Tout simplement : “Aux armes, citoyens”

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Tout simplement : “Aux armes, citoyens”

Jacques Sapir est d’abord un économiste et un universitaire, un auteur prolifique, avec un grand intérêt pour les problèmes stratégiques et particulièrement pour la question russe. Il s’est affirmé comme étant de “la gauche de la gauche”, celle qui tend à rompre avec le PS classique, et il s’est régulièrement rapproché du courant souverainiste pour qu’on puisse considérer qu’il y est intégré dans l’esprit de la chose, et de plus en plus hors du distinguo droite-gauche qui tend à perdre toute validité dans ce courant. On distingue bien que sa tradition et son penchant ne sont pas ceux de la polémique mais du discours argumenté et maîtrisé. C’est le cas bien entendu du texte que de lui que nous présentons aujourd’hui, du 3 juillet 2015 à partir de son site RussEurop, sous le titre CRISES et dévoilement (en respectant l’usage original des majuscules, avec le souligné en gras de l’auteur également). Bien entendu, ce texte est consacré au référendum du 5 juillet en Grèce. Il nous paraît convenir pour présenter les circonstances catastrophiques et les enjeux formidables de cet événement.

Ce qui nous frappe dans ce texte, c’est la constance du ton tel que nous l’avons implicitement signalé à partir d’une rapide caractérisation du style de l’auteur. Ton argumenté et maîtrisé certes, c’est une analyse détachée et précise d’une catastrophe extraordinaire qui frappe l’UE par rapport à ses ambitions, à son dessein initial, à ses projets. Il s’agit de la description clinique de l’accouchement d’un monstre tyrannique, d’un artefact totalitaire dont le dessein ne peut être qu’une soumission des peuples d’Europe, – à défaut des nations, si cette chose existe encore, – à une emprise totalitaire diabolique qui, malgré le champ économique où elle prétend évoluer, n’est rien moins que l’expression d’un sentiment absolument religieux, d’un djihadisme postmoderne mettant en pleine lumière la véritable nature, effectivement diabolique, du phénomène. Cela correspond effectivement complètement à nos analyses de ce que nous nommons “Système”, où l’UE a complètement sa place on s’en doute. C’est dire que, dans ce texte, il est bien plus question d’“Europe” que de la malheureuse Grèce, qui porte sur ses épaules, comme un Hercule-malgré-elle renvoyant à la dignité de ses origines créatrices de notre civilisation, le poids d’un monde en décomposition dissolvante extrêmement rapide. C’est effectivement à propos de l’Europe que nous parlons de “décomposition dissolvante extrêmement rapide”, et non de la Grèce.

Les constats et appréciations du rôle des protagonistes de la crise par Sapir sont rudes et selon nous justes, et exprimés sans le moindre excès de langage ni emportement d’humeur. Quoi qu’il en soit, l’on ressent bien toute la tension latente qui révèle pour nous la vérité de la situation, qui est sa gravité extrême générale, sans qu’on sache précisément, pour l’instant et pour cet épisode, “pour qui sonne le glas”. Selon Sapir, Tsipras/Syriza a mené un superbe combat tactique, plein d’inventivité et de courage, à partir de prémisses stratégiques fautifs ; combattre un tel ennemi avec une telle ardeur roborative (“le courage d’Achille et la ruse d’Ulysse”) en lui assurant pourtant constamment qu’on veut rester l’un des siens, au plus près des termes de reddition sans conditions qu’il exige, ce n’est pas mener un combat loyal avec soi-même. Tsipras/Syriza, pour des raisons diverses, et comme nombre d’antiSystème en Europe, a mené son combat comme s’il croyait encore “à leur Europe” (et il y croit sans doute, – ou plutôt “y croyait sans doute” ?). Cette Europe-là, l’“Europe” que nous avons, et son avorton monstrueux qu’est l’euro, sont tout simplement irréformables, clame Sapir, et il s’agit de rompre.

