Le Princeton Project, ou l’air martial du bon vieux temps

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Le Princeton Project, ou l’air martial du bon vieux temps

Voici l’effort majeur pour tenter de sauver l’héritage général de la puissance américaniste et de son système d’influence dans le monde. Il s’agit du Princeton Project, présenté le 26 septembre.

• C’est un effort massif de tout l’establishment US, l’appareil académique lié au système de sécurité nationale, avec des appoints de la finance, du Corporate Power et des militaires.

• Le Princeton Project rassemble une myriade d’instituts travaillant sur ce projet depuis plus de deux ans, avec une autre myriade de participants ratissés très large. C’est en effet “ratisser large” que rassembler dans la même équipe (plus de 400 experts) de “consultants”, Charles Krauthammer du Washington Post,

William Kristol du Weekly Standard, Paul Krugman du New York Times et de la Woodrow Wilson School of Public and International Affairs, et Charles A. Kupchan du Council on Foreign Relations et de Georgetown University.

• Le Princeton Project est une tentative de lancer un projet global structurant qui redonne des couleurs convenables à l’américanisme et stoppe l’actuel mouvement de désintégration du système. Le projet va être baladé dans les prochains mois un peu partout dans le monde pour rameuter les soutiens.

Un projet pour le XXIème siècle et pour le monde

Jim Lobe présente succinctement, sur Atimes.com, le Princeton Project. (Par ailleurs, le Princeton Project dispose de son site propre, sur lequel le principal rapport du groupe est disponible. Le programme est tout entier dans son titre : “Forging a world of liberty under law — U.S. National Security in the 21st Century”.

Lobe : «After two years of consultations with more than 400 members of the US foreign-policy elite, a project headed by two leading international-relations academics is calling for the adoption of a new grand strategy designed to address multiple threats and strengthen Washington's commitment to a reformed and reinvigorated multilateral order.

»In a wide-ranging report released in Washington on Wednesday, the project suggested that the policies pursued by President George W Bush since September 11, 2001, had been simplistic — even counter-productive — for the challenges facing the United States in the 21st century.

»To be effective, according to the report, US policy needed to rely less on military power and more on other tools of diplomacy; less on its own strength exercised unilaterally and more on cooperation with other democratic states; and less on rapid democratization based on popular elections and more on building what it called “popular, accountable, rights-regarding [PAR] governments”.

»The report also calls for performing “radical surgery” on the international institutions created in the aftermath of World War II, including significantly increasing membership in the United Nations Security Council and developing a “Concert of Democracies” that would provide an alternative forum for collective action, including the use of force.»

Un projet “Bush light

Quel est le contenu du Princeton Project? Pour le définir, on dirait que c’est du “Bush light”, comme il y a du Coca light.

• Certes, on garde la stratégie des frappes préventives mais vraiment sans exagérer n’est-ce pas, et avec du renseignement “moral” pour la justifier. («While endorsing Bush's position that “preventive strikes represent a necessary tool in fighting terror networks ... they should be proportionate and based on intelligence that adheres to strict standards”.»)

• D’accord, on peut attaquer d’autres pays mais avec modération et avec le soutien international qui va bien («Similarly, the preventive use of force against states “should be very rare, employed only as a last resort and authorized by a multilateral institution — preferably a reformed Security Council”.»)

• Bien entendu, on continue à chanter la démocratie partout mais d’une façon plus mesurée, c’est-à-dire une démocratie qui nous donnerait des résultats plus malléables que, par exemple, le Hamas chez les Palestiniens, — et ainsi la démocratie devint-elle “PAR” («US policy needed to rely […] less on rapid democratization based on popular elections and more on building what it called “popular, accountable, rights-regarding [PAR] governments”.»)

• On continue la “guerre contre la terreur” mais en la dégradant, en abandonnant les pompeuses étiquettes qui font désordre et, il faut bien le dire, rendent difficiles le ralliement des amis et les relations, — une idée remarquablement bien dans l’air du temps. («The report also assails administration efforts at “framing the struggle against terrorism as a war similar to World War II or the Cold War” because “it lends legitimacy and respect to an enemy that deserves neither; the result is to strengthen, not degrade our adversary”. Instead of a “global war on terror”, Washington should employ a “global counterinsurgency” strategy that focuses on global law enforcement, intelligence and special operations.»)

D’autre part, on réforme radicalement (“radical surgery”) toutes les institutions internationales pour les faire correspondre au monde nouveau qui est en train de naître. On développe un nouveau Conseil de Sécurité, avec beaucoup, beaucoup plus de membres-veto, on développe «a “Concert of Democracies” that would provide an alternative forum for collective action, including the use of force.» Sur la question de l’usage de cette force justement, on en fera usage, certes, mais plus modérément, et y mélangeant ce que les Américains nomment du soft power

Veut-on des idées plus précises ? On les a. Washington, bien sûr, doit “prendre la tête” (“take the lead”) du problème israélo-palestinien, pour le régler d’une manière équitable et à la satisfaction de tous ; sur l’Iran, tout doit s’arranger puisque les USA donneraient leur garantie de sécurité à l’Iran et l’Iran abandonnerait ses projets nucléaires ; plus question de “contenir” agressivement la Chine mais lui permettre de «réaliser ses ambitions légitimes à l’intérieur de la communauté internationale».

