De Snowden à l’Ukraine, de l’inculpabilité à l’indéfectibilité

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De Snowden à l’Ukraine, de l’inculpabilité à l’indéfectibilité

Un des aspects les plus revigorants et les plus remarquables dans cette crise majeure, dans cette “crise haute” éventuellement ultime qu’est l’affaire ukrainienne, c’est l’espèce de stupidité entêtée qui marque les commentaires et les arguments antirusses qui se déversent par les canaux habituels de la presse-Système et des employés-Système. Cela ne signifie pas que la stupidité ne marche pas, qu’elle n’exerce pas d’influence, et peut-être même bien au contraire dans certaines occasions ; dans tous les cas, entre membres de la confrérie, il y a comme une sorte d’émulation et, pour Washington particulièrement, une exceptionnelle exposition des caractères spécifiques de la psychologie américaniste que sont l’inculpabilité et l’indéfectibilité.

Ces deux traits de la psychologie de l’américanisme impliquent l’impossibilité de concevoir la culpabilité de l’américanisme d’une part (inculpabilité), l’impossibilité de concevoir la défaite (politique, morale, militaire, etc.) de l’américanisme d’autre part (indéfectibilité). Ces deux termes sont largement utilisés dans nombre de nos textes comme caractéristiques de l’américanisme, mais aussi comme cimier de la psychologie-Système, ou psychologie humaine épuisée par le Système et mise à son service (voir notre Glossaire.dde du 28 janvier 2013).

Dans un texte du 7 mai 2011, qui portait sur une intervention d’un expert US de haut vol, Richard Haas, expliquant la parfaite “légalité” du viol de la souveraineté pakistanaise par les USA, pour la défense de la souveraineté pakistanaise, nous notions ceci :

«Cette confusion sophistique d’un des grands esprits du Système à Washington ne peut pourtant étonner. Laissons de côté l’explication du cynisme ou du mensonge délibéré. Ces esprits-là ne sont pas de cette sorte. L’explication de cette confusion à l’échelle de la grandeur américaniste repose sur les caractères essentiels de la psychologie américaniste, l’“inculpabilité” et l’“indéfectibilité”. Ces deux caractères additionnés font qu’un esprit américaniste, en présentant cette étrange explication tordue sur la souveraineté, veut nous éclairer sur la vertu de la démarche qui fait qu’en violant la souveraineté pakistanaise, les USA ont défendu la souveraineté pakistanaise. Ces deux caractères psychologiques essentiels forment le soubassement du sentiment américaniste général qui fait prendre à cet esprit la vision subjective du monde par l’Amérique pour la vision objective du monde en soi, par le reste du monde autant que par l’Amérique. Il s’en déduit que rien de ce que fait l’Amérique dans le reste du monde ne peut être objectivement mauvais pour le reste du monde. Ben Laden étant identifié comme l’ennemi n°1 de l’Amérique, il s’en déduit que ben Laden est l’ennemi n°1 du reste du monde, et notamment du Pakistan ; par conséquent, sa présence au Pakistan viole la souveraineté du Pakistan ; par conséquent, en intervenant pour l’assassiner, et en exerçant une violation de la souveraineté du Pakistan pour ce faire, l’Amérique protège la souveraineté du Pakistan. L’Amérique pousse la grandeur d’âme jusqu’à ne pas demander de remerciements pour cette intervention.»

Nous retrouvons en pleine activité, dans des cas concernant la Russie et son comportement jugé immoral, inacceptable, insupportable, l’activisme de ces deux caractères de la psychologie de l’américanisme. C’est ainsi, en effet, que nous expliquons deux articles, selon des thèmes largement exploités dans leur présentation à l’avantage de la vertu américaniste, alors que cette présentation en démontre objectivement le contraire.

• Le premier de ces deux articles est publié dans The Daily Beast, site entièrement passé au service de la politique-Système, dans le rayon néoconservateur à peine dissimulé, sous la signature obscure et besogneuse d’un Eli Lake. Il s’agit de la dénonciation des dirty tricks de Poutine, mis en évidence à nouveau, après deux autres interceptions (Nuland et Ashton), à l’occasion de la divulgation de l’échange téléphonique entre Timochenko et l’un de ses potes Nestor Sufrych, transfuge de Ianoukovitch mais resté au Parti des Régions pour faire bon accueil aux directives tactiques de sa patronne et amie. La félonie et l’infamie russes, – puisque la culpabilité du KGB, pardon du FSB est un fait acquis, confidences d’“officiels” à l’appui, – sont longuement passées en revue, avec une petite basse continue qui semble être celle d’une surprise continuelle (“mais comment peut-on être aussi félon avec nous ? aussi infâme avec nous ?”)... Mais voilà, mais voilà, la dénonciation de la félonie et de l’infamie ne peut être menée à son terme, à cause de l’affaire Snowden/NSA. C’est alors qu’on sent bien que les deux choses ne peuvent être mises sur le même plan qui impliquerait une équivalence morale, qu’il y a un côté qui peut et qui doit faire ce qu’il fait et qui démontre sa vertu en le faisant, avec tous les risques de la médisance que cela suppose ; et un autre côté qui, en faisant ce qu’il fait, nous confirme à la fois sa félonie et son infamie. Et Eli Lake de se répandre en geignements, qui ne font que rendre compte de la complète viabilité de son inculpabilité bien américaniste. Comme dit l’un des “experts”, “il est (malheureusement) difficile (à cause de l’affaire Snowden) de dire combien ces pratiques russes sont scandaleuses (ou inconvenantes, etc.)”.