Ainsi viennent sous sa plume, d’une façon explicite ou implicite, des termes de guerre, soulevant en cela un voile sur la vérité de la situation : le coup de force constant de l’UE contre la souveraineté grecque, c’est-à-dire sa politique de puissance visant à l’attentat constant contre les structures principielles, équivalent en un peu plus sérieux et remis à sa juste place du Coup d’État permanent que Mitterrand dénonçait chez de Gaulle en 1964 et qui s’adressait en fait à l’“Europe” que nous avons, prémonitoirement et ironiquement (le “Mitterrand schizophrène” selon Kohl, à la fois président souverainiste et gaulliste-malgré-lui, et constructeur de l’Europe supranationale de l’euro) ; la situation de “souveraineté limitée” où nous nous trouvons, ressemblant à celle des satellites de l’URSS, avec les interventions armées de l’URSS/du Pacte de Varsovie, contre l’un ou l’autre rétif, – Hongrie-1956, Tchécoslovaquie-1968, – «Ce qu’on fait l’Eurogroupe et la BCE est l’équivalent financier de l’intervention soviétique à Prague en août 1968». Là-dessus, le dernier paragraphe de Sapir, très bref, avec l’évocation hypothétique (tant que cela  ?) d’une France soumise à un ukase du trio Bruxelles-Francfort-Berlin, et l’évocation plus précise de l’Article 16 de la Constitution de la Vème République qui instaure un gouvernement avec tous les pouvoirs pour décréter toutes les mesures, jusqu’aux plus brutales, pour protéger la souveraineté et la sécurité de la nation. Métaphoriquement, – mais la métaphore annonce souvent la vérité dans ce monde dominé par la communication, – “Aux armes, citoyens” et There Will Be Blood.

• Pour notre part, et l’occasion étant bonne pour un bilan d’étape d’une course folle si bien décrite par Sapir, nous relèverons deux points. Le premier point est le constat que la “machine à compromis” du système européen-bruxellois, excroissance majeure du Système, ne fonctionne plus. L’opinion mainstream de la crise grecque depuis janvier était répandue, et quasiment unanime dans les milieux politiques, d’ailleurs très logiquement selon les habitudes prises qui ont désormais des allures de soumission à propos de laquelle les uns et les autres seront un jour conduits à se déterminer... Comme l’ancien Premier ministre français François Fillon, pourtant “européiste” modéré puisque proche de Philippe Séguin jusqu’à la mort de son mentor, disait à BFM-TV, en mars dernier, quelque chose comme : “Oh vous savez, la Grèce, vous verrez, comme toujours dans les affaires européennes, on s’arrangera, on trouvera un compromis” ... Comme toujours depuis des décennies, depuis l’affaire de la “chaise vide” de De Gaulle en 1965-1966, l’“Europe” n’était qu’une menace de crises où elle prenait bien soin de préciser qu’elle n’était pour rien dans la menace, qu’elle était là pour introduire son art du compromis devant une menace qui ne pouvait être née que d’une foucade d’un État-membre réticent. Analyse avec quelque justesse au début, devenue très rapidement faussaire certes, mais qui tenait la route parce que les vaincus systématiques du compromis (les États-nation, à partir des années 1970) tenaient, devant leur électorat et devant leur miroir, à ne pas paraître perdre de leur souveraineté en admettant leur défaite dans les compromis. Avec la Grèce, l’UE confirme pour l’intérieur de soi-même qu’elle a totalement changé de nature en un temps exceptionnellement court. Elle est devenue “une machine à crises”, et une machine à crises qui passe de la menace de crises en crises pure sans plus aucune espèce d’intérêt pour le compromis salvateur de la face tuméfié des États-nation pris sur les faits de leur déroute ... Passage de la méthode de son “extérieur proche” quasiment à annexer à son “intérieur de soi-même” : après la crise ukrainienne qui s’est transformé en “guerre hybride” (où l’UE a joué en novembre 2013 le rôle de détonateur dans une de ces fameuses “menaces de crise” ultra-rapidement transformées en crise au lieu du fameux “compromis à l’européenne”),voici la “menace de crise” grecque qui se transforme en crise majeure, aventuriste, potentiellement explosive, dont les enjeux ne cessent de se hausser jusqu’à menacer directement la construction européenne par des moyens de violence.

• ... Ce qui nous amène effectivement à notre deuxième point. Il s’agit d’observer que nous devrions commencer, nous, à comprendre la leçon des faits, la Grèce après l’Ukraine, – car cette parenté-là, cette paternité doit être impérativement identifiée. L’UE, ex-CEE, établie pour que plus jamais les guerres affreuses d’avant, de la fin du XIXème (1870-71) et de la première moitié du XXème siècle, ne déchirent le continent, s’avère comme une fauteuse de guerre au point où seule la révolte, et jusqu’à la révolte de la restauration armée (dans tous les sens du terme) de l’autorité de l’État d’un État-nation, apparaît comme la démarche de résistance et de survie des peuples, et cela dans un temps à venir qui ne cesse de se raccourcir. Cette contraction du temps, à l’image de l’histoire elle-même, est désormais complètement partie d’une métahistoire qui nous est supérieure et incompréhensible sinon par intuition, et qui nous impose un rythme qui se joue du Temps. Après l’Ukraine, la Grèce, ou plutôt avec l’Ukraine la Grèce...

