La Commission, son agonie et la crise climatique — Extrait de la rubrique “de defensa”, Volume 22, n°07 du 10 décembre 2006

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La Commission, son agonie et la crise climatique — Extrait de la rubrique “de defensa”, Volume 22, n°07 du 10 décembre 2006

Cet extrait de la rubrique de defensa, dans notre Lettre d’Analyse dd&e du 10 décembre 2006 présente une observation (très) critique de l’évolution de la Commission européenne face aux conséquences de l’élargissement et à la réaffirmation des intérêts nationaux.

L’une des formules choisies par la présidence (Barroso) pour tenter de bloquer cette évolution, voire de la renverser, consiste à ouvrir l’énorme dossier de la crise climatique — pour affirmer, paradoxe extraordinaire, que seule l’ouverture des marchés et l’hyper-libéralisme permettent de lutter contre elle, — donc, CQFD, que la Commission reste indispensable.

Contentons-nous d’observer que, dans cette folle période, les voies de la sagesse sont impénétrables, obscures et glauques. Mais au bout du compte, sonner l’alarme à la crise climatique, c’est la sagesse même.

Destruction de l'ordre

Les ruines maquillées

Accélération impressionnante de la destruction des structures transnationales européennes

Un observateur ironique et goûteur de paradoxes pourrait avancer que le veto mis par la Pologne, le 24 novembre, à la signature de l'accord stratégique entre l'UE et la Russie, a bien autant d'importance que le grand sommet de l'OTAN à Riga. Ces deux actes (sont-ce des “actes”?) sont si complètement négatifs qu'ils peuvent effectivement être mis sur un pied d'égalité, malgré la disproportion apparente. Dans tous les cas, mettons-les en parallèle car ils constituent sans aucun doute une évolution impressionnante, dans le sens de la destruction, des structures transnationales européennes héritées de l'ordre de l'après-guerre (après la Deuxième Guerre mondiale).

Pour conduire cette réflexion, il faut adopter une forme d'analyse qui renvoie aux nouvelles réalités de l'“ère psychopolitique” remplaçant l'ère géopolitique (voir notre rubrique de defensa du 25 novembre). Il faut apprécier les événements selon la perception que notre psychologie en reçoit et nullement selon les affirmations et attributs traditionnels de la puissance de l'époque géopolitique. De même, il importe de bannir toute référence sérieuse de fond venue des interprétations et analyses de source officielle en s'en tenant à des références critiques utiles au raisonnement,. Les directions officielles occidentales, particulièrement et singulièrement celles des institutions qui nous intéressent ici, sont totalement emprisonnées dans le conformisme bureaucratique et n'ont plus aucune capacité sérieuse de rendre compte de la réalité lorsqu'elles prétendent nous informer. Elles sont engagées dans une bataille désespérée pour assurer la survivance de leur propre statut par le biais de l'usage de ces références dépassées auxquelles nous faisons allusion.

La perception à laquelle nous nous référons concerne pour ce cas le rôle structurant fondamental qu'ont joué, depuis les années 1949-1956, les institutions euro-atlantiques que sont l'OTAN et l'UE (“Communauté européenne” jusqu'aux années 1980). L'habitude sémantique héritée de l'ère géopolitique permet de faire perdurer l'idée sommaire que ces deux institutions, telles qu'elles sont actuellement et dans les rôles respectifs qu'elles tiennent, sont de nature et d'orientation différentes, jusqu'à évoquer la possibilité d'une concurrence; que l'OTAN représente une orientation atlantiste en liant des nations européennes avec les USA au profit de ces derniers tandis que l'UE représente une orientation purement européenne en regroupant les pays européens. Cette affirmation est une interprétation théorique, ou une interprétation déformée c'est selon, tendant à accréditer la thèse de l'existence substantielle des deux organisations et, par conséquent, à affirmer comme réelle la description de leurs fonctions théoriques, voire de leurs fonctions rhétoriques.

Ces dernières années, notamment avec l'acte décisif de l'élargissement (celui de l'OTAN comme celui de l'UE, les deux vont de pair et renvoient à la même logique), ont confirmé d'une façon décisive un fait fondamental. Ces deux organisations ont leurs sorts liés à la conception du monde tel qu'il a été organisé à partir de 1945, selon les règles de la géopolitique, selon des orientations politiques qui ont leurs racines dans la situation idéologique de la Guerre froide.

