La réforme de retour au Pentagone, avec en ligne de perspective la contestation du programme JSF

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La réforme de retour au Pentagone, avec en ligne de perspective la contestation du programme JSF

Il s'agit de l'enseignement principal du conflit de l'Afghanistan, qui est d'ores et déjà fortement discuté au Pentagone, comme nous l'indique un article du New York Times du 11 décembre: le conflit entre les partisans des armes stratégiques de projection de force, dont le bombardier B-2 est un exemple-type et l'exemple le plus volontiers mis en évidence, et les partisans du maintien d'une composante aérienne tactique en l'état. D'un côté, on trouve les réformateurs civils du Pentagone, avec Andrew Marshall et autour du secrétaire à la défense Rumsfeld, qui sont partisans d'une relance de la production du B-2 ; de l'autre, on trouve l'USAF, l'arme super-puissante au Pentagone mais qui est terrorisée à l'idée de perdre la moindre de ses prérogatives. Le passage particulièrement intéressant de l'article est celui-ci:

« ''Air Force strike fighters played a small role in the Afghan war,'' said one advocate of the B-2. ''Yet the Air Force is scheduled to buy 2,200 short- range tactical aircraft in the coming decades, and zero bombers. For some of us, their portfolio seems unbalanced.'' But the Air Force has staunchly opposed buying more B-2's, in large part because the immense cost would almost certainly force it to slash other programs, including its highest-priority acquisition, the F-22 Raptor stealth fighter jet. Even the secretary of the Air Force, James Roche, a former Northrop executive, has strongly opposed buying more B-2's. »

Ces tensions au Pentagone ont été soulignées d'autre part par un discours du président Bush, aujourd'hui 12 novembre, où la nécessité de transformer les forces armées est mise en évidence. Selon la transcription qu'en a faite le American Force Press Service (service officiel), le président a mis l'accent sur les nouvelles priorités apparues avec le “nouveau monde” d'après le 11 septembre.

« The first priority is to speed the transformation of the U.S. military. Actions in Afghanistan are pointing the way, he said. ''These past two months have shown that innovative doctrine and high-tech weaponry can shape and then dominate an unconventional conflict,'' Bush said. [...] Even before Sept. 11, Bush and Defense Secretary Donald Rumsfeld urged transforming the military. ''What's different today is this sense of urgency: The need to build this future force while fighting this present war,'' Bush said. ''It's like overhauling a car engine while you're going at 80 miles an hour. Yet we have no other choice. Our military has a new and essential mission. For states that support terror, it's not enough that the consequences are costly, they must be devastating.'' »

Derrière la question du B-2 contre le F-22, il y a la question du JSF

Dans l'article du New York Times, on mentionne essentiellement le F-22 en face du B-2, parce que ce chasseur est une sorte de sacred cow pour l'USAF et que l'attention va dans ce cas au plus spectaculaire. Ce n'est là que la première apparence du débat, le F-22 étant un appareil qui pourrait éventuellement prétendre à des missions stratégiques qui le mettraient dans l'architecture de combat comprenant également le B-2 et les autres bombardiers stratégiques (B-52 et B-1B). Le fondement du débat, et on le comprend bien avec le chiffre de 2.200 avions tactiques qui est évoqué, c'est évidemment le F-35, le Joint Strike Fighter, dont l'USAF doit commander plus de 1.800 exemplaires (le reste des 2.200 étant du F-22).

Cette bataille au Pentagone concernant la question des forces aériennes paraissait inévitable au vu de la structure de l'offensive aérienne sur l'Afghanistan, comme nous le notions dans l'analyse parue dans de defensa le 25 novembre et reproduite ci-dessous. Elle ne fait évidemment que commencer et va devenir l'un des centres d'attraction de la bataille pour la réforme des forces armées, interrompue un temps avec la crise du 11 septembre, qui reprend plus forte que jamais, alimentée par les arguments techniques et stratégiques nés de cette crise.

