Introduction: La souffrance du monde

La grâce de l'histoire

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La grâce de l’Histoire

Le texte ci-dessous est l’introduction de l’essai métahistorique de Philippe Grasset La grâce de l’Histoire, dont dedefensa.org commence la publication ce 18 décembre 2009. [ATTENTION : ce texte est d’accès gratuit et comprend une version en pdf. Pour obtenir l’accès à cette version, vous devez activer votre compte – ou créer votre compte personnel – pour voir apparaître au-dessus de ce texte l’option d’activation de la version en pdf.]


La souffrance du monde

Notre civilisation n’est, aujourd’hui, qu’une immense souffrance aveugle, et qui hurle. La tâche principale, c’est-à-dire la seule tâche concevable et supportable pour une personne qui se prétend de bien, ou qui l’espère car rien d’autre n’importe vraiment, est d’enquêter pour comprendre la cause de cette souffrance. Si l’on voulait considérer cette parabole pour, seulement, définir et symboliser à la fois l’ampleur du constat et la fermeté du contrat qui conduisent cette enquête, qui est manifestement une quête, j’écrirais en un premier jet que c’est une “cause de Dieu”, quelque chose que nous Lui devons pour avoir si profondément trahi ce que nous supposons loyalement être Son dessein. Je crains que la parabole soit trop vite transformée en étiquette, et une étiquette qui ferait ma religion, ce qui n’est pas le propos et n’a point de fondement, ni dans ma vie ni ailleurs ; il subsiste l’idée pressante, que l’on ressent et que l’on comprend, d’une cause sublime et impérative qui est de la sorte qui vous rend justice de votre vie. Il n’est, pour cette quête, d’autre voie que la seule voie royale de la connaissance humaine restaurée dans toute sa splendeur, une connaissance humaine où l’intuition doit retrouver, à côté de la raison elle-même, sa place constitutive entière et légitime ; l’intuition, cela qui nous permet de retrouver et de reconstituer des chaînes de connaissance du passé d’une puissance inouïe, et de la grande Histoire quand elle devient métahistoire, philosophie et métaphysique de notre destin. C’est cette voie que j’emprunte ; je ne suis pas assuré d’y trouver toutes les facilités du monde mais je sais d’intuition assurée que ma souffrance sera, dans ce cas, glorieuse et féconde.

Il faut accepter l’idée que les méthodologies que nous avons développées pour réformer et reformer l’histoire, fermement dépendantes de la science et soumises à la morale du jour qui triomphe désormais en enfermant l’intelligence et en contraignant la sensibilité, que ces méthodologies sont impuissantes et nihilistes. Nous ne sommes plus capables de rien comprendre ni de rien ressentir de notre passé, à force de l’avoir enfermé dans des anathèmes qui ne concernent que nos frustrations, nos peurs, nos hystéries – très présentes, très actuelles les unes et les autres, sans rapport avec notre passé – indignes de notre passé, sans aucun doute – repoussées par lui, comme il se fait d’un corps étranger qui veut forcer et tordre la nature du monde. Le fruit atrophié de cette stérilité développée dans la pompe et l’arrogance, c’est la perte vertigineuse de la compréhension de notre situation, de la substance de notre identité, de la signification de notre existence. La méthodologie historique que nous avons développée au nom de la science et de l’idéologie qui sert la science réduit notre situation à un point tel que nous ne comprenons plus rien du temps présent, et que nous ne savons plus qui nous sommes, et quels sont notre nécessité et notre destin. Nous mourons de l’infécondité de l’esprit et du dessèchement de l’âme. Nous sommes de pauvres hères en haillons de notre esprit, avec des âmes qui sont comme des breloques trompeuses, présentes pour la figuration, contraintes et étouffées par l’infamie. Nous tournons en rond, comme des aveugles, comme des fous, comme des fantômes de nos pauvres croyances disparues. Nous entendons gronder autour de nous une tempête comme seul un Dieu peut en concevoir le dessein et nous ne voyons rien. Notre souffrance est immense et, pour celui qui n’en appelle pas à l’intuition, souffrance absolument indicible, subie comme un châtiment sans attendus ni verdict. La voie royale que je tente d’emprunter est tracée pour tenter de sortir de cette prison qui nous contraint.