Il y a un besoin des élites occidentales de nous faire croire à la fiction européenne par rapport à la fiction US, uniquement par rapport à elle...

Le maquillage systématique qui nous est proposé en guise d'“explication européenne” — élargissement vers l'Est, UE comme “modèle de gouvernance”, partage des valeurs occidentales avec les USA par le biais de l'OTAN, — est une nécessité du passé des élites en place. Le passéisme, l'obsolescence du “maquillage progressiste” (ou “libéral” si l'on parle d'économie) constituent un phénomène conceptuel très intéressant par sa puissance et sa durée. Ce maquillage a toutes les caractéristiques du conformisme, qu'on peut résumer d'un trait: blocage (et non interdiction) de toute pensée libératrice. Il a les traits du phénomène auquel aboutit cette consigne: le suicide intellectuel, mais lentement, sans brutalité excessive.

La mise en place de la Commission Barroso coïncide avec l'accélération du phénomène, jusqu'à son verrouillage. Le climat à l'intérieur de la bureaucratie de l'UE est devenu détestable, — pour ceux qui sont encore capables de s'en aviser. «Il faut être “opérationnel”, nous dit une source. Surtout, ne rien penser, ne pas spéculer, mettre en cause, s'interroger; mais agir, agir, agir encore, c'est-à-dire développer programme sur programme, pondre des notes pour des propositions d'action, des “plans de travail”, mettre en place des task forces, des groupes de travail...» Le résultat est une immense activité tournant à vide, sur des fondations dont la crise est évidente aujourd'hui, d'État-membre en État-membre, de référendum en référendum, rythmée par le catéchisme des valeurs de la moralité postmoderne qui vaut aussi bien pour le “Charlemagne”, pour le quartier-général d'Evere que pour les salons parisiens.

Cette même certitude se rencontre effectivement à l'OTAN et renvoie évidemment aux références transatlantiques fondant cet étrange mélange d'action frénétique et simulée (la bureaucratie est comme ces soldats marchant sur la scène d'un théâtre en scandant “marchons, marchons”) et de pensée verrouillée sur un modèle universel paralysé. Aucune réforme du système UE-OTAN n'est plus désormais possible, à l'image de l'impossibilité de réformer le système américaniste de Washington. L'ensemble forme désormais une sorte d'“archipel bureaucratique”, d'une puissance extraordinaire mais complètement vaine, totalement inféconde, immobile. Il s'agit de la toute-puissance de l'ère géopolitique, qui s'est formée du temps de la Guerre froide, appuyée sur la culture de la “liberté occidentale” parfaitement répandue par les intellectuels de la CIA dans les années 1945-60 (voir Who Paid the Piper?, l'étude décisive de Frances Stonor Saunders sur cette entreprise de “régénération” de la culture occidentale).

On mesure mal les changements intervenus dans les structures européennes dans les deux ou trois dernières années. L'activité de relations publiques se résume désormais à une frénétique et gigantesque entreprise de maquillage; d'autant plus décidée et organisée qu'elle ne fait la promotion de rien d'autre que d'elle-même. C'est dans cette situation que sont intervenus les deux événements que nous mentionnons au début de cette chronique, dont on verra qu'ils peuvent apparaître comme l'ouverture d'une phase finale et bienheureuse, — la confrontation de ce monstrueux artefact bureaucratique qu'est l'“archipel transatlantique” avec la réalité. Nous nuancerons donc le pessimisme du propos du rayon de lumière d'une perspective déstabilisatrice complètement destructrice.

Le sauvetage raté

L'Europe institutionnelle a raté son sauvetage. Elle ne distingue plus son action nihiliste.

Il est certain que l'Europe avait “une chance” en 2002-2004, jusqu'à l'élargissement et la crise du référendum français. Elle était sur la voie d'une certaine “affirmation européenne”. Même si les guillemets sont nécessaires, il n'en reste pas moins que l'épisode pouvait passer pour heureux, d'un point de vue européen. Certains domaines d'intégration européenne s'affirmaient, notamment le domaine de la sécurité (défense et diplomatie). L'épouvantable cacophonie de l'attitude européenne vis-à-vis de l'Irak pouvait être considérée comme accidentelle, — un accident de conjoncture et, surtout, de manipulation éhontée, causée pour l'essentiel par l'activisme des groupes déstabilisateurs américanistes de la tendance neocon bien connue (le groupe Bruce P. Jackson, l'activisme du Wall Street Journal, etc., manipulant les pays de l'Est sur le point d'entrer dans l'Europe et s'appuyant sur les atlantistes de service à l'Ouest, — le trio Blair-Aznar-Berlusconi).