Et ainsi de suite. Rien ne manque et le monde baigne dans une atmosphère rose-bonbon. C’est un projet à la fois internationaliste, néo-wilsonien mais pas trop, avec les alliés dûment consultés, embrigadés avec politesse et invités très aimablement à former les rangs sans tout de même faire trop de chahut.

Le pyromane et/est le “pompier indispensable”

On se permettra de présenter notre commentaire général sur cette proposition avec l’énoncé de quelques paradoxes.

Paradoxes? Voilà ce pays qui, depuis 1945, assure la maîtrise du monde : qui, depuis 1945, a présidé aux principales entreprises de déstructuration de l’ordre du monde (à son profit, naturellement), y compris la déstructuration des systèmes qu’il avait lui-même institués au départ de la période (ONU, Bretton Woods) ; qui, depuis 1945, a alimenté une course aux armements et la prolifération des armements à une échelle sans précédent ; qui, depuis 1945, a lancé une campagne de déculturation du reste du monde au profit de la culture américaniste réduite aux profits et aux loisirs nivelés au plus bas ; qui, depuis le 11 septembre 2001, a accéléré jusqu’à l’inimaginable ce rythme de déstructuration du monde en y ajoutant les campagnes de destruction systématique et violente, dans une atmosphère d’unanimisme patriotard de sa direction, toutes tendances confondues, — voilà donc le pays qui se présente en sauveur “restructurant” du monde, avec un projet peaufiné, chiadé, ruisselant du luxe et des largesses des établissements universitaires américanistes, et qui entend organiser le monde dans la stabilité, l’ordre et la loi.

Le pyromane se présente comme le pompier principal, voire le “pompier indispensable” (comme pourrait dire Madeleine Albright). Le pays qui ne cesse depuis 2001 de violer toutes les lois internationales qui passent à portée de missile se présente avec un projet fondé sur la loi internationale pour restaurer l’ordre mondial.

Si Washington est conscient d’avoir un problème, Washington continue à ne douter de rien quant à sa capacité de l’“écraser” comme les Américanistes ont pris l’habitude de faire (Réplique fameuse du général US : «En Amérique, on ne résout pas les problèmes, on les écrase»). Par-dessus tout, Washington ne doute certainement pas une seule seconde que tout le monde suive la consigne générale de ne pas mettre une seule seconde en doute la capacité de Washington à restaurer l’ordre et le règne de la loi pour le reste du monde.

On peut étudier si l’on veut le contenu idéologique et intellectuel du Princeton Project ; on peut d’ores et déjà être sûr qu’il est marqué par le règne de la psychologie de l’inculpabilité.

Du temps où l’Amérique était aimée

Un autre paradoxe de ce rapport, également né de cette même tendance à l’inculpabilité, est qu’on y trouve un long développement sur l’anti-américanisme, dont on nous rappelle qu’il est écrasant depuis 2001. On connaît par ailleurs, les données, les causes, les tendances de cette évolution.

Ainsi apparaît-il paradoxal que ce pays, qui est évidemment aujourd’hui le plus haï du monde, présente un plan si ambitieux tout entier basé sur une capacité d’influence supposée irrésistible. Peut-être les Américains, qui ont l’habitude de recevoir des réponses positives à l’OTAN ou à l’ONU lorsqu’ils sollicitent le soutien d’un petit pays, concluent-ils à la persistance de leur capacité d’influence ingénue et non intéressée? Là aussi, inculpabilité entre leurs pratiques avérées et les conclusions angéliques et auto-promotionnelles qu’ils en tirent.

(Dans Le Monde du 28 septembre, Paul Kennedy rapporte un compte rendu du Financial Times du 31 août. «Il s'agit du compte rendu d'une étude extrêmement détaillée de deux économistes d'Harvard, Ilyana Kuziemko et Eric Werker, intitulée : “Combien vaut un siège au Conseil de sécurité? Aide étrangère et corruption aux Nations Unies.” On y découvre que quand un pays pauvre a la chance d'obtenir un siège de deux ans au Conseil de sécurité, c'est comme s'il gagnait à la loterie : l'aide au développement qu'il reçoit des Etats-Unis augmente d'un coup, de 59% en moyenne. Mais dès que son mandat touche à son terme, le niveau de l'aide revient à son point de départ. Les auteurs examinent différentes hypothèses pour expliquer ces variations, mais ils concluent que “les éléments jouent bien plus en faveur de l'hypothèse de la corruption que... des autres hypothèses”.»)

La vérité est que les USA peuvent encore intervenir sur des situations de conjoncture, sur des “coups”, grâce à ce qu’il leur reste de puissance corruptrice et selon l’argument de la seule pression de la corruption. Pour ce qui est de cette influence structurelle de prestige et de référence qui exista réellement et forma l’essentiel de leur puissance dans les années de Guerre froide, les choses ont radicalement changé. Le Princeton Project ne tient aucun compte de cette évolution.