Vue autrement et plus précisément, c’est-à-dire pour en venir au concret et prévenir aussitôt les querelles et les étiquettes du temps, pour qu’on sache à qui l’on a affaire, pour qu’on ne puisse soulever l’accusation de dissimulation dans une entreprise qui est d’abord celle de retrouver le regard droit et clair, nous ferons toutes les présentations d’usage. Cette quête que prétend être La grâce de l’Histoire est une œuvre de moderniste réactionnaire, dans cet ordre, d’homme moderne qui s’est tourné vers le passé, d’“antimoderne” – comme André Compagnon (1) dit de Péguy ou fait dire à Péguy: «Celui qui peut dire “nous modernes” tout en dénonçant le moderne.» Entre modernité visitée et répudiée, et passé retrouvé et embrassé, l’homme devient un lien entre passé et présent et un lien en plus d’être lui-même, et il devient plus que lui-même en ne prétendant plus réduire le monde à lui-même ; il est plus et moins à la fois, grandi mais également réduit aux mesures apaisées d’un univers dont il n’est qu’un des liens probables – justement et glorieusement. Cette occurrence qui met ensemble sans les mêler ni les dénaturer le sentiment de la gloire et le sentiment d’une extrême humilité, est la rencontre la plus enrichissante, la plus féconde, la plus joyeuse, à la façon d’un Nietzsche parlant du gai savoir, que je puisse imaginer pour mon compte. Accepter un destin qui est un contraste où l’unité accepte de se fondre dans l’univers, constitue, dans mon expérience, le motif d’une joie céleste, d’une sérénité aussi harmonieuse qu’une pièce de musique divine. Ainsi, après avoir effleuré les anges et sans plus le moindre des lambeaux de brume des grandes envolées d’un esprit exalté qui ne semble l’être que pour tromper son monde, en vient-on aux choses les plus terrestres du monde sans jamais croire s’abaisser.


Durant ces 20 ou 30 dernières années, après deux siècles d’une préparation intensive, comme l’on disait de l’activité de l’artillerie à Verdun avant l’attaque, un cataclysme intellectuel et spirituel nous a frappés. L’événement s’est drapé d’une peau de muse vertueuse, d’une féérie morale de la conscience, qu’il a baptisée de divers mots qui sonnent comme des hochets dans ces circonstances – dites “liberté”, dites “démocratie”, dites “droits de l’homme”, que sais-je encore, – et l’on vous laisse aller, comme après un mot de passe, comme enrobé par une vertu de passage. Ces mots sont les diverses façades peintes et repeintes du village Potemkine de nos consciences. Nous avons établi une complicité collective sans précédent, une complicité “en réseaux” comme l’on se plaît à dire – mais, dans ce cas, les mots se suffisent à leur reconnaissance, pour nous entendre sur ce que les Anglo-Saxons nomment une “narrative” – une fable, une fiction. La représentation des peuples n’a cessé, depuis, de psalmodier un discours convenu, qui est d’approbation, d’autosatisfaction, d’autocongratulation. Nos âmes sont devenues les pierres dures et sèches d’un désert glacé.

Mais soyons plus précis. L’idée générale fut bien entendu celle de “la fin de l’Histoire”. Je ne fais nulle querelle à Fukuyama, qui usa de ce titre pour sa thèse, avec une thèse bien plus nuancée que ne dit le titre ; mais l’expression tombait à pic, puisque c’est au printemps de 1989 qu’elle apparut, qu’elle trouva à fleurir dès l’automne de la même année, l’automne de “la chute du Mur”. L’expression investit nos psychologies et s’installa dans nos consciences comme le cheval des Grecs entrant dans la ville des Troyens, lesquels étaient fascinés par le présent mystérieux qui leur était fait, qui semblait une reconnaissance de leurs vertus les plus hautes. Nous nous trompâmes nous-mêmes ; nous étions à la fois cachés dans le cheval, prêts à bondir pour assaillir les Troyens, et autour du cheval, comme les Troyens eux-mêmes, fascinés par lui comme si nous le recevions ; c’était un présent fait de nous-mêmes à nous-mêmes. La “fin de l’Histoire”, voilà qui est dit croyions-nous ; c’était alors comme si cette expression définissait le résultat d’une analyse conduite avec science et conscience ; affaire faite, l’expression devenue slogan nous dispensa de chercher plus avant dans la compréhension de notre situation, et cela nous dissimula notre ruine de l’âme. Nous avions succombé à notre mortelle vanité, cette chute éternellement recommencée.

