La transversale Khashoggi-Yémen

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La transversale Khashoggi-Yémen

Il y a deux éléments dans notre commentaire, qui ont l’intérêt de participer à l’éclairage d’un prolongement que les commentaires habituels d’une géopolitique devenue si étrange, et si marquée de psychologies diverses, ne prévoyaient certainement point. L’affaire Khashoggi comme elle se présentait constituait pour beaucoup sinon unanimement un cas où le président Trump fermerait les yeux et laisserait se rétablir/se poursuivre les relations USA-Arabie sans heurt niotable parce qu’il y avait tant d’intérêts et de contrats d’armement en jeu (contrats “juteux” comme l’on dit de cette sorte-là). Au reste, cela fut le cas pendant un certain temps et jusqu’à un certain point, jusqu’à ce coup de théâtre du brusque tournant US, notablement discret (on n’en parle pas trop en tant que tel, et puis d’autres crises ont conduit à zapper l’affaire Khashoggi) ; on parle ici du brutal lâchage de l’Arabie sur ce point essentiel de la quasi-guerre d’extermination conduite par l’Arabie au Yémen, cette guerre qui est brusquement condamnée par les USA.

« Le communiqué du secrétaire d’État Mike Pompeo constitue, dans le contexte de notre alliance historique avec l’Arabie, une véritable gifle pour ce pays. Non seulement les Saoudiens sont informés que les activités militaires dans les zones peuplées du Yémen “doivent cesser”, mais ils disposent d’un délai de trente jours pour mettre fin au massacre... »

Cette citation est extraite d’un texte de commentaire de ce 1ernovembre 2018 de Justin Raimondo, qui constitue le deuxième élément que nous citons, le premier étant bien entendu le brusque tournant de Trump sur la guerre du Yémen. La position du libertarien et anti-interventionniste Raimondo par rapport à Trump a, depuis l’élection du nouveau président, évolué rapidement jusqu’à un soutien quasi-complet qui nous a paru, par intermittence, un peu trop empressé et fondé sur un jugement peut-être illusoire.

(Le fait que Raimondo se bat contre un cancer et continue héroïquement à tenir tant bien que mal sa chronique est aussi à prendre en considération, à décharge sans aucun doute et avec une réelle considération.)

Mais avec la rencontre de ces deux éléments, c’est avec une satisfaction intellectuelle non dissimulée qu’il nous est donné de retrouver un Raimondo lucide, qui donne une excellente appréciation du comportement de Trump, et de son administration par conséquent. Même s’il commence par un “je vous l’avais bien dit”, Raimondo se garde bien, comme on va le voir, de faire un dithyrambe de Trump mais procède au contraire avec la plus grande finesse. (« Il y a peu, j’avais prédit qu’il était “peu probable” que l'administration Trump continuerait à soutenir l'invasion saoudienne du Yémen après l'affaire Khashoggi. Et voilà, nous y sommes. C’est mon travail, après tout, n’est-ce pas ? »)

Pour Raimondo, c’est essentiellement l’affectivité impulsive de Trump (disons, une forme particulière, de type-trumpiste, de l’affectivisme) qui a joué un rôle déterminant dans l’attitude du président et le changement de politique : au début, attentif au seul aspect sordide des ventes d’armes, puis basculant à mesure que se confirmaient les circonstances de l’assassinat de Khashoggi et que s’engouffraient dans la brèche ouverte dans la ligne de défense de communication des Saoudiens, des preuves imagées des conditions atroces de la guerre du Yémen. On sait que Trump, d'une façon générale épouvantable businessman aux tendances narcissiques et autoritaires, honni comme fasciste-xénophobe par les cohortes affectivistes du progressisme-sociétal, peut s’avérer sensible aux images justement comme ses détracteurs, comme il le fut par des images d’enfants touchés par du chimique (par ailleurs montage complet, bien entendu), – cela déclenchant chez le président l’irrépressible besoin d’une frappe contre la Syrie...

