Crise en Grèce : l'Union européenne au pied du mur


14/02/2012 - Ouverture libre

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Crise en Grèce : l'Union européenne au pied du mur

Le gouvernement grec a choisi dimanche 12 février d’accepter l’austérité imposée par ses créanciers (les “marchés”) , eux-mêmes relayés par les institutions de l'Union européenne (UE), afin d'échapper à la faillite et rester dans la zone euro. Le Parlement a adopté un programme d'une rigueur extrême, jamais vue jusqu'alors en Europe. Après un débat en procédure d’urgence, ce programme a été de justesse adopté, par 199 voix sur un total de 300 députés dans une enceinte où le gouvernement de coalition socialistes-conservateurs pouvait théoriquement compter sur 236 voix.

Le gouvernement avait souligné que l’Eurogroupe, qui pourrait se réunir le 15 février, réclamait un vote positif des députés en préalable au déblocage du deuxième plan de sauvetage du pays, combinant renflouement via des prêts publics de 130 milliards d’euros et désendettement via l’effacement de 100 milliards d’euros de créances. Il avait solennellement mis en garde contre des scénarios de «chaos» pour la Grèce, si les députés votaient contre le programme, en affirmant que le pays serait alors conduit à se déclarer rapidement en cessation de paiement, puis à sortir à plus ou moins long terme de l’euro.

Comme il fallait s'y attendre, de violentes manifestations réunissant plus de 100.000 personnes ont enflammé Athènes, avec une quarantaine de départs de feu ou incendies dans des bâtiments ou équipements du centre, selon un communiqué du ministère de la Protection du citoyen.

Les journalistes se demandent maintenant si les émeutes vont persister en s'aggravant, ou si un retour au calme progressif pourra s'instaurer. Mais la vraie question est de savoir si la Grèce pourra dans les délais impartis, rembourser les créances qui restent à sa charge en dépit du plan de sauvetage. Cette question n'intéresse pas seulement la Grèce mais un certain nombre de pays (dont l'Italie, l'Espagne et à terme la France) qui se trouveront inévitablement confrontés aux mêmes exigences de remboursement, si rien n'est fait dans le cadre de l'UE pour les aider à sortir des carcans de leurs dettes et de leurs déficits.

Selon nous et bien d'autres observateurs, les citoyens de la base (le peuple), qu'ils soient grecs, portugais, italiens, espagnols ou français, ne pourront pas supporter les mesures de rigueur imposées par le gouvernement et la « troïka » Merkel-Sarkozy-FMI qui pèsent exclusivement sur les plus pauvres. Ceci se traduira par la généralisation des manifestations violentes mais aussi par une fuite généralisée dans une économie souterraine aggravant les inégalités sociales, la pauvreté et le divorce d'avec les sociétés relativement plus prospères de l'Europe de l'Ouest.

Autrement dit, le chaos du système financier, que les Institutions Européennes, notamment la troïka, voulaient éviter, c'est-à-dire la sortie de l'euro et la marginalisation de la Grèce par rapport à ses voisins, ne pourra pas être empêché. Répétons-le, le même sort menacera, les mêmes causes entrainant les mêmes effets, une partie des pays de l'Union. L'UE sera de fait dépecée entre ceux qui voudront récupérer à leur profit les capacités dont elle continue à disposer: les sociétés financières transnationales, les intérêts politico-industriels américains en difficulté mais toujours agressifs vis-à-vis de l'Europe et, de plus en plus, de nouveaux investisseurs émanant d'un BRIC en pleine expansion, notamment la Chine, l'Inde et peut-être la Russie.

Comment éviter le démantèlement de l'Europe?

Si le pacte européen avait reposé sur un minimum de solidarité institutionnelle, cette situation aurait pu être évitée à peu de frais. Son extension pourrait l'être encore. Il faudrait qu'en urgence un nouveau traité européen instaure entre les membres, non des abandons de souveraineté radicaux, mais le minimum de fédéralisme permettant aux régions riches de l'Europe d'aider les régions pauvres à compenser leurs handicaps. Ceci signifierait l'instauration d'un certain nombre de transferts de moyens de production et de richesses compensé par la mise en place d'un minimum de règles juridiques communes évitant que ces transferts ne bénéficient qu'à des intérêts spéculatifs transnationaux et non véritablement aux populations.

Il est évident que l'UE ne pourrait se satisfaire de la continuation des mécanismes mis en œuvre par la politique régionale de solidarité également appelée "politique de cohésion" visant à réduire les écarts de développement entre les régions de l'Union. Dans le cas de la Grèce, comme d'ailleurs dans celui d'autres pays européens, il apparaît bien (malgré l'absence de toute évaluation sérieuse) que ces transferts ont bénéficié à des intérêts spéculatifs, délocalisés hors l'UE (dont incidemment ceux de l'Eglise orthodoxe). Les retombées, hors quelques équipements routiers et hôteliers, n'ont pas bénéficié à la modernisation de l'agriculture, de l'industrie et des services restés très archaïques. Elles se sont volatilisées dans la brume d'une économie parallèle, de plus en plus maffieuse, sur laquelle tout le monde, en Grèce comme dans le reste de l'Europe, a fermé les yeux.

Aujourd'hui, le refus de facto manifesté par le peuple grec aux mesures de rigueur imposées par l'UE doit être considéré comme une bonne chose. Il entraînera un tel désordre institutionnel, en Grèce comme dans le reste de l'UE, qu'il faudra bien se résoudre aux vraies solutions, viables à long terme. Répétons-le, la sortie de la Grèce de l'euro ne serait pas l'une de ces solutions. Elle serait suivie de celle de la plupart des 27, si bien que, comme rappelé plus haute, l'Europe contrairement aux illusions des souverainistes, n'aurait plus aucune cohésion à opposer aux grands prédateurs qui attendent son démantèlement. L'Allemagne elle-même, réduite à ses seules forces, ne tiendrait pas longtemps.

La seule solution serait une accélération de la fédéralisation de l'Europe, permettant une mutualisation progressive des sacrifices et des ressources. Dans ce cadre pourraient être adoptées au profit des régions économiquement marginales comme la Grèce ou d'autres pays nouvellement entrés dans l'Europe les solutions de rééquilibrage qui s'organisent spontanément dans un Etat unitaire. Si la République française avait imposé à ses départements fragiles (le Centre, l'Ouest, la Corse) les mêmes contraintes (et le même laxisme) que celles imposées à la Grèce aujourd'hui, l'unité nationale aurait éclaté depuis longtemps. Mais en contrepartie de la mutualisation des ressources découlant du pacte républicain, s'impose à toutes les régions françaises, entre autres, une réglementation fiscale et du travail évitant, dans la mesure du possible, la constitution de niches spéculatives. La même chose est maintenant devenue nécessaire à l'échelle de l'Europe toute entière.

Sinon, encore une fois, le grand destin envisagé pour l'Europe par des prévisionnistes européens tels que Franck Biancheri et le think tank LEAP/2020 qu'il anime resteront de beaux rêves sans conséquences (1).

On peut s'étonner qu'en Europe les majorités politiques au pouvoir ou les coalitions visant à leur succéder ne fassent pas de ce thème la première des priorités. En France, cela n'encourage guère à voter pour elles.

Jean-Paul Baquiast


Note

1) Franck Biancheri. Crise mondiale. En route pour le monde d'après . France- Europe-Monde dans la décennie 2010-2020, Anticipolis 2010