Là s’arrête notre responsabilité car, pour le reste, c’est d’irresponsabilité qu’il nous faut plutôt parler. Depuis, nous n’avons rien vu venir, ni, encore moins, partir. Pourtant, j’en témoigne, nous ne valions plus guère tripette il y a un quart ou un tiers de siècle, avant que le Mur ne chutât. Cette chute était déjà la nôtre ; mais nous n’avions pas encore ce sens de l’irrémédiable, cette intuition de la catastrophe qui frappe aujourd’hui nos âmes. Il semblait qu’il y avait encore quelques sentiers, hors des sentiers battus, où l’on pouvait encore se battre. L’illusion s’est dissipée. Aujourd’hui, nous savons qu’aucune bataille terrestre, aucune occurrence soi disant historique, ne pourra nous cacher le fait irréversible de la catastrophe qui frappe nos âmes et nos esprits. Le choc est si terrible, si cruel, il suscite cette souffrance sans fin dont je parlais plus haut ; cette idée, alors, qui n’est pas nouvelle et qui serait même éternelle, saisie étrangement au vol d’une réplique de cinéma (Géraldine Chaplin dans L’orphelinat), d’une medium s’adressant à une mère qui a perdu son enfant : «C’est dans votre souffrance que vous trouverez votre force.» Notre immense souffrance de la crise du monde peut nourrir la force nécessaire pour embrasser la profonde signification de cette crise, cela justifiant que je choisisse de me répéter : “La tâche principale, c’est-à-dire la seule tâche concevable et supportable pour une personne qui se prétend de bien, ou qui l’espère car rien d’autre n’importe vraiment, est d’enquêter pour comprendre la cause de cette souffrance.”

A cette lumière – ce mot à sa place, on s’en doute – la tâche paraît plus légère et la souffrance semble se racheter d’elle-même de nous imposer sa terrible pression, l’exigence si impitoyable de l’attaque contre la matière de vous-même ; à cette lumière, la tâche devient aussi un honneur qui est comme un étendard, la souffrance un aiguillon qui vous défie et vous grandit, qu’il faut empoigner et mesurer pour en comprendre le sens. C’est une autre occasion où l’ampleur formidable de la tâche qui s’impose à vous, accompagnée de la souffrance, n’interdit nullement de connaître de ces instants de transition heureuse, presque légère, marquée soudain d’une humeur joyeuse de cette sorte que j’évoquais plus haut, de cette sorte qu’on n’espère plus lorsque l’enfance a disparu. A cet instant, justement, la tâche et sa souffrance sont notre force, et la joie simple et forte.


Justement, la chose n’est pas simple ; ou plutôt, non, disons qu’elle n’est pas évidente ; d’autre part elle est remarquable. Cet essai prétend observer et identifier un immense courant historique, relevant de la grande Histoire lorsqu’elle se fait métahistoire, composé essentiellement d’une dynamique puissante et brutale dont le caractère le plus évident est que son ambition spirituelle considérable se matérialise dans une réalité de la matière brute de notre monde, chose de physique pure essentiellement, qui exsude une énergie formidable. Ce courant bouleverse la succession et l’identité des temps historiques telles que nous les avons conçues. Plutôt que de nuancer et d’humaniser ce courant, ces temps historiques en sont devenus les esclaves et sont devenus comme son lit, comme l’on dit de la saignée faite dans la terre, comme d’une blessure d’un géant, par un fleuve immense et rugissant. Le bouleversement n’est pourtant pas, dans l’apparence qu’on lui fabrique, insensé ni déraisonnable, et moins encore d’apparence maléfique ; il s’agit bien sûr d’une part importante du phénomène, cette représentation de l’apparence, et c’est à ce point qu’on pare cette dynamique immense de vertus extraordinaires jusqu’à proclamer qu’elle est l’Histoire elle-même, lorsque l’Histoire est à son terme. Si on l’observe spirituellement, on nomme cette chose du nom de “Progrès”, où la majuscule n’est pas de trop. Si l’on veut détailler et, en même temps, “épouser son époque” comme l’on dit, se montrer esprit moderniste et esprit pratique, et esprit bien informé, les termes qui viennent sous la plume pour définir le Progrès sont d’origine scientifique et technique ; je cite la technologie comme son identification la plus large, la plus complète et la plus substantielle.

Le phénomène de la technologie a pris, dans ces dernières années, disons avec la fin de la Guerre froide et après, une ampleur considérable en annexant à sa cause des intérêts, des pouvoirs et des bureaucraties entières ; c’en est au point où, face à l’évolution entropique du pouvoir politique qui perd toute son indépendance d’esprit et son autonomie de jugement pour succomber à la fascination de ce qui lui paraît si irrésistible (le “Progrès” déployé dans cet immense courant historique sous sa forme technique), la technologie elle-même en vient à dicter des politiques et des décisions d’ordre politique, alors qu’on la croirait contenue dans ses dimensions mécanistes et économiques. Il s’agit de l’aboutissement du processus où la dynamique que nous décrivons a pris cette importance centrale, où ses composants les plus matériels et les plus mécaniques relevant quel qu’en soit leur brio du domaine de la matière, finissent par se constituer en inspirateurs de cette dynamique dont on aurait pu croire d’abord qu’ils en étaient les enfants. Faisant un de ces mots dont il est gourmand, parce que c’est un bavard qui n’a pas froid à la langue et qui aime appeler un chat un chat, le représentant de la Russie à l’OTAN, Dmitri Rogozine, observa en juillet 2008 que le fondement de la politique occidentale, notamment à l’OTAN, pouvait être qualifié de “technologisme”. Ce néologisme récent, qui n’a pas eu jusqu’ici une très grande gloire sinon dans des occurrences accessoires, trouve dans ce cas, grâce à la tournure souvent compliquée et conceptuellement audacieuse de l’esprit russe, un emploi très justifié. Cela pourrait être aussi bien qualifié de “philosophie”, ou d’“idéologie”, et alors ce terme en “isme” qui épouse la grande idée de la technologie a parfaitement sa place. Le “technologisme” convient évidemment à l’ère technologique, autant que l’eau claire à la source vive. Il donne à cette force mécanique la dimension inspiratrice dont je parle ici, retrouvant peut-être, mystérieusement, l’origine spirituelle dont je parlai plus haut (l’“ambitions spirituelle” de cette “dynamique puissante et brutale”) – et liant les deux, enfin, d’une façon bien significative.