«With the United States itself under fire internationally for its own surveillance of foreign leaders, the Russians have been able to anonymously collect and disclose their own snooping to date with little political price. An added irony is that Russia is granting asylum to Edward Snowden, the former National Security Agency contractor who disclosed American spying on foreign leaders and communications networks, as his host country engages in the very kinds of electronic monitoring Snowden has spoken out against. “In the post-Snowden era, it’s very difficult for the United States to turn around and say how disgraceful it is to spy on telecoms,” said Mark Galeotti, an expert on Russia’s security services who is also a professor at New York University. “From [the Russian] point of view, it’s a relatively cost-free, but a potentially very useful technique.”»

Bien entendu, nulle part dans le propos ci-dessus, n’apparaît la moindre interrogation du même genre de ce qui semble être une sorte de jugement de “moralité politique”, sur le contenu de ces communications téléphoniques en provenance de la basse-cour du bloc BAO, – lesquelles nous disent tout de même, 1) que les USA interfèrent dans les affaires intérieures de l’Ukraine et manipulent le personnel politique, 2) que les tirs de sniper qui ont fait basculer la “révolution” ukrainienne étaient très certainement le fait de provocateurs agissant dans le sens des intérêts de l’opposition/des USA, et 3) que Timochenko entendrait bien, avec un peu d’entrain, liquider tous les Ukrainiens-Russes si elle avait le pouvoir. Ces questions ne peuvent, du point de vue de l’inculpabilité, être sérieusement envisagée.

• Effectivement, nous dit encore Eli Lake, ces communications téléphoniques ont été utilisées par les Russes pour servir leurs arguments, sinon leur narrative, – douloureuse indignation à ce propos, avant d’enchaîner sur des propos du parlementaire Mike Rogers, qui avertit de cette chose extraordinaire que les Russes “jouent pour gagner” ...

«“We see them engaged in counter-information campaigns,” said Mike Rogers, the Republican chairman of the House Permanent Select Committee on Intelligence. “They are very aggressive, they are using old style thuggery, cut-your-ear-off KGB tactics and they are using this leaking of collected information to their advantage.” In an interview with The Daily Beast, Rep. Rogers said he believed the “Russians are behind” the leaked phone calls. “They are playing to win and now we need to decide what U.S. policy is, if we want to push back on that particular policy.”»

Le même Rogers, armé de son caractère d’indéfectibilité, est engagé dans une campagne de déni de la véracité de la “victoire” russe en Crimée. Pour lui, il n’y a pas de victoire réelle, mais une infamie, une de plus, cette fois venant d’un Américain, – on a bien entendu compris qu’il s’agit d’Edward Snowden. Pour Rogers, Snowden est responsable, d’une façon ou d’une autre, l’une ou l’autre aussi vague l’une que l’autre, de l’apparente victoire russe. On ne peut donc dire que, dans cette affaire, les USA aient été “vaincus”, ce qui ne peut être par le fait même de l’indéfectibilité. Il y a un traître, un félon, un infâme de plus, et finalement l’indéfectibilité s’y retrouve puisque s’ils n’ont pu empêcher la scandaleuse invasion de la Crimée, les USA sont tout de même les vainqueurs moraux dans cette bataille... Rapportant cette position de Mike Rogers, Truthdig.org semble pourtant écarter l’explication de l’indéfectibilité pour celle, certes plus simple et plus directe, de la stupidité de Mike Rogers, – après tout, l’une n’exclut pas l’autre. (Dans Truthdig.org, le 26 mars 2014.)

«Mike Rogers is still willing to spread his stupidity to any new outlet that will have him. Despite the NSA and FBI being unable to find any evidence that Snowden colluded with Russian intelligence, Rogers continues to insist the former analyst is a Russian spy. Knowing that evidence (or lack thereof) has no bearing on Rogers' statements explains his most recent assertion, one that offers a bunch of speculation in service of linking the name “Snowden” with “bad things the Russian government is doing.” House Intelligence Committee Chairman Mike Rogers said Sunday former National Security Agency contractor and fugitive Edward Snowden is “actually supporting in an odd way this very activity of brazen brutality and expansionism of Russia. He needs to understand that. And I think Americans need to understand that….”

»How exactly is Snowden “supporting” the brazen brutality of the Russian government? Well, when pressed, Rogers merely reiterates his opening statement (equally as questionable) that “no counterintelligence official” believes “today” that Snowden is not under the influence of Russian intelligence. His follow-up non-explanation is nothing more than a suggestion that “we” (which presumably means the wide swath of supporters behind Rogers' blustery rhetoric – also equally as questionable) need to determine when he fell under the spell of Russian intelligence in order to… well… it's not entirely clear...»

• ... Ainsi sont absolument et inextricablement liées deux crises où triomphent l’ingénuité morale des USA qui permettra la victoire finale d’une part, et où s’étalent la félonie et l’infamie russe additionnées de celles de Snowden d’autre part. Pour autant, on notera, comme un bémol significatif, que les “opérateurs”, comme l’on dit, du Système, sont devenus si lourds, si bas, si médiocres, qu’on peut effectivement se demander dans quelle mesure leur psychologie ne se décline pas, au moins à égalité hein, au son de la bêtise et de la vacuité, bien autant qu’au son de l’inculpabilité et de l’indéfectibilité. C’est toujours une basse continue, mais vraiment très, très basse...

 

Mis en ligne le 26 mars 2014 à 17H33

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