Il nous apparaît évident que, dans cette question des forces aériennes qui a pris encore plus d'importance avec la campagne de l'Afghanistan, le Joint Strike Fighter va devenir un enjeu fondamental et ce sera à plus ou moins long terme un enjeu politique. L'évolution qu'on prévoit devrait en effet fortement interférer dans le débat, également en cours, autour du choix possible du JSF par certains pays non-US, notamment européens (voir notre analyse, sur ce site, abordant cette question). Toutes ces péripéties n'ont rien d'étonnant. Elles confirment, en une nouvelle occasion, que les batailles inter-bureaucratiques de Washington tiennent une place essentielle dans la politique de sécurité nationale des États-Unis et, par conséquent, dans les relations internationales.

[Ci-dessous, en complément de cette analyse, nous présentons le texte d'une autre de nos analyses sur ce problème, paru précédemment, le 25 novembre 2001, dans la rubrique Contexte du volume 17, n<198>06 de notre Lettre d'Analyse de defensa.]

Le JSF out-of-area

Début 1991, une grave crise éclata entre le Royaume-Uni et la Belgique. Ce fut “l'affaire des obus” : la Belgique refusait de livrer des obus au Royaume-Uni, qui en avait besoin pour sa campagne en Irak, les Belges ayant décidé de ne pas être impliqués dans le conflit. Le Royaume-Uni prit très mal la chose. L'on parla de “trahison” de la solidarité occidentale. Les relations entre le Royaume-Uni en souffrirent durablement et l'on dit que le veto britannique de 1995 à la désignation du Belge Jean-Luc Dehanne à la présidence de l'UE doit tout à la solide rancoeur de l'équipe John Major à la suite de cette affaire des obus. Que dirait-on aujourd'hui de l'affaire des smart bombs qui a opposé très méchamment l'USAF et l'U.S. Navy ? L'affaire vaut d'être contée, telle que l'a rapportée le Washington Times du 7 novembre.

Aujourd'hui, l'USAF ne peut utiliser ses forces tactiques en Afghanistan. Les avions qu'elle utilise, des bombardiers B-1, B-2 et B-52, sont des systèmes stratégiques à très grandes capacités pouvant intervenir à partir de bases lointaines (des USA pour les B-2). Mais sa force aérienne tactique (F-15E et F-16 principalement) est en général peu, si pas utilisée parce qu'elle ne peut disposer de bases proches de l'Afghanistan. Les pays voisins de l'Afghanistan acceptent en général de soutenir diplomatiquement les USA, voire de permettre le transit de forces terrestres et d'un pont aérien, mais ils ne permettent guère ou pas du tout à des avions d'armes américains d'effectuer des missions tactiques offensives. Le mieux que pourrait faire l'USAF, et qu'elle ne fait pas effectivement, serait d'opérer avec ses F-15E à partir du Koweit, dans des missions de 12-14 heures de durée, avec multiples ravitaillements en vol, qui constitueraient un cauchemar logistique pour des résultats très aléatoires. L'essentiel des missions tactiques est laissé à la Navy, qui déploie trois porte-avions dans l'Océan Indien, au large du Pakistan, et intervient avec des missions offensives qui restent très longues (plus de 1.500 kilomètres), avec de nombreux ravitaillements en vol.

Dans cette situation très “tendue” en termes tactiques et géographiques, diverses difficultés sont apparues. Il y a eu la question des ravitailleurs en vol avec l'incompatibilité entre les avions tactiques de la Navy et les ravitailleurs de l'USAF (voir dd&e, Vol17, n<198>05) ; il y a eu le constat de l'insuffisance des moyens de la Navy avec trois porte-avions, et la difficulté extrême pour elle d'envisager d'en faire venir un quatrième « La Navy est en train de chercher ce qu'elle peut sacrifier, disait au Washington Times du 7 novembre un officiel du Pentagone. Elle a 12 porte-avions dans une guerre où nous en aurions besoin de 15.»

Enfin, l'affaire du manque de la Navy de munitions guidées (smart bombs) pour ses missions tactiques. La Navy s'est adressée à l'USAF, dont les arsenaux sont bien fournis puisqu'elle ne bouge pas. Mais l'USAF a rechigné. Selon le terme, assez peu ordinaire si l'on songe que l'on est en temps de guerre et qu'il s'agit de services des mêmes forces armées, USAF et Navy « négociaient » (au moment du 7 novembre) pour envisager la cession d'armes offensives de la première àla seconde. (On ajoutera que la Lettre d'Information Inside the Pentagon cite ses sources pour démentir l'information du Washington Times. Manoeuvre de désinformation classique et particulièrement rapide — il s'agit du numéro du 8 novembre de Inside the Pentagon — pour désamorcer en catastrophe l'information du Washington Times. Celle-ci est tout à fait fondée.)