Il apparaît alors que nous sommes dans une situation phénoménologique remarquable, caractérisée d’une part par une dynamique historique exceptionnelle de puissance et, d’autre part, par des effets de cette dynamique les plus trompeurs du monde. C’est le caractère principal du phénomène, et celui qui m’importe le plus, que je voudrais décrire. Avec le “technologisme”, la matière même, conduite à son terme extrême de sophistication et de conceptualisation, et de puissance irrésistible, jusqu’à un point où elle semble vivre d’elle-même, développer sa propre vision du monde, puis l’imposer sans coup férir désormais, la matière donc, est devenue non pas l’inspiratrice mais la génitrice même de notre spiritualité. Elle maîtrise et bouleverse notre psychologie sans que nous n’en appréhendions rien, convaincus au contraire d’ainsi maîtriser l’univers et de le conduire à notre guise en le sculptant comme Michel Ange fit du marbre sublime du Carrare de la Renaissance. Il s’agit d’un cataclysme intellectuel et spirituel sans précédent. Sa force est sans exemple, sa source en est ignorée pour l’essentiel, la mesure profonde de ses effets est repoussée avec horreur, pour ne pas avoir à se dédire. Quelque chose nous dit, au fond de nous, que si nous dénoncions ce phénomène, nous nous détesterions mortellement ; ainsi, en général, se conduit-on à se laisser mourir.

Cette dynamique historique nous donne sa force même, ou, du moins, l’entendons-nous ainsi, en couvrant le terme “force” de toutes les vertus du monde ; elle nous a transmutés. L’être s’est transformé et nous sommes entrés dans un univers différent, et notre chute est une création spirituelle de la matière, et elle est spirituelle effectivement. A mesure de l’avancement dans la découverte de cette réalité inédite, l’on doit admettre que la chose vient de loin.


J’avais été fort impressionné en découvrant, il y a quelques années, quelques détails (2) de la description de la neurasthénie que fit le médecin qui l’identifia, en 1879, le docteur Beard. C’était un Américain et il fit son travail en étudiant l’évolution de la société américaine durant la période du Gilded Age, sans doute la période la plus sauvage du capitalisme déchaînée, née peu après, sinon avec la fin de la Guerre de Sécession, et qui dura dans cette intensité jusqu’à la réaction populiste de la décennie des années 1890. Le docteur Beard décrivit la neurasthénie, qu’il baptisa d’une façon révélatrice “mal américain”, de cette façon :

«La nervosité américaine est le produit de la civilisation américaine. [...] La logique de son développement [...] peut être exprimée par la formule algébrique suivante: civilisation en général + civilisation américaine en particulier + (nation jeune au développement rapide, bénéficiant des libertés civiles, religieuses et sociales) + climat harassant (extrêmes de température et sécheresse de l'air) + diathèse nerveuse (qui est elle-même un résultat du facteur précédent) + indulgence générale ou excessive dans les appétits ou les passions = attaque de neurasthénie ou épuisement nerveux.»

Si la civilisation est la cause déclenchante, l'américanité est la cause aggravante jusqu’à la transmutation du mal. Beard tire la morale de l'histoire. La “Nouvelle Frontière” de la nervosité requiert les énergies et – dirions-nous même – transforme les psychologies : «Notre immunité contre la nervosité et les maladies nerveuses, nous l'avons sacrifiée à la civilisation. En effet, nous ne pouvons pas avoir la civilisation et tout le reste ; dans notre marche en avant, nous perdons de vue, et perdons en effet, la région que nous avons traversée.»

Ainsi notre aventure remonte-t-elle loin, et l’on retrouvera tout cela, daté précisément dans le cours de ce récit. Ce que nous voulons mettre en évidence ici, c’est bien cette union terrible de la matière en mouvement et de la psychologie, puis de l’esprit et de l’âme, jusqu’à des transformations d’une importance que nous commençons à peine à mesurer. Voici donc ce point essentiel, qui devra rester à l’esprit, comme un arrière-plan, comme un contexte sans faiblesse, comme un cadre bouclé, tout au long de ce récit que je me propose de conduire.