Dans le domaine des affaires strictement européennes, notamment dans le travail inter-gouvernemental, il y avait une dynamique européenne bien réelle, qui paraissait extrêmement prometteuse, — ou bien, autre façon de voir, et acceptable à la lumière de ce qui a suivi, qui pouvait faire illusion ou, dans tous les cas, entretenir des illusions. La question de la défense, qui est essentielle dans le processus européen, tenait un rôle prépondérant dans cette appréciation de l'époque.

Les événements n'ont pas permis la concrétisation ni, encore moins, l'intégration de cette tendance. L'élargissement a complètement annihilé cette dynamique, d'ailleurs par simple pesanteur institutionnelle. Comme l'UEO à partir de 1990-94, en s'élargissant aux mêmes “nouveaux européens”, l'UE s'est faite hara-kiri en s'élargissant en 2004. La machine institutionnelle a atteint et dépassé son point de compétence pour entrer dans le domaine de la paralysie fonctionnelle autant que bureaucratique. On ne reviendra pas là-dessus dans le détail parce que le cas relève de l'évidence, parce que nous sommes 25 (ou 27, peu importe) dans l'UE et que la paralysie de la décision est désormais installée. Le référendum français de mai 2005 a prononcé une sanction politique éclatante de cette situation; la rationalité française a tranché, en appelant un chat (la paralysie et le hara-kiri de l'UE) un chat.

La leçon qui peut être tirée de cet épisode est que l'UE est arrivée à un point où son aveuglement est désormais avéré, où sa bureaucratisation et l'appréciation virtualiste qui va avec ont pris complètement le dessus sur la perception des réalités et la tentative d'en tenir compte d'une façon positive et politiquement constructive. Elle a effectivement atteint ce point qu'on pourrait définir comme cet instant décisif du hara-kiri bureaucratique. Cette masse énorme de puissance bureaucratique est désormais plongée dans l'impuissance politique avérée, générée d'une façon quasi-automatique (c'est-à-dire sans intention nécessairement déplorable et condamnable, et en dépit de son éventuelle bonne volonté et de son désir de bien faire). L'on est fondé à estimer que ses actes et ses initiatives sont désormais marqués du sceau du nihilisme, dégageant par système toujours plus d'effets destructeurs que d'effets positifs.

Barroso en chevalier vert

De la crise climatique à l'anathème anti-russe, — ou comment survivre avec le libéralisme

Mais la Commission — ou, plutôt, son président — a pourtant trouvé ses axes d'affirmation. La Commission Barroso représente un changement notable par rapport aux équipes qui l'ont précédée, notamment par l'éclatement du pouvoir et l'absence de solidarité et de coordination dans l'action. Les pressions du système arrivé à l'état de crise où il se trouve poussent les uns et les autres au “cavalier seul”. Dans cette matière, Barroso est passé maître. Il exploite les opportunités, qui sont à la fois les thèmes “à la mode” et les consignes implicites du système dominant, et les rassemble dans un semblant de cohérence. Ainsi en est-il du rassemblement qu'il a réussi à effectuer entre trois thèmes qui répondent à ces “tendances”:

• La crise climatique;

• la croisade anti-russe;

• l'hyper-libéralisme économique.

«State-protected energy markets on the continent are to be liberalised by the European Commission to combat climate change and stem the growing influence of Russia», écrivait le 26 novembre The Observer, résumant la pensée stratégique du président Barroso. Le président Barroso pense que l'ouverture maximum du marché de l'énergie et la fin de l'interventionnisme étatique vont provoquer une union européenne sous la forme d'un marché général avec toutes ses vertus, entraînant une affirmation victorieuse contre la Russie, provoquant dans ce pays une conversion au libéralisme, en même temps qu'entraînant une organisation de la lutte contre la crise climatique sous la forme de restrictions volontaires, de l'apparition de nouvelles technologies et d'une coordination.

