après un texte paru dans la rubrique de defensa de La Lettre d'Analyse dd&e, Vol17, n°10 du 10 février 2002, sur la question des rapports des Américains avec l'OTAN. [Il faut noter que nous développons l'analyse de cette question, telle que nous l'esquissons ici, dans de defensa, Vol17, n°16 à paraître le 10 mai, rubrique Analyse, sous le titre « les deux OTAN ».]

@SURTITRE = Alliances-Kleenex

@TITREDDE = ... à jeter après usage

@SOUSTITRE = L'histoire de l'OTAN ces six derniers mois est à couper le souffle, lorsqu'on observe ce qu'il reste, aujourd'hui, dans la dialectique US de ce qui était encore, en août 2001, la plus grande réussite de l'histoire du monde en matière d'alliance militaire fondée sur des «valeurs communes»

Si l'on avait quelque constance dans la pensée, quelque attention pour la mémoire, quelque respect pour l'histoire, quelque intérêt pour les discours dont on nous rebat les oreilles, on devrait avoir le souffle encore coupé de la désinvolture, de l'inattention, de l'irrespect, de l'inconscience extraordinaires montrées par les Américains dans le cas de l'OTAN. Même les adversaires de l'Organisation, en fait, n'en reviennent pas, au point où ils ont du mal à y croire, où ils seraient tentés de chercher une manigance là où il n'y a que le comportement le plus grossier, le plus brutal qu'on puisse imaginer, mis à nu pour l'occasion. Le cas de ce comportement américain vis-à-vis de l'OTAN devrait nous rester comme si caractéristique des conceptions du monde de l'Amérique, de son comportement quotidien jusqu'au plus haut niveau, de sa vision de ROW (Rest Of the World, effectivement le reste du monde réduit à un acronyme qui va bien), en réalité de l'extraordinaire inexistence du monde pour l'Amérique et le monde réduit aux seules conceptions américaines, au seul comportement américain, — et quel comportement ! L'OTAN est, littéralement, la première de ces alliances dont Rumsfeld puis Wolfowitz à Munich (à la Wehrkunde, les 2-3 février), nous disent qu'elles doivent être souples, changeantes, faites sur mesure et selon les événements, une de ces alliances dont tous les fonctionnaires américains répètent comme des automates la phrase-Kleenex (elle aussi), — la fameuse phrase « C'est la mission qui détermine la coalition et non le contraire », qui renvoie aux oubliettes, aux poubelles infâmes de l'histoire un demi-siècle de dialectique enflammée, américaniste, transatlantiste, qui résonne encore à nos oreilles ad nauseam, sur les « valeurs communes » justifiant l'OTAN, faisant de cette alliance quelque chose d'unique dans l'histoire du monde, la plus grande réussite en matière militaire et morale jamais vue, et ainsi de suite. Bref, comment trouver un autre terme, plus sarcastique, plus méprisant, plus inconséquent, que celui d'“alliance-Kleenex”, à jeter après emploi, pour bien rendre compte de l'esprit qui préside à l'opération ?

Et, du coup, ce sont les Européens, et même les Français, les inénarrables Français avec leur cartésianisme, qui ont un problème si paradoxal avec l'OTAN. Comme le dit Arthur Paecht, lors des récentes Rencontres parlementaires de Paris déjà citées, « l'OTAN cherche désormais une raison d'être et les Européens que faire de l'OTAN ». Puisque, en effet, le problème est réglé pour les Américains ... Les Européens se trouvent donc devant l'exploit, eux qui tentent de s'organiser militairement sous les sarcasmes entendus des commentateurs transatlantiques et anglo-saxons, de se retrouver en plus avec, sur les bras, la plus belle success story de l'histoire des alliances militaires, fleuron il y a encore cinq mois du soi-disant empire américain sur le monde, et sur l'Europe atlantiste et américanisée en particulier. Ce comble d'une situation politique qui relève ici du vaudeville ne semble guère intéresser les esprits, qui continuent à discourir sur les liens transatlantiques, l'interopérabilité et le technological gap (en faveur des USA, on l'a compris).

Enfin, puisqu'il le fallait bien, les Américains ont finalement consenti à s'intéresser au sort de l'OTAN. Les voilà donc, en ce début d'année, avec des conseils sur la façon de sauver l'OTAN ; des conseils qui s'adressent évidemment aux Européens, puisqu'il ne peut être question d'envisager d'autres responsables qu'eux-mêmes (les Européens) pour le très piteux état où se trouve aujourd'hui l'OTAN


@TITREDDE = La formule Lugar

@SOUSTITRE = Il est possible que les Américains consentent à examiner une autre issue que la formule Rumsfeld, dite “alliance-Kleenex”, pour l'OTAN. Demandez au sénateur Lugar, inamovible spécialiste US de l'OTAN.