Les pressions du “technologisme”, la dynamique de la puissance de la matière, bref ce que j’aurais pu nommer “les accidents de la modernité” avant de constater que l’accident est devenu substance, tout cela pèse affreusement, je veux dire essentiellement, sur la chute de la civilisation, jusqu’à ce que la modernité parvenue dans sa phase nommée comme une coquetterie sarcastique “postmodernité”, ne soit plus que l’ultime poussée d’un processus irréversible, et la civilisation réduite à sa propre chute elle-même. Par ailleurs, comme si ceci n’avait pas de rapport avec cela, cette chute est spirituelle ; non, justement, là est l’originalité de la chose, la chute est essentiellement spirituelle, causée par l’accident qu’est la modernité sans aucun doute, et cet accident est essentiellement celui de la matière même. Il faut envisager que la matière elle-même dispose des voies et moyens d’une accointance spirituelle. Il faut, comme l’on fourbit ses armes, préparer l’hypothèse que nous nous trouvons devant une situation exceptionnelle par son renversement des valeurs, et sans précédent par ce renversement-là des valeurs ; cette situation, précisément pour cette époque postmoderne qui fait toute notre préoccupation, où l’on verrait le renversement complet du sens, dans les conceptions admises des rapports entre la matière et la spiritualité. Nous restons bien dans notre propos et dans notre hypothèse.


Nous allons aborder ce vaste programme qui est de tenter de percevoir autant que de comprendre la crise du monde pour ce qu’elle est, hors des sentiers battus des méthodes courantes. Ce n’est pas coquetterie de non-conformiste, ou bien si involontaire et si peu ; pour l’essentiel, c’est le constat que les chemins battus ne mènent plus nulle part. Ils ne servent plus qu’à l’exercice des certitudes sollicitées des causes acquises par lassitude et conformisme, certitudes sans substance, sans perspective, sans rien, inutiles et sans usage pour notre compte ; chacun y voit ce qu’il lui plaît mais accordé au conformisme totalitaire qui l’encadre, chacun avec des preuves irréfutables, chacun cloitré dans sa chapelle, chacun avec l’assurance de l’objectivité scientifique. Il faut bien en venir au constat que ce modèle d’interprétation de l’histoire du monde que nous définissons tend à déprécier d’une façon radicale le modèle de l’“histoire scientifique” ou de l’histoire considérée comme une science, celui que la raison arrangée au goût du jour nous désigne comme référence aboutie à prétention définitive ou universelle. Chaque jour, dans notre triste époque qui étire sans lassitude apparente l’affirmation de ses vertus indiscutables, chaque jour en fait la démonstration sans coup férir ; il suffit de se pencher pour s’en saisir, et l’exemple du jour frétille dans votre poigne d’occasion. Cette époque est un temps de hasard et de fortune bâtie sur du sable.

Je vais donner, sans la moindre acrimonie je l’assure, un exemple qui me permettra de mieux me faire comprendre lorsque je prétends pouvoir me passer de leurs règles en vigueur pour suivre mon propre chemin, et prétendre qu’on y rencontre des floraisons si rares et exceptionnelles. Un économiste du calibre de Nouriel Roubini, tenu pour un “gourou” pour avoir prévu la catastrophe du 15 septembre 2008 quelques années avant, écrit dans le New York Times du 14 mai 2009 : «Le 19ème siècle a été dominé par l’Empire britannique, le 20ème siècle par les États-Unis. Nous pourrions maintenant entrer dans un siècle asiatique, dominé par la Chine et sa devise.» Cela me semble un peu leste de donner le XIXème siècle à l’empire britannique, alors que tout au long du siècle, à partir d’une défaite de Napoléon qui est plutôt le fait d’un tsar ambitieux, Alexandre, et d’un rôle bien médiocre au Congrès de Vienne, l’Angleterre s’est tenue, “splendid isolation” oblige, hors des affaires européennes, là où le monde changeait, et a laissé l’Allemagne construire sa puissance, y compris sur les mers, se gardant d’intervenir en 1870 et la laissant nous conduire jusqu’à la Grande Guerre où s’amorça l’agonie de ses propres extensions impériales, avec les ruptures déstructurantes qui suivirent. Roubini est sans nul doute un économiste qui fait profession d’originalité et de franc-parler, il n’en exprime pas moins la ligne professée par le monde croisé des historiens et des économistes de l’ “anglosphère”. Je ne me battrais pas pour pourfendre cette thèse jusqu’à ce que mort s’ensuive et je veux dire surtout, c’est l’essentiel du propos, que je suis aussi bien conforté dans l’observation que l’histoire des sentiers battus, catégorie classée scientifique, a autant de versions qu’il y a de visions et que, à part le conformisme qu’on y trouve à profusion et qui vous intime d’y croire, elle n’en est en rien garante d’une science objective de l’histoire du monde. Par conséquent, je me juge quitte d’un serment que je n’ai jamais prêté, je prends ma liberté comme l’on rend son tablier et j’entreprends une œuvre, non pour définir ma situation par rapport aux sentiers battus, non pour développer ma pensée par référence, positive ou négative, au conformisme en cours et bien en cour, mais pour tenter d’appréhender par l’esprit autant que par l’intuition la nature de la catastrophe où nous sommes entrés.