Le schéma barrosien est étrange parce qu'il enchaîne des affirmations, ou des perspectives curieusement contradictoires. Espérer qu'un marché complètement libéralisé, c'est-à-dire débarrassé de toutes contraintes régulatrices, imagine de se réguler lui-même sur simple incitation vertueuse est une utopie. Imaginer que les Russes seraient impressionnés par cette évolution, si elle se produisait, est également utopique. Comment cet enchaînement très théorique et particulièrement irréaliste peut-il être envisagé? La réponse est dans le volet de la lutte contre la crise climatique. Le rapport Stern, surtout parce qu'il vient des milieux anglo-saxons et financiers, a écarté toute contestation du fait de la crise climatique (on l'a vu dans le dernier numéro, chronique de defensa) et a suscité une adoption générale de son caractère vertueux comme outil de promotion maximal pour tous les autres aspects de l'idéologie libérale en vogue. Même l'affaire des rapports avec la Russie est passée à cette moulinette: si l'Europe s'unit en un grand marché dérégulé, la Russie cédera, disent les théoriciens. C'est une bien curieuse idée, dans la mesure où cette soi-disant “Europe unie” le sera fort peu dans les domaines qui comptent, le domaine politique et le domaine de la volonté politique appuyée sur la souveraineté.

Les dirigeants institutionnels européens oublient, s'ils l'ont jamais su, que la puissance naît de la réalité souveraine d'une nation ou d'une collectivité. La structure hyper-libérale qu'ils poursuivent de leurs voeux est totalement, absolument antinomique de la souveraineté. Elle n'offre qu'une situation de type entropique, où les valeurs politiques sont totalement diluées, voire rongées comme une matière sensible à cet effet l'est sous l'action d'un acide.

Les ambitions étranges de Barroso contrées par l'étrange conséquence de l'attitude de la Pologne

La démarche de Barroso offre le paradoxe de proposer comme moyen de lutte contre les effets catastrophiques (le global warming) d'un système économique bien connu (l'hyper-libéralisme et le développement illimité et incontrôlé qu'il implique), l'application maximale de ce système à l'ensemble européen, dans ses parties qui y échappent encore, notamment cette partie essentielle du marché de l'énergie. On mesure les limites de l'exercice, — mais l'essentiel, pour Barroso, est fait, — l'écho médiatique de son intervention et l'intervention quasi-miraculeuse de la vertu (la lutte contre le global warming) dans son arsenal rhétorique qui permet de mener la guerre dans notre époque virtualiste. Le reste, et notamment l'échec qui ne fait guère de doute de ses propositions telles qu'elles ont été énoncées dans l'enchaînement paradoxal qu'on a décrit, n'a qu'une importance accessoire. (Pour lui, sans aucun doute.)

Un point reste pourtant important à la lumière d'un autre événement, et ce point qui fait justement l'importance de cet événement. Il s'agit du veto mis par la Pologne à l'une des dimensions de la politique européenne actuelle. Le 24 novembre, les Polonais se sont opposés au texte entre l'UE et la Russie sur les questions de l'énergie. Peu importe les raisons des actions des Polonais, fidèles depuis quelques années à leur rôle d'insupportables leaders des ex-communistes devenus pro-américanistes, tout cela venu de l'Est. Ce qui importe est que cette évolution passe par un nationalisme ombrageux. On pardonne tout, à la Commission et dans les milieux européens conformes, à la Pologne, à cause de sa vertu de pays de l'Est, de sa vertu pro-américaniste, de sa vertu de “nouvel Européen” adepte (théorique, rien de plus) des thèses ultra-libérales. On a donc pardonné à la Pologne un veto qui aurait entraîné, s'il avait été français par exemple, une apoplexie de la critique intra-communautaire.

Peu importe. Ce qui est fait est fait, même si cela peut être défait demain (en aménageant les textes, on espère faire revenir la Pologne sur son veto). A propos d'un aspect essentiel de la politique nécessairement déstructurante de Barroso (la question de l'énergie et la question des rapports de l'UE avec la Russie), et déstructurante dans le sens où cet aspect recherche la réduction de l'effet des souverainetés nationales, c'est le réflexe national qui joue et qui bloque, — comble de l'ironie et paradoxe savoureux, — dans le but avoué d'appuyer fortement un des aspects de la politique Barroso.