Ce qui a transformé décisivement la situation de faiseuse de “menaces de crise” s’arrangeant par compromis en initiatrice de crises qui créent des crise passant au stade des guerres asymétriques, c’est la transformation ultra-rapide de l’UE en un artefact-Système en pleine course de surpuissance qui abandonne tous les ornements dialectiques habituels, chose déjà annoncé par le nouveau président de la Commission Juncker lorsqu’il affirma fin janvier, après les élections grecques, cette chose incroyable que les normes européennes (traités, directives, etc.) avaient désormais prééminence sur la volonté populaire nationale exprimée par un État-membre. Il s’agissait de pas moins que la proclamation, non pas d’une volonté, mais d’un acte effectif d’annexion pure et simple, par l’arme de la conquête financière et de communication, et la pression constante et terrorisante du Système sur les psychologies. Notre analyse à propos de cette évolution extrêmement rapide (ultra-rapide) renvoie à l'arrogance et à l'aveuglement courant des dirigeants, à leur pauvreté d'âme, mais aussi à la terrorisation de leurs propres psychologies devant une situation dont ils sentent bien qu'elle leur échappe comme du sable coule entre les doigts. Ce dernier point, en vérité, nous paraît fondamental, car il nous semble également que cet extraordinaire excès de puissance de l'UE développée sous le coup de sa propre terrorisation devant ses propres oeuvres est quelque chose qui ressemble au point de passage entre surpuissance et autodestruction.

Voici donc ce texte de Sapir, excellent commentateur de la crise grecque qui est en fait un pan en phase paroxystique désormais lui-même producteur d’une aggravation constante de la crise européenne approchant elle-même de son paroxysme et s’inscrivant ainsi dans la crise d’effondrement du Système, – et, bien entendu, nous sommes loin des aspects économiques et sociaux, tout douloureux qu’ils soient, pour nous inscrire dans le domaine de la haute politique dépendante de la métahistoire. La description par Sapir de l’illégitimité de l’UE, de sa tendance désormais irrépressible et exclusive au coup de force et à la tyrannie des peuples est à la fois impeccable et implacable. Sa conclusion est sans appel : on ne peut plus rien faire de l’intérieur, on ne peut plus réformer l’UE/l’euro. C’est, pour notre compte, notre thèse pour le Système dans sa totalité globale  : nous sommes tous dans le Système et ne pouvons le combattre qu’en cherchant exclusivement à le détruire, c’est-à-dire, à notre sens, en accélérant sa course folle selon l’équation surpuissance-autodestruction. Nous sommes la muleta que le torero agite devant le taureau furieux pour l’inciter à la charge fatale, – qui sera fatale pour lui car nous serons des Manolete puisque nous sommes des antiSystème. Mais l’image s’arrête là car le taureau est un noble et courageux animal et l’on peut à juste titre pleurer sur sa mort comme l’un des nôtres, alors que le Système est une monstruosité hideuse comme un Orque sorti des entrailles du Mordor de Tolkien, et qui ne mérite que l’anéantissement.

dedefensa.org


CRISES et Dévoilement

Nul ne peut prévoir le résultat du référendum qui se tiendra en Grèce le 5 juillet prochain. Les électeurs grecs sont soumis à une pression tant économique que médiatique sans précédents pour les convaincre de voter “oui”. Les exemples ici abondent, depuis les déclarations des hiérarques de l’Union européenne (les Juncker, Schulz et autres) jusqu’aux pressions faites par les entreprises grecques, en passant bien entendu par la pression la plus importante, et la plus significative, celle de la Banque Centrale européenne qui a coupé l’accès au compte Target2 des entreprises grecques, les empêchant de commercer avec l’étranger. On est en train d’étrangler la Grèce, en la privant de liquidités, et ce au moment même ou le FMI reconnaît le bien-fondé des positions défendues par le gouvernement d’Alexis Tsipras. L’ampleur de l’ingérence européenne est sans égale ; elle constitue un scandale inouï et un déni de démocratie immense. Elle jette un doute sur l’honnêteté du résultat si le “oui” devait l’emporter.