L'USAF est paniquée parce que la Navy est chargée des missions d'habitude dévolues à l'USAF

D'un autre côté, aucune réelle surprise. L'incident est significatif des rapports existant entre les trois services des forces armées américaines, non pas de façon accidentelle justement, mais de façon structurelle. Un fait plus intéressant est la signification de cet incident, dans le cadre stratégique de l'Afghanistan, alors que, dans le cadre plus large de la “guerre contre le terrorisme”, il est admis d'une façon générale que ce théâtre géopolitique du Sud-Ouest asiatique constitue un théâtre d'intervention qui aura tendance àdevenir classique, sinon prioritaire. (L'existence des questions autour du pétrole du Caucase, des oléoducs pour le transit de ce pétrole, rend cette région encore plus sensible et encore plus susceptible d'être un théâtre d'opérations pour les forces américaines.)

Les conceptions stratégiques américaines sont aujourd'hui à la croisée des chemins ; elles le sont désormais d'un point de vue pratique et pressant avec le conflit de l'Afghanistan, alors qu'elles ne l'étaient jusqu'alors que d'un point de vue théorique. Jusqu'à ces dernières années, le Pentagone se reposait sur des réalités et des certitudes d'hier, c'est-à-dire du temps de la Guerre froide. A cause des pressions supposées des forces soviétiques et des pressions idéologiques du communisme, les USA avaient organisé un réseau d'alliances très puissant, marqué notamment par un réseau de bases, d'organisations militaires, permettant de disposer de points d'appui avancés pour des opérations aériennes de projection de force. Encore n'était-il pas question, durant la Guerre froide, de conflits comme celui de l'Afghanistan. Dans l'immédiat après-Guerre froide, il fut tenu pour acquis que ce réseau d'ores et déjà en place servirait aussi bien pour les nouveaux conflits qui se dessinaient.

Cette affirmation ne fut pas vraiment mise à l'épreuve avant l'actuel conflit d'Afghanistan. La réalité des faits inflige un démenti que certaines réflexions déjà en cours laissaient prévoir. Il apparaît que les conditions des nouveaux conflits sont beaucoup moins nettes, beaucoup moins mobilisatrices dans le sens voulu par les Américains. Les accords et les alliances divers sont soumis à des pressions nouvelles. Les engagements sont hésitants, mesurés, et souvent aboutissent à des demi-mesures. La situation autour de l'Afghanistan en est une illustration éclatante : soutien politique discret, accès à des bases logistiques, mais accès refusé à des bases pouvant abriter des systèmes de projection de forces offensives. Les conditions géopolitiques et idéologiques de l'époque disent que ce type de situation tendrait àdevenir probable, sinon classique.

Le problème devient d'autant plus pressant que la stratégie américaine s'est de plus en plus orientée vers la projection de force aérienne, àcause du refus quasi-systématique de l'engagement terrestre américain. La situation décrite devient alors une crise d'emploi tactique qui se traduit par le rôle disproportionné donné aux capacités de projection de force de l'U.S. Navy, qui s'avèrent proches d'être insuffisantes. La querelle USAF-Navy, illustrative des spécificités américaines de cloisonnement des forces politico-militaires, s'inscrit dans ce cadre comme elle en est l'expression ; un expert du Pentagone cité par le Washington Times l'explique de cette façon : « Les planificateurs croient que l'Air Force devrait toujours assurer l'essentiel des forces tactiques offensives. Par conséquent, l'Air Force a beaucoup plus d'avions et de munitions offensives que la Navy. Mais, dans cette guerre, les avions tactiques de l'USAF ne peuvent pas aller au combat. Alors, nous devons essayer d'utiliser d'une autre façon les munitions que l'Air Force aurait du larguer d'ores et déjà. » Et nous passons, pour expliquer la querelle, directement à la lutte constante pour le pouvoir et la puissance au sein des forces en présence à Washington : « La Navy fait tout le travail et l'Air Force panique complètement. Cette incapacité d'agir est un énorme problème et chacun sait bien que cela va être désormais l'obsession de l'Air Force. »

Stratégie et tactique remises en cause, et aussi le rôle de la force aérienne : que vont devenir les grands programmes, et surtout le JSF ?