Du temps où l’Amérique était l’“hyperpuissance” bienveillante

Plus encore : tout se passe, en lisant le Princeton Project, comme si l’Amérique avait le même statut de puissance aujourd’hui qu’elle avait en 2002. Là aussi subsiste un mythe, celui de la puissance militaire américaniste, bien entendu présentée en version “Bush light”, c’est-à-dire selon l’idée d’une “benevolent power”. Quand l’on sait que c’était un des arguments de campagne de GW Bush (plus d’humilité dans la puissance, un “compassionate conservative”)...

Il s’agit d’une resucée des arguments de l’époque Clinton sur l’“hyperpuissance” sage et mesurée. La sagesse et la mesure ont disparu depuis le 11 septembre 2001, — dans tous les cas la prétention à la sagesse et à la mesure, car l’on peut douter également qu’elles aient jamais existé. Pire encore : la puissance dans son caractère irrésistible et indéniable a également disparu dans les chaudrons bouillonnants de l’Irak et de l’Afghanistan (et indirectement, avec Tsahal américanisée face au Hezbollah).

Là encore, l’impression est que le Princeton Project se trompe d’époque.

Faire du pseudo-neuf avec le bon vieux temps

Plus encore (suite)… Effectivement, c’est l’impression puissante qui en ressort : le Princeton Project pourrait avoir été rédigé in illo tempore. C’est une proposition d’un autre temps. Il aurait pu être écrit en 1945, en 1946 ou en 1947… Mais en 2006?

Le Princeton Project, ce projet pour une refondation de la domination habile et évidente de la puissance US sur un monde façonné à l’image de ce qu’était l’Amérique avant 9/11, avant Clinton, avant la chute du mur, voire avant le Viet-nâm, est d’abord un puissant et richissime exercice en nostalgie.

Les références au passé ne manquent pas, on dirait de facto.

• La présence des “éléphants” du bon vieux temps qu’on a signalée, mais aussi l’influence du couple Shultz-Rohatyn, que certains accusent de vouloir ressusciter le mouvement de la Synarchie mondiale des années d’avant la Deuxième Guerre mondiale.

(Selon la revue Executive Intelligenc Review [EIR] référencée, «the Princeton Project teamed up with Felix Rohatyn's own center at Middlebury College, Vermont in October 2004, to host a conference promoting the “privatization of national security,” which openly advocated a ''new feudalism'' modelled on the British East India Company, to serve the requirements of an “American neo-imperialism.” (See EIR, March 31 and April 7, 2006.) The Princeton Project and the Progressive Policy Institute are officially listed as partner organizations of the Truman Project.»)

• La présence dans les organismes les plus influents pour le projet d’instituts comme le Truman National Security Project, qui s’appuie sur la référence de Harry Truman pour présenter une vision d’une réaffirmation de l’hégémonie US par les conceptions plus soft (que celles des républicains), internationalistes, etc., telles qu’elles furent développées à la fin des années 1940. On observe aussi la revitalisation d’un autre programme qui ramène les néo-conservateurs à leur origine démocrate du temps de Henry Scoop Jackson, sénateur démocrate de l’Etat de Washington, fameux dans les années 1970.

(EIR : «While it may be a coincidence, the Truman Project was launched at nearly the identical moment that another new ‘project’ was being launched across the Atlantic, at Britain's Cambridge University, called the Henry Jackson Society. Named after the late U.S. Sen. Henry ‘Scoop’ Jackson (D-Wa.), whose 1976 failed campaign for the Democratic Party Presidential nomination launched the neo-con movement, the group is actually dominated by the new generation of British Tory Party MPs. The group's founding principles are a carbon copy of the Truman Project's beliefs. The Jackson Society's International Patrons include Americans: Bruce Jackson, Robert Kagan, William Kristol, Clifford May, Richard Perle, Joshua Muravchik, and Michael McFaul.»)

Un Plan Marshall pour l'américanisme

Conclusion : “Much ado for nothing” une fois de plus? Le Princeton Project ne fait que répéter les mêmes propositions, la même sagesse innée de l’américanisme, la même évidente exceptionnalité américaniste depuis 60 ans pour la période présente, depuis la création des Etats-Unis d’une façon plus générale.

On a pu apprécier suffisamment combien nous doutons du succès final du Princeton Project. Il n’empêche qu’il deviendra une référence, notamment pour ceux qui, à Washington, entendent mettre sur orbite quelque chose de nouveau d’ici 2008. La tentative se heurtera au désordre endémique, à l’éclatement des pouvoirs, aux visions partisanes et aux emportements hystériques et au conformisme de fer qui caractérisent aujourd’hui la situation politique dans la capitale américaniste.

En attendant, le Princeton Project est un signe de plus de l’état plus que préoccupant où se trouve le système. Lorsqu’on cherche à si grands frais et avec tant d’ambitions affichées une porte de sortie de la situation courante, c’est que cette situation est bien préoccupante.

Avec le Princeton Project, on a curieusement l'impression d'un nouveau Plan Marshall — pour sauver l'américanisme, cette fois.


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