Donc, il s'avère que l'OTAN se bat (férocement ou pas ? C'est à voir) pour servir encore à quelque chose. Il y a déjà presque 10 ans (c'était en 1993), le sénateur républicain Richard Lugar lui avait obligeamment livré la formule salvatrice, — parce que la question de l'utilité de l'OTAN était déjà posée, avec son gros point d'interrogation. « Out of area or out of business », nous avait dit Lugar. C'était une façon, alors, de se référer au débat en cours à l'OTAN, principalement pour savoir s'il fallait ou non intervenir “hors-zone”, ou out of area. (Il n'était alors question que de la Yougoslavie, ce qui était une dérive bien modeste comparée à celle qu'on envisage aujourd'hui, mais il avait été aussi question du Golfe, deux ans plus tôt, et cette situation-là faisait plus sérieux pour les Américains) Le sénateur Lugar n'a pas changé d'emploi ; il a blanchi sous le harnais mis il reste le sénateur républicain attitré au sauvetage de l'OTAN et toujours sa formule-recette du out of area habite son esprit. Quoique, on s'en doute, cette fois l'affaire de l'avenir de l'OTAN a pris une telle ampleur que la formule paraît être devenue bien maigrelette.

Le 18 janvier, Lugar intervenait à une conférence organisée par la mission américaine à l'OTAN. Le titre de sa conférence est explicite : « NATO's Role in the War on Terrorism ». C'est en effet dans ce sens qu'il faut attendre la possibilité pour l'OTAN de se transformer en quelque chose d'utile pour les Américains, — de si utile que les Américains retrouveraient tout l'intérêt et la tendresse qu'ils avaient pour l'OTAN, avant l'attaque du 11 septembre. En réalité, la démarche de Lugar n'est pas si rassurante que cela pour l'OTAN, parce qu'elle confirme indirectement (a contrario, si l'on veut) la désaffection des États-Unis pour l'OTAN et, même, dans une phrase ou l'autre, elle le confirme bien directement et sans ambiguïté, dans le cadre d'une attitude américaine systématique qui laisse beaucoup à penser sur ce que pensent vraiment les stratèges et les experts américains. (« Toutes les alliances américaines vont être réexaminées et reconsidérées en fonction de ce nouveau défi [du terrorisme global], y compris l'OTAN », nous dit Lugar.) Il faut dire que la situation exige ces grands changements, telle qu'elle est décrite par Lugar, et où nous apparaît ainsi combien la paranoïa washingtonienne et républicaine est entrée dans la mouture générale des déclarations des représentants de l'establishment ; car, comme dit Lugar, « l'Amérique est en guerre et se sent plus vulnérable qu'à n'importe quel moment depuis la fin de la Guerre froide et peut-être depuis la Deuxième Guerre mondiale. La menace à laquelle nous devons faire face est globale et existentielle. » Fichtre, et voilà bien la mesure de nos réflexions : plus vulnérable qu'au moment de la crise de Cuba ou qu'au bon temps du Viet-nâm, plus vulnérables qu'au temps complexe de la ''fenêtre d'opportunité'' d'une attaque stratégique nucléaire par surprise de l'URSS ? De telles comparaisons, voilà qui éclaire le peu de cas que font les Américains de leurs engagements coutumiers. Bref, on ne joue plus.

Et si l'OTAN veut sauver sa peau, c'est-à-dire conserver son statut, poursuit Lugar, elle doit se considérer comme « le bras défensif naturel de la communauté transatlantique, et comme une institution qui devrait évoluer de telle façon qu'elle contribue à relever les nouveaux défis tels que le terrorisme et les systèmes de destruction de masse ». C'est-à-dire, l'OTAN transformée en une alliance globale contre le terrorisme. L'alternative, malgré l'existence de différentes ''écoles de pensée'' à Washington vaticinant sur le rôle sécuritaire actuel de l'OTAN et sur un rôle politique étendu jusqu'à la Russie, c'est laisser l'OTAN à un rôle de « gardien de la paix dans une Europe de plus en plus en sécurité. Faire cela au moment où nous avons affaire à une nouvelle menace existentielle du terrorisme et des systèmes de destruction de masse serait condamner [l'OTAN] à un rôle marginal dans l'affrontement de défi majeur de notre temps. » Ainsi, estime Lugar, on pourrait se retrouver à Prague, à l'automne prochain, en pleine décision d'élargissement qui devrait pourtant être le triomphe de l'OTAN, et percevoir pourtant que « l'OTAN est en train d'échouer, -- oui, je dis bien échouer, -- à moins qu'elle ne commence à se transformer elle-même en une nouvelle force importante dans la guerre contre le terrorisme ». C'est dire la considération où les stratèges américains tiennent ces décisions d'élargissement qui excitent tant les candidats et à propos desquelles Poutine ne prend même plus la peine d'exprimer quelques réserves menaçantes.