Quelle peut être la réaction de l'USAF et du Pentagone en général ? L'argument de l'événement exceptionnel ne pouvant plus être accepté, et admettant au contraire que la guerre d'Afghanistan est plutôt le modèle des conflits à venir, par conséquent la difficulté voire l'impossibilité de disposer de bases tactiques à portée d'action sera également la règle. Ces circonstances vont constituer un formidable accélérateur pour la réforme, qui a toutes les chances d'aller dans un seul sens :

• parce que l'USAF « panique » et sent qu'elle joue sa prépondérance dans les opérations aériennes, et qu'elle va devoir réagir très vite ;

• parce que la Navy ne tient pas à remplacer l'USAF dans son rôle de soutien tactique (elle n'en a pas les moyens) et ne s'opposera pas aux réactions de l'USAF dans ce domaine.

D'autre part, la campagne en Afghanistan, confirmant celle du Kosovo et celle du Golfe, nous montre que la grande mission de la supériorité aérienne tend de plus en plus à devenir secondaire parce qu'il y a de moins en moins de forces aériennes capables de s'opposer à la supériorité aérienne US, et que les adversaires potentiels des Américains ne sont plus intéressés par cette forme d'action (il s'agit d'une attitude renvoyant complètement à la forme de guerre dite “asymétrique” : on n'affronte pas l'adversaire dans le domaine où sa force est incomparablement supérieure). Le problème pour l'USAF va aller dans un sens déjà identifié théoriquement, mais avec désormais l'aiguillon de la réalité pressante du conflit : développer au maximum les missions à longue et très longue distance avec des systèmes ultra-précis, à très grande sophistication, pour la frappe àgrande distance également (tout cela sans réel souci des résultats à cet égard en Afghanistan, – il n'est question ici que des intérêts internes des différents groupes de pression au Pentagone). Tout cela rencontre et renforce avec bonheur, du moins comme on le pensera à Washington, l'attitude du refus d'engagement terrestre et tout ce qui s'en rapproche.

Cela implique la probabilité d'une certaine mise à l'écart des schémas habituels des missions tactiques à grande architecture, avec un luxe de moyens divers (avions de soutien, d'appui, avions de contrôle et de commandement, avions de supériorité aérienne, avions d'appui tactique, etc), qui nécessitent de disposer de nombreuses bases aériennes àproximité du théâtre ; cela, au profit d'un renforcement des schémas tactiques plus autonomes (avec comme vecteurs centraux les bombardiers stratégiques). Au cas où cette hypothèse serait développée dans les démarches réformistes au Pentagone, des questions importantes devraient être posées à propos de la programmation de l'aviation tactique, et notamment de sa modernisation, essentiellement dans le cas de l'USAF. Celle-ci se trouverait devant la nécessité (qui ne lui déplaît pas nécessairement) de pousser le développement des plate-formes stratégiques et des armes à grande précision aux dépens des systèmes tactiques. Si le chasseur Lockheed Martin F-22 devrait échapper à cette remise en cause, à cause de son poids symbolique et de l'“habillage” stratégique dont l'a chargé l'USAF, par contre le rôle et l'utilité du JSF/F-35 seraient directement mis en cause.

C'est un point intéressant à suivre à l'heure où le JSF/F-35 vient de se voir propulsé médiatiquement, avec le choix de son contractant principal (Lockheed Martin), et qu'il est l'objet de pressions US considérables sur différents pays alliés pour une participation en coopération. Les opérations en Afghanistan, comme toute guerre aussi fondamentalement asymétrique, doivent conduire à mettre en question la logique opérationnelle du JSF, dans la mesure où le JSF est l'avion le plus structurellement conçu selon la tactique et l'architecture de combat américaines qui se révèlent aujourd'hui obsolètes avec la démonstration de l'Afghanistan. Ce conflit pourrait mettre en évidence, assez ironiquement, la nouvelle la plus inattendue pour les experts zélés de la puissance aérienne, et particulièrement de l'américaine : le JSF est un avion du passé, et, par conséquent, un avion dépassé.

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