Il y a dans cette tentative l’effet de la souffrance dont je parle au début de ce propos. Il est impossible, à ce point où j’évoque ce puissant désarroi de l’âme qui me guide, la force à la fois dépressive, désespérée et pourtant gonflée soudain d’un sursaut d’énergie dont on s’interroge sur l’origine, il m’est impossible devrais-je dire, de ne pas citer cette expression qui s’accorde autant à la psychologie, à la pathologie fondamentale du “mal de vivre”, et en même temps à une époque très précise de l’Histoire qui, aujourd’hui, nous hante. Le tædium vitae (3) saisit, il y a des siècles et des siècles de cela, le citoyen du plus grand empire que le monde ait présenté à l’orgueil humain ; il l’emporta dans la souffrance d’une désespérance qui semblait si ample et si bien installée qu’on l’aurait décrite comme le désespoir devenu façon d’être. Je trouvai cette citation de Sénèque, décrivant le tædium vitae qui prend dans ses griffes le citoyen de l’empire de Rome, comme s’il lui signifiait la vanité de la gloire terrestre, et le laisse, épuisé de tant de désespérance… Sénèque, donc, sur La nature des choses.

«Si seulement les hommes, qui ont bien, semble-t-il, le sentiment du poids qui pèse sur leur esprit et les accable de sa pesanteur, pouvaient aussi comprendre l’origine de ce sentiment, d’où vient cette énorme masse de malheur qui oppresse le cœur, ils ne mèneraient plus cette vie dans laquelle, le plus souvent, nous le voyons, personne aujourd’hui ne sait vraiment ce qu’il veut, où chacun cherche toujours à changer de place comme s’il était possible par là de déposer le fardeau qui pèse sur nous! Tel, souvent, sort d’une vaste demeure pour y rentrer sans tarder, découvrant qu’il n’est pas mieux dehors. Le voilà qui court en hâte vers sa maison de campagne, à bride abattue, comme s’il volait au secours de son logis en flammes! Dès qu’il en a touché le seuil, il bâille, ou sombre dans un profond sommeil, en quête d’oubli — à moins qu’il ne regagne précipitamment la ville qu’il lui tarde de revoir. C’est ainsi que chacun se fuit soi-même, et cet être qu’il nous est impossible de fuir, auquel malgré soi, on reste attaché, on le hait — on est malade et on ne comprend pas la cause de son mal…» (4)

Qui ne jurerait, à un instant ou l’autre d’un jour de sa vie, lire une description du monde qui l’entoure, je parle de ce temps du début de notre siècle, et de soi-même, et de sa fuite de soi-même ? Au-delà de la rencontre de la psychologie et, peut-être, de la référence personnelle, je goûte immensément, dans cette expression de tædium vitae comme dans la description de Sénèque, l’incomparable proximité de la psychologie venue des racines les plus intimes et de l’événement métahistorique. La comparaison entre la crise de l’empire de Rome, ou sa chute, et notre temps historique qui nous paraît crépusculaire, cette comparaison est constamment dans nos esprits même si la conscience la repousse avec fureur. La référence au tædium vitae y figure comme un lien, comme un pont étrange, dangereux et énigmatique à la fois, car c’est alors d’une proximité multiple qu’il faut parler ; votre propre psychologie, celle du citoyen de Rome qui est votre double d’il y a quinze ou vingt siècles, l’époque historique de la chute de cet empire et votre temps historique lui-même. Il y a là une énigme qui saisit l’esprit, serre le cœur et bouleverse votre âme. Est-ce là où vous conduit la désespérance qui nourrit une souffrance si grande ? Cette souffrance, jusqu’à soudain vous vêtir d’audace pour explorer ce que vous croyez être, considérée en une intuition fulgurante, comme le plus grand mystère du monde qu’il vous soit donné d’interroger ? Comprenez-vous maintenant pourquoi, en tentant de résoudre l’énigme d’un temps qui vous paraît sans pareil, il vous importe de quitter les sentiers battus, de prendre du champ hors des enclos réservés de nos chaires universitaires et de nos plateaux conformistes de la communication spectaculaire qui veillent à conduire vos regards vers les seules images usées par la vigilance des gardiens du confort de votre âme réduite et endormie ? C’est le sentiment qui guide ma plume et seule la souffrance de ma désespérance peut me donner la force de leur échapper, à ces sentiers battus, et d’entreprendre l’œuvre, de lui tracer son chemin, de lui donner ma vigueur… L’on observera, d’un œil critique mais fort justement, que c’est l’inverse de la “démarche scientifique” ; mais l’on se rassure aussitôt – avec autant d’ambition qu’elle, d’être décisive – et une ardeur, un allant à ne pas croire.