Voilà la formule de la survie pour l'OTAN : pour ne pas être une de ces alliance-Kleenex qu'on jette après emploi, il faut être une alliance-caméléon, adaptable à la mission exigée

Lugar nous assure qu'il ne parle pas au nom de l'administration, mais qu'il va effectivement travailler avec l'administration, dans les mois qui viennent, sur cette question de l'évolution de l'OTAN. Il nous semble pourtant que la messe, somme toute, n'est pas loin d'être dite. A Munich, à la Wehrkunde, Paul Wolfowitz nous a apporté le message de Washington. (On ne méditera jamais assez ceci : Wolfowitz, ''second couteau'' de bonnes dimensions, comme envoyé spécial permanent du Pentagone et de Washington en général pour les messages qui comptent sur l'avenir de l'OTAN, selon Washington. C'est lui qui était venu le 26 septembre 2001 annoncer que Washington se passerait désormais des services de l'OTAN. C'est lui qui vient à Munich. Rumsfeld n'a pas de temps à consacrer à ces déplacements.)

Ce que dit Wolfowitz, c'est tiré du jargon habituel du Pentagone. Cela ne veut pas dire grand'chose sauf que, dans les circonstances actuelles, avec les commentaires de Lugar, cela veut tout dire. Aux journalistes, Wolfowitz a dit que l'OTAN avait fourni un support logistique de qualité dans la crise actuelle mais que le temps était venu de « lancer une réforme de l'Alliance, de ses structures de commandement notamment, pour en faire un ensemble plus nerveux, plus efficace et plus productif par rapport au coût, et surtout plus flexible. » Venus d'un homme du Pentagone, dont on connaît les vertus d'efficacité, d'économie et de flexibilité, le conseil vaut de l'or. Et encore plus lorsqu'on le confronte aux mots essentiels de son discours, sur la nouvelle politique américaine, le leit-motiv type-Kleenex lui aussi, sur la volonté américaine d'utiliser « non pas une seule coalition mais plutôt des coalitions différentes selon les missions » ... Car, comme chacun doit le savoir désormais, « la mission doit déterminer la coalition, et non pas la coalition qui déterminerait la mission ».

Ce que dit Wolfowitz et ce que nous explique Lugar revient au même. Il s'agit, du point de vue de la substance, d'une injonction à l'OTAN : l'OTAN doit changer, elle doit devenir ce qu'elle n'est pas, se transformer en quelque chose de tout à fait différent, changer son être, devenir souple là où elle est rigide, rapide là où elle est lente, adaptable là où elle ne l'est pas, etc. L'avenir est brillant pour l'OTAN si elle n'est plus l'OTAN. Elle doit devenir la grande alliance contre le terrorisme, la grande alliance qui saura être à la fois unificatrice des destinées transatlantiques dans la grande lutte contre le terrorisme, et à la fois l'alliance ad hoc, aussi changeante qu'un caméléon selon les missions : pour ne pas être une alliance-Kleenex, il faut être une alliance-caméléon.


@TITREDDE = L'OTAN-souvenir

@SOUSTITRE = Curieux, l'OTAN a un concept qui sied à merveille à la situation, le Nouveau Concept Stratégique. Qui s'en soucie ? Mais, en fait, qui se souvient encore de l'OTAN dans la psychologie américaine ?

Après tout, le Nouveau Concept Stratégique (NCS), inauguré en grande pompe en avril 1999, en pleine guerre du Kosovo, était conçu pour cela : embrigader tous les alliés dans les missions lointaines, sous bannière OTAN et inspiration américaine. En a-t-on parlé, du NCS, à cette époque. On le voyait être l'instrument qui forcerait les Européens à se retrouver en rang, derrière les Américains, dans une expédition contre Pyong Yang. Qui s'en soucie aujourd'hui ? Wolfowitz, Rumsfeld ? Lugar lui-même ?

Enfin, soyons sérieux. La proposition Lugar, explicitée par Wolfowitz à Munich, revient à ceci, — sur le plan pratique, on veut dire : pour se transformer victorieusement, l'OTAN doit choisir d'emménager dans un bureau, plutôt discret sans doute, attenant au périmètre de sécurité de Central Command, à Tampa, Floride. Dans ce cadre, l'OTAN retrouverait toute son efficacité et serait applaudie et appréciée par les experts de l'administration.