Mais ce référendum a permis en quelques jours d’opérer un dévoilement important de l’attitude tant de l’Eurogroupe que de l’Union européenne. Ce dévoilement de la nature réelle des institutions européennes est un fait important pour l’ensemble des peuples qui vivent sous ce qu’il nous faut bien aujourd’hui appeler la coupe de l’UE. Il faut donc ici faire le bilan de ce que nous avons appris à la fois dans les mois qui nous séparent de l’élection de janvier dernier et surtout dans les jours qui ont suivi l’annonce du référendum.

La position, tant de l’Eurogroupe que de la Commission européenne, ou du Conseil européen, vis-à-vis du gouvernement grec n’a nullement été fondée sur un constat économique mais elle a toujours procédé d’un parti-pris politique. En effet, il était clair que les demandes de restructurations que le gouvernement grec a présenté sans relâche depuis le mois de février dernier de la dette étaient fondées. De nombreux économistes l’ont écrit [1]. Même le FMI l’a récemment reconnu [2]. Il est aujourd’hui évident que cette restructuration devra avoir lieu, et que le plus tôt sera le mieux. Les rejets multiples et répétés de ces propositions par l’Eurogroupe n’ont eu pour seul objectif que d’aboutir soit à la capitulation du gouvernement grec soit à sa démission. La déclaration de Martin Schulz, Président du Parlement européen le confirme [3]. Il est donc désormais bien établi que les institutions européennes n’ont eu de cesse que d’obtenir le départ d’un gouvernement démocratiquement élu. Ceci en dit long sur la notion de “démocratie” dont on se gargarise tant à Bruxelles qu’à Strasbourg. Ces “institutions” ont donc mené une guerre sans relâche contre le gouvernement grec, n’hésitant devant aucune manœuvre pour le déstabiliser. On en a eu une confirmation avec les méthodes odieuses qui sont utilisées contre lui depuis qu’il a décidé de recourir au référendum.

L’Eurogroupe, qui est l’instance assurant le pilotage de l’Union Economique et Monétaire, que l’on appelle la “zone Euro” n’a pas hésité à violer les règles tacites de fonctionnement établies depuis maintenant des décennies que ce soit du temps du “Marché Commun” ou de celui de l’Union européenne. En décidant de tenir une réunion dont le ministre Grec, M. Varoufakis, serait exclu, l’Eurogroupe, et en particulier son Président M. Dijssenbloem ne se sont pas seulement comportés de manière illégale, mais surtout de manière contraire aux principes qui sont censés être respectés entre les différents pays de l’UE. Il s’agit, ici encore, d’un abus de pouvoir inouï. Il n’a de parallèle que la décision de la Banque Centrale Européenne de couper les comptes Target2 (ou système électronique de transferts intra-zone) des entreprises grecques, organisant une pénurie artificielle de liquidités en Grèce, pénurie qui pèse de manière dramatique sur la situation de la population et qui compromet la tenue du référendum. C’est la première fois que, dans l’Histoire, une Banque Centrale organise une crise financière au sein de la zone dont elle a la responsabilité, non par incompétence mais à dessein. A nouveau, nous sommes confrontés à un abus de pouvoir inouï. Cet abus de pouvoir signifie en réalité que, sans le dire, la BCE a exclu la Grèce de la zone Euro. Si tel n’était pas le cas, la BCE aurait dû continuer à respecter les comptes Target2 des entreprises. Cela signifie que tant l’Eurogroupe que la BCE ne respectent pas la souveraineté de la nation grecque. Nous sommes revenus à la situation des années 1960 quand Leonid Brejnev affirmait la doctrine de “souveraineté limitée” des pays de l’Est vis-à-vis de l’Union soviétique. Ce qu’on fait l’Eurogroupe et la BCE est l’équivalent financier de l’intervention soviétique à Prague en août 1968. Nous sommes donc bien confronté à une tyrannie. Il faut en mesurer soigneusement toutes les conséquences.