« L’atrocité commise contre Khashoggi a concrétisé la barbarie des Saoudiens à une échelle humaine et l’a rendue compréhensible, écrit Raimondo. [...] Les détails sanglants de l’assassinat de Khashoggi sont diffusés et[ la perception naît] que le sort du Yémen en tant que nation est mis en cause [à cause des massacres saoudiens et de la famine organisée] ; c’est exactement le genre de chose que Trump déteste. Des photos d’enfants affamés et squelettiques et une vidéo-audio du démembrement de Khashoggi ? Comme le président dirait : “pas bien !” »

Cette approche conduit Raimondo à émettre un jugement sur Trump qui nous convient parfaitement ; il fait en effet du président un producteur de désordre “par inadvertance”, un “Grand Perturbateur” du Système “à l’insu de son plein gré” et même “contre ses intentions”... Raimondo traite comme il faut cette analyse, en s’adaptant parfaitement à la tragédie-bouffe que nous traversons et dont Trump est sans conteste une étoile de première grandeur. Il parvient ainsi à en percevoir parfaitement le caractère à la fois bouffe et tragique : quelqu’un qui joue le rôle de “Grand Perturbateur” « malgré ses propres intentions », cela « semble un peu effrayant, mais c’est Halloween après tout »

Cela donne ceci, qui vaut bien des analyses d’experts, de politologues, de commentateurs des grandes chaînes de TV-Système et des éditos collectifs des grands journaux de références, les fleurons de la presseSystème, et enfin les élucubrations des premiers rôles de “D.C.-la-folle” et des salons en général : « Quoi qu’il en soit, nous voyons ici que le président Trump joue son rôle historique en tant que Grand Perturbateur des institutions de la Guerre froide, malgré ses propres intentions. Ce qui semble un peu effrayant, vous ne pensez pas, mais c’est Halloween après tout….

» Les trois piliers de l'ancienne architecture de la concurrence des superpuissances de la Guerre froide – l'alliance américano-saoudienne, l'OTAN et notre présence militaire dans l'Est asiatique – sont en train d'être réduits ou sont en train de s’effondrer. C’est parce qu’ils sont démodés et coûteux, ce qui est la cause essentielle de la colère du président Trump. Les anciennes structures d’alliances mélangées entre elles, les instruments de la “sécurité collective” maintenaient le Gulliver américain dans un enchevêtrement de liens invisibles de traités et de pactes de défense “mutuelle” constituant un aller simple vers la Troisième Guerre mondiale.

» Mais Trump est survenu et il a mis en question l’orthodoxie internationaliste et a ébranlé “l'ordre international libéral”. Pourtant, considérer le Président comme le moteur principal de tout cela revient à blâmer le vent pour l’effondrement d’une structure mangée par les termites et en voie de décomposition irréversible. En fait, en s’installant à la Maison-Blanche, Trump a accéléré un processus qui aurait pu s’étendre sur une vingtaine d’années. »

Raimondo nous décharge ainsi de la lourde et pénible tâche d’analyser les plans à court-long terme de Trump, et toutes les intentions cachées dont on le charge. A cette lumière, l’étiquette de “populiste”, de droite bien entendu, dont on l’affuble acquiert une légèreté de bon aloi, et la même chose pour les longues tirades horrifiées des milliardaires de Silicon Valley et des génies humanitaristes de Hollywood.

Par contre, l’idée que nious voyons renforcée par cette analyse, c’est le travail du Grand Perturbateur également du côté de la politique extérieure (politiqueSystème) produite par Washington D.C., avec bien plus de force et à ciel ouvert depuis le 11-septembre. L’activité de Trump, son imprévisibilité, ses réactions d’humeur, etc., contribuent d’une façon très intéressante à fragiliser la politique de sécurité nationale des USA. Comme on le démontre régulièrement depuis deux ans, Trump est assurément plus ou moins prisonnier du DeepState et donc privé de toute capacité d’initiatives structurantes ; mais, placé là où il est, avec les pouvoirs formels qui lui sont nécessairement affectés, avec l’usage du tweet dont il use et abuse, il réussit au-delà de toute espérance dans la tâche assez simple de destruction pour laquelle il semblait prédestiné.

Voici, ci-dessous, le texte de Justin Raimondo du 1ernovembre 2018, sur Antiwar.com.

dedefensa.org

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The Fall of the House of Saud?

No sooner had I predicted that the Trump administration would be “unlikely” to continue support for the Saudi invasion of Yemen after the Khashoggi affair. Then, lo and behold, so it was. That’s my job, now isn’t it? Giving my readers some idea of what is actually happening in the world – as opposed to, say, confirming their biases and preaching to the choir. 