J’avais rencontré cette même démarche dans la description qu’avait faite l’auteur (5) d’une biographie du maréchal Lyautey, se référant par ailleurs à Lincoln, qui rassemblait les deux hommes sous les auspices du tædium vitae, décrivant leur façon de sublimer cette dépression qui est bien entendu psychologique mais qui relève également de la perception de l’Histoire par l’être humain et de ses liens avec elle. Voici la description :

«Lors d’un récent voyage à New York, j’ai lu un important article sur Lincoln, – un personnage qui m’a toujours intéressé – dans la revue américaine “The Atlantic”… Il nous révèle que cette figure mythique de l’histoire américaine était un dépressif et un mélancolique, qui transcendait ses pulsions autodestructrices par l’action politique et la construction d’un grand rêve collectif. Je dis bien qu’il “transcendait”, ou “sublimait”, mais en aucun cas ne cherchait vraiment à guérir cette profonde maladie de son âme. J’ai été saisi par cette lecture parce que j’ai retrouvé “mon” Lyautey. Lyautey était un homme torturé par la mélancolie, qui fut malheureux toute sa vie. Mais, chose extraordinaire, il ne s’inclina pas devant son mal, mais au contraire en usa comme d’un ressort pour agir, pour servir son pays, ses idées, entraîner la jeunesse dans son sillage. Lyautey disait lui-même qu’il souffrait du ‘tædium’, mot latin qui évoque un véritable “dégoût” de la vie. Sa psychanalyse, à lui, ce ne fut pas le divan, mais l’action…»

Ce texte me révéla, pour l’essentiel parce qu’il exprimait une idée bouillonnante en moi, que je ne cherchais même pas à exprimer, que j’ignorais d’ailleurs en tant que telle mais qui me baignait absolument et qui, réalisée, montre toute sa puissance et colore ma vision du monde et le sens de mon propos. J’avais si longtemps lutté, et sans le moindre espoir de l’emporter au fond, contre ces choses que j’appréciais comme des travers de caractère ; le jugement plutôt sombre et la gaieté tragique, l’humeur prompte à la dépression, le caractère solitaire malgré les apparences et les apparats, l’insociabilité presque pathologique, la hantise de l’optimisme comme d’un piège tendu par l’irresponsabilité à l’intelligence, la perception du pessimisme comme le rang d’une noblesse de l’esprit lorsqu’elle se juge avec humilité, une barrière presque infranchissable contre les emportements de la spontanéité, que ce soit l’élan du sentiment ou le jugement d’instinct, que j’éprouvais parfois avec puissance et dont je me gardais si souvent ; une certaine lâcheté à m’expliquer de ces traits de mon caractère, conduisant à un enfermement de la communication, à un repli sur soi que le sens commun tend à considérer comme une grave faiblesse mais qu’il m’arrive aussi d’interpréter comme la hauteur d’un caractère solitaire conduisant à un jugement noir sur le courant des rapports sociaux de l’espèce, particulièrement dans une époque qui élève le foisonnement bavard et écervelé de la communication à hauteur de la vertu qu’il est interdit de mettre en cause… En quelques mots bien entendus, avec l’une et l’autre analogie où l’être humain rencontre l’histoire, je réalisai qu’il était absurde de penser vaincre tout cela qui forme un caractère, absurde et destructeur, et qu’on ne jette pas par-dessus bord une partie de soi ; cela s’imposait d’autant plus que dans tous ces maux se trouvent leurs doubles, qui recèlent des vertus cachées. Il faut accepter son imperfection comme une tragédie et, ainsi, faisant d’un soi disant mal un bien qui est une nécessité, se transformer en un être tragique qui devient être historique. L’Histoire elle-même, bien entendu, n’est que tragédie, et, devenu être tragique, vous pouvez vous rouler en dedans elle, devenir une part d’elle-même. Des dimensions jusqu’alors interdites à vous-même, des perspectives dissimulées, tout devient vôtre et s’accorde à vous. Votre imperfection n’est plus un poids qui vous entraîne mais une mesure de l’humilité nécessaire et joyeuse qui permet de mieux mesurer les hauteurs de la perfection, c’est-à-dire d’élever le regard. (“[L’homme] est plus et moins à la fois, grandi mais également réduit aux mesures apaisées d’un univers dont il n’est qu’un lien, – justement et glorieusement”, disais-je plus haut.) La tragédie est la clef, puisqu’elle marie paradoxalement, en en soulignant l’impossibilité de la fusion, cette imperfection humaine et l’inatteignable perfection d’au-delà de notre entendement mais pourtant effleurée par notre intuition. La tragédie est la symphonie du monde, et l’histoire sa divine partition ; qu’avez-vous besoin de vous mesurer au compositeur, dès lors que vous entendez sa musique et y reconnaissez la marque divine ? Ainsi s’arme-t-on pour l’aventure ultime, comme on arme un navire pour des terres lointaines.