On peut en déduire que l’Euro n’est pas une monnaie, ni même un projet économique, mais qu’il est un mode de gouvernement qui vise à imposer les règles du néo-libéralisme contre l’avis des peuples. Telle est la conclusion logique des dénis de démocratie que l’on a décrits et que le gouvernement grec, avec beaucoup de courage et un grand discernement, ont permis de dévoiler. Le maintien de l’Euro ne se justifie pas par des arguments économiques, mais essentiellement par la volonté politique de domination qui aujourd’hui s’incarne dans l’Allemagne, mais qui s’étend, que l’on parle ici de « collaboration » ou de « syndrome de Stockholm » n’a que peu d’importance, aux élites politiques de l’Espagne, de la France et de l’Italie. De ce point de vue, l’absence de politique française, ou plus précisément la servilité compassionnelle dont elle fait preuve face à l’Allemagne sur la question de la Grèce est des plus instructives. On ne peut que s’indigner de la passivité du Ministre des Finances, M. Michel Sapin quand, le samedi 27 juin, M. Varoufakis a été exclu de la réunion de l’Eurogroupe. Mais reconnaissons que cette passivité est dans la logique de l’attitude française depuis le début. Rappelons ici qu’avant son élection M. Alexis Tsipras n’avait pas été reçu par les membres du gouvernement et du P « S »…

Ces comportements signifient la fin des illusions en ce qui concerne la possibilité d’aboutir à un “autre Euro” ou de “changer l’UE”. Il faut sur ce point être très clair. De nombreuses forces se sont bercées d’illusions sur ce point, que ce soit en Grèce, et c’est l’une des contradictions de Syriza, ou en France, avec l’attitude du PCF et du Parti de Gauche. Toute bataille menée de l’intérieur du système est appelée à rencontrer des obstacles tellement formidables que l’on peut douter de son succès. James Galbraith, après beaucoup d’autres, a écrit que seul le vote « non » au référendum du 5 juillet pourrait encore sauver l’Euro [4]. Ce qui est sûr est que, paradoxalement, le « oui » va accélérer la fin de l’Euro en mettant au jour la nature réelle de la zone Euro. Le voile de la soi-disant « rationalité » économique désormais déchiré, réduit à un mécanisme de domination, l’Euro se révèle dans sa nature la plus odieuse [5]. Vouloir « changer » l’Euro n’est plus aujourd’hui une simple erreur ; cela devient au vu de l’action de la zone Euro envers la Grèce une stupidité criminelle. Il faudra d’urgence que les différents partis qui ont joué avec cette idée se mettent rapidement au clair sur cette question ou qu’ils assument de n’être que l’aile compassionnelle de la tyrannie européiste.

Les erreurs stratégiques de Syriza pèsent alors lourd, même si la manière dont la négociation a été menée est digne d’éloge. Il convient de s’inspirer du combat mené mais de ne pas en répéter les erreurs. Ne s’étant jamais mis au clair sur cette question, le gouvernement grec n’a pu apporter au coup d’Etat financier organisé par Bruxelles qu’une réponse bien incomplète. A partir du moment où la clôture des comptes Target2 des entreprises grecques était constatée il devait réquisitionner la Banque Centrale de Grèce pour que le pays ne se trouve pas à court de liquidité, ou émettre des certificats de paiement (garantis par le Ministère des finances). On rétorquera que cela aurait été interprété par l’Eurogroupe comme une rupture définitive. Mais l’action de la BCE était bien l’équivalent de cette rupture. Il n’est aujourd’hui pas dit que le « oui » l’emporte. Mais, s’il devait l’emporter, ce serait bien parce que le gouvernement grec n’a pas voulu aller jusqu’au bout de la logique dans sa lutte pour la démocratie.

Les leçons que l’on doit tirer de ce qui se passe actuellement en Grèce, que ce soit en France ou ailleurs, sont extrêmement importantes. Un gouvernement qui entrerait en conflit avec l’Eurogroupe et avec l’UE sait désormais à quoi s’attendre. Les risques de déstabilisation de la société sont immenses dès lors que l’arme financière est utilisée sans restriction par la BCE. Devant ces risques, du moins en France, nous avons une procédure d’exception qui est prévue par la constitution : c’est l’article 16. Le précédent de la Grèce montre que les pressions financières peuvent empêcher un fonctionnement normal des institutions. Le pouvoir exécutif serait alors en droit d’user de l’article 16 pour gouverner par décret dans la période de crise et pour répliquer, du tac au tac, aux actions venant de Bruxelles et de Francfort.

Jacques Sapir

Notes

[1] Voir Stiglitz J, “Europe’s attack on Greek democracy”, le 29 juin 2015.

[2] Voir The Guardian du 2 juillet 2015.

[3] “Un gouvernement de technocrates pour en finir avec l’ère Syriza”, déclaration de Martin Schulz, 2 juillet 2015.

[4] Galbraith J., “Greece: Only the ‘No’ Can Save the Euro”, 1er juillet 2015.

[5] Lordon F., La Malfaçon, Paris, Les Liens qui Libèrent, 2014.


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