L'acte de la Pologne, qui s'est fait dans le train-train des négociations communautaires, d'une façon inéluctable de la part des Polonais, a “légalisé” en quelque sorte la pratique du veto au nom de l'intérêt national. Depuis les années 1960 et 1970, où il avait été employé avec ardeur et volonté, le droit de veto avait été repoussé au nom de la mauvaise réputation de ceux qui l'avaient employé (les Français et les Anglais principalement). La Pologne est un pays plus petit que ces deux grands pays européens, elle est couverte de vertus comme on l'a vu, elle a donc effectivement donné le sceau de la faveur dont elle jouit à la pratique du veto. Encore plus, elle a soumis la politique communautaire et, par conséquent, toute tentative de Barroso de pousser les feux de la transformation de sa rhétorique virtualiste en véritable politique européenne, à la surveillance sourcilleuse des nationalismes éventuels manipulateurs de vetos. La Pologne est tout de même utile.

Les grandes ambitions

Il y a des ambitions qui épuisent par leur ampleur. Barroso ne s'en est pas avisé.

On dira que la Commission européenne réagit comme elle le peut, selon les opportunités qui s'offrent à elle. Les ambitions de Barroso sont d'autant plus vastes qu'est considérable le vide des réalisations communautaires depuis l'élargissement à 25. On dira simplement que la bureaucratie a horreur du vide et cela suffit, — car, pour le reste, ces ambitions ont la vastitude des projets sans espoir.

Est-il bien utile de préciser qu'on voit bien mal comment les ambitions de Barroso pourraient être rencontrées? Il s'agit de gesticulations qui soulignent, par contraste, la profondeur de la crise des institutions européennes. Une fois encore, la Commission est autant une victime qu'une instigatrice, et il n'est pas sûr qu'en l'occurrence son président la serve comme elle le mérite. Mais on sait que la Commission Barroso est à l'image de l'hyper-libéralisme qu'elle promeut sans vergogne, — faite de dirigeants entièrement acquis à l'individualisme de leurs intérêts et penchants.

L'institution est paralysée, à l'image de l'Europe communautaire, selon un lien évident de cause à effet. Il s'agit d'une crise institutionnelle majeure reflétant l'extension absurde d'un projet européen à qui n'a été donné ni le temps ni les moyens de se définir précisément. Mais c'est le vicomte Davignon, un des plus flamboyants Commissaires européens que la Belgique nous ait donnés, qui disait en 1985, alors que nous étions bien loin des 25 actuels, que chaque élargissement de l'Europe répondait à un réflexe de “fuite en avant” dissimulant bien mal son impuissance; parce qu'elle n'arrivait pas à résoudre des problèmes qui seraient encore bien moins solvables avec un ou plusieurs pays de plus.

L'institution européenne est en crise, à l'image du reste du monde et de son mentor américaniste, alors que l'Europe existe par la force des réalités, que ce soit l'actuelle situation politique ou que ce soit son Histoire puissante. Le mal des institutions transnationales est également un cas classique de “fuite en avant”, qui semble décidément la formule universelle de notre temps devant sa crise de civilisation. Ce réflexe pousse à des affrontements de plus en plus radicaux et de plus en plus désespérés. Simplement, ils ont le mérite de nous ramener à l'essentiel lorsque, à force de radicalisation, ils finissent par s'inscrire dans le grand courant d'affrontement ultime qui secoue notre civilisation jusqu'en ses tréfonds, entre forces déstructurantes et forces structurantes.

Il est malheureux et peu habile de s'appuyer sur une cause aussi forte que la crise climatique pour livrer l'attaque habituelle des institutions et forces transnationales radicalisées contre la souveraineté — dans ce cas, la souveraineté nationale, — qui s'avère la principale dynamique structurante dans notre crise. Cela ne trompera personne, certes, et cela risque même de précipiter certaines prises de conscience quant aux véritables causes de la crise climatique. (Il est toujours suspect de voir l'incendiaire s'offrir comme le pompier idéal face à l'incendie qui gronde.) En attendant, éclairée à cette lumière originale, la crise institutionnelle ne fait plus guère de doute.

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