Pourquoi introduire ce cas personnel dans un cas qui semblerait bien plus large et, surtout, de substance différente, puisque prétendant aborder le mystère du monde ? Je crois qu’on ne peut bien distinguer les recoins du mystère, et bien entendre ses échos, c’est-à-dire commencer à déchiffrer l’énigme, que si l’on est soi-même partie de la chose. Observateur, soit, et chroniqueur, et tenté de philosopher l’historien, mais aussi de la chair et du sang de la méthode dont il use. A cette condition, qui est une loi désormais impérative de ces temps de l’installation de la structure crisique de la tragédie du monde, le voilà armé pour son expédition, à nouveau comme un navire d’exploration lointaine. Qu’il ne craigne rien ! L’engagement à ce point n’aveugle pas, bien au contraire, puisqu’il donne à la psychologie cette dimension tragique qui, justement, permet de voir, à la distance qui importe, ces “choses derrière les choses” qui ouvrent le domaine de la métahistoire.

Ainsi m’apparut-il que l’histoire est l’essentiel dans notre destin, parce qu’elle en est la mesure, et qu’elle doit être explorée à la fois dans ses manifestations humaines, dans ses effets parmi nous, à la fois dans sa dimension métaphysique qui nous trace les grands courants qui gouvernent le destin du monde quand il se fait antichambre d’autres mondes ; l’histoire doit rendre compte, à la fois de notre imperfection sans espoir et de la perfection qui susciterait bien l’espoir quand le désespoir est accompli. Dès cet instant, il m’apparut comprendre absolument combien je repousse cette vision de la modernité qui prétend transformer notre imperfection en perfection humaine, grâce à l’outil de la puissance. Ecrivant cela, je sais bien que je retrouve cet antagonisme que j’ai déjà bien ressenti et embrassé, qui est exprimé par Guglielmo Ferrero lorsqu’il définit, en 1917, la Grande Guerre comme un affrontement entre “l’idéal de perfection” (la latinité, représentée par la France dans le conflit, et l’Italie avec elle) et l’“idéal de puissance” (la modernité enfourchée par le pangermanisme, avant d’être cédée, plus tard, à l’américanisme).


Ainsi l’historien est-il armé comme un navire de haute mer, comme l'on dit de son gréement, avant de partir explorer l’au-delà des Colonnes d’Hercule, lorsque le géant du monde déploie ses bras immenses. Il embarque avec lui la connaissance, sa raison et l’intuition qui lui est dispensée, la parfaite mesure de l’ennemi définitif qu’il va affronter, lui-même avec ses faiblesses et ses élans, dont il se garde bien d’en ignorer quoi que ce soit et, par-dessus tout, la dimension tragique de l’histoire du monde enfin réalisée et entrée en lui-même. L’historien qui s’arme pour explorer des contrées ignorées par les réseaux laborieux et les organisations négociées qui prétendent servir de charpente de la connaissance de son époque, cet historien est nécessairement ignoré du reste. Il emporte avec lui, comme sa boussole de l’exploration du monde, la solitude que lui dispense sa transformation en un être tragique. Il sait que, pour percer l’énigme de l’immense souffrance du monde, il doit passer par sa propre souffrance. Cela s’appelle une initiation.


Notes

(1) Les Antimodernes, André Compagnon, Gallimard, 2004.

(2) Voir dans L'Amérique comme modèle, l'Amérique sans modèle (Diffusion Presses Universitaires de Lille, 4ème trimestre 1993), la communication : Les tyrannies de l’idéal : le mal américain et ses remèdes (1880-1918), de Patrick Di Mascio, de l’Université de Rouen.

(3) Taedium vitae, pour “dégoût de la vie”.

(4) Selon la référence que j’ai consultée, pour cette citation qui convient au passage qu’elle agrémente, il s’agit de Sénèque, La nature des choses, Paris, Arléa, 1992, p. 143-144.

(5) Interview de Arnaud Teyssier, auteur de Lyautey, dans La Nouvelle Revue d’Hisoire, février 2006.

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