Here is Secretary of State Mike Pompeo’s statement, which, in the context of our historic alliance is a real slap in Riyadh’s face. Not only are the Saudis told that military activities in Yemen’s populated areas “must cease,” but they’re given a deadline of thirty days to stop the slaughter. The new US position is carefully phrased: the Houthis have to stop lobbing missiles into the Kingdom, and then “subsequently” the Saudis will stop the wanton killing. 

However, everything is negotiable, especially with this administration, and indeed another seemingly compulsory American diktat is that talks to find a political solution to Yemen’s decades-long civil war are to begin as soon as possible.

This is an enormous breakthrough for the anti-interventionist movement, closing off one of the major spigots of murderous conflict left open by the previous administration. It confirms the high hopes of those of us who bet the America First anti-globalist faction would win out against the pro-Saudi group centered around Jared Kushner.

There was a debate within the administration over US support for the Yemen war, with the hardcore nationalists opposed, but they were outvoted by the generals, whose closeness to the Kingdom is traditional. Yet the Khashoggi killing wasn’t the only factor dooming the Saudi lobby to defeat: it was also the slow drip of atrocity stories, disturbing photos of starving children – and a famine deliberately induced by the Saudis. 

We hear much weeping and wailing by our virtue-signaling liberals that the death of tens of thousands of Yemenis wasn’t enough to end US complicity with Riyadh’s evil, but this only shows a complete ignorance of human nature. It’s not a moral failing but a failure of the imagination: people simply cannot conceive of so enormous an evil. The Khashoggi atrocity brought the Saudis’ barbarism down to a human individualized scale and made it comprehensible.

This puts a huge obstacle on the supposedly near-inevitable war with Iran that Trump was supposed to have started by now. For the Saudis, whose hold on their Kingdom was casually assumed up until a few weeks ago, don’t exactly look like a model of stability. And that has always been their appeal as the anchor of the US military presence in the region. Yet now the formerly formidable regime of Crown Prince Mohammed bin Salman is exposed as a house of cards, with rumors of a coup and several senior princes jockeying for position. 

Of course, the successful coup plotter would require Washington’s on-the-downlow imprimatur, and ultimately a green light from the White House. As the gory details of the Khashoggi killing come to light, and the plight of Yemen as a nation comes to the fore, this is just the sort of thing that Trump hates. Pictures of starving children and video-audio of Khashoggis’s dismemberment? As the President would put it: not good!

What this all boils down to is that a seismic shift in our Middle Eastern policy is in the works, one that would have happened regardless of who occupies the Oval Office. The Saudi system is corrupt to its very core, and is inherently unstable: the efforts of the despotic Crown Prince to “reform” the Kingdom by instituting a reign of terror represent the first audible death rattle of the Saudi monstrosity. 

The question that US policy makers have hardly ever verbalized in public – what comes after the monarchy? – may confront the Trump administration sooner rather than later. Which is why I have no doubt that the US would throw the Crown Prince to the wolves in a New York minute if they thought it would save the dynasty.

In any case, we see here that the Trump administration is playing it’s historic role as the Great Disruptor of Cold War institutions, despite its own intentions. Which does seem a bit spooky, don’t you think, but it’s Halloween, after all….

The three pillars of the old Cold War architecture of superpower competition – the US-Saudi alliance, NATO, and our Eastasian military presence – are either being downsized or are falling down altogether. That’s because they are outmoded and expensive – with this latter concern the focus of the Trump administration’s ire. The old structures of entangling alliances, the instruments of “collective security,” kept the American Gulliver tied down with the invisible strings of dozens of tripwires, treaties, and “mutual” defense pacts that amount to a one way ticket to World War III. 

Now along comes Trump to question the internationalist orthodoxy and shake the “liberal international order” to its foundations. Yet to see the President as the prime mover in all this is to blame the wind for the collapse of a structure honeycombed with termites and decayed beyond repair. On the other hand, Trump in the White House has escalated a process that might have been stretched out over twenty years or so. 

There is a lot happening in the world and a lot to write about. Alas my health has not been good and I apologize for the brevity of this column – but we do only what we can.

Justin Raimondo

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