Bref, tout cela n'a qu'un intérêt restreint en réalité. Ce que proposent les Américains, c'est une OTAN irréelle, une sorte d'OTAN hollywoodienne ou une OTAN de bande dessinée, brusquement transformée en quelque chose de tout à fait différent, qui perdrait tous ses travers et qui transformerait ses qualités, là où elle en a, en des vertus américanistes. On ne sait si les propositions de Richard Lugar ou les remarques de Paul Wolfowitz nécessitent la moindre attention, voire la simple attention d'une analyse critique. Les unes et les autres appartiennent à un autre monde, celui de Washington, du Potomac, du bâtiment du Pentagone, de George Bush à la tribune du Congrès, nous parlant du « devil's axis ». Il faut réaliser cela, cette révolution des conceptions et des discours. Il semble bien, tout simplement, que l'OTAN telle qu'on l'a connue ne soit même plus, pour les Américains, un souvenir, qu'en un sens on puisse se demander si elle a jamais existé telle qu'on l'a connue. « Aujourd'hui, ce qu'on peut attendre de plus des Américains pour l'OTAN, c'est qu'ils s'en servent comme d'un outil, rien d'autre, absolument rien d'autre », estime une source au secrétariat général. Il est caractéristique que ce sentiment, aujourd'hui, soit exprimé sans ambages, qu'il ait pénétré les appréciations et les constats amers, au coeur même de la bureaucratie.

Comme il y a les alliances-Kleenex et les politiques-Kleenex, il y a aussi les amis-Kleenex

Mais tout cela est-il si important ? Cette question n'est ni ironique ni déplacée. Nous voulons dire : est-ce si important par rapport à ce phénomène simplement extraordinaire qui se déroule sous nos yeux, ce phénomène à la fois sociologique et psychologique, voire pathologique, de l'éradication complète, systématique, sans une hésitation ni le moindre doute, du cerveau et du comportement de la classe américaine des experts, stratèges, columnists, ministres et sous-ministres divers, de l'image et du “concept” de l'OTAN comme pierre angulaire du système de sécurité et d'influence des États-Unis ? Chercher une explication rationnelle à un tel phénomène n'a aucun sens, tout comme, par exemple, chercher une logique stratégique à la soudaine dénonciation de l'Iran comme un parmi les trois diables de service (deux hier, quatre demain, un après-demain et ainsi de suite, qu'importe en réalité). Nous sommes en présence d'un phénomène qui relève de cette étrange situation, de l'existence de la pensée américaine dans un univers totalement reconstruit, sans aucun lien avec la réalité (virtualisme bien sûr, mais parvenu à ce point d'efficacité cela laisse à penser à ceux qui en ont encore le loisir).

Comment terminer une analyse aussi désolante, aussi achevée, aussi hypocritement consternée (si l'auteur est réellement anti-OTAN) devant ce gâchis qui est fait de l'OTAN, sinon par cette remarque, presque hors de ses gonds à force d'agacement et d'incompréhension devant le comportement américain, faite par un atlantiste fidèle et ami des Américains, telle que nous la rapporte Thomas Friedman : « ''Dans les années 1960, c'était la France de Charles de Gaulle qui menaçait la cohésion de l'OTAN, -- en 2001, c'est l'Amérique de Don Rumsfeld, estime Dominique Moïsi, expert français des relations internationales. Fondamentalement, la question qui nous est posée est celle-ci : qu'arrive-t-il à une créature quand son créateur ne lui fait plus confiance ? Quelle est la signification d'une alliance si la réaction de son leader est de dire, 'Ne nous appelez pas parce que, fondamentalement, nous n'avons plus confiance en vous ? Écoutez, fondamentalement je suis pour l'OTAN, mais si les Américains ne le sont plus, qu'est-ce que je suis supposé faire ?'' » Toutes ces questions sont belles et bonnes, et aussi la comparaison qui fait de l'Amérique une sorte de docteur Frankenstein ayant créé un monstre.

Aujourd'hui, le docteur Frankenstein est occupé à autre chose. Aujourd'hui, nombre de belles âmes et de coeurs purs des amis de l'Amérique, aujourd'hui en Europe comme demain, plus tard, ailleurs, découvrent qu'ils sont eux aussi des amis-Kleenex de l'Amérique. Il n'est pas question de se désoler de l'ingratitude américaine ; il est plutôt question de s'inquiéter de ce phénomène psychologique si puissant, si énorme, qu'il détache complètement l'Amérique du reste du monde.