TINA, bien entendu…

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TINA, bien entendu…

19 mai 2010 — Nous citons par ailleurs, dans notre Bloc-Notes de ce 18 mai 2010, l’expert des questions turques Stephen Kinzer (le 16 mai 2010 dans le Guardian). Kinzer parle d’un “axe Turquie-Brésil”. Il estime que les deux pays forment un axe de puissance capable de peser sur des situations complexes pour en faire émerger un compromis et il juge qu’ils jouent désormais le rôle diplomatique que le Tiers-Monde aurait dû et ne sut jamais jouer durant la Guerre froide.

Son analyse est intéressante mais elle implique de facto l’idée d’une “intégration” de pays dits “émergents” dans le système, comme acteurs de compromis dans les crises comme celle de l’Iran, – et, d’une façon plus ambitieuse, acteurs de transformation puis de réforme du système, – une idée que nous aurions nettement tendance à rejeter. Comme on l’a vu dans notre Faits & Commentaires du 17 mai 2010, nous privilégions une approche complètement différente, qui est de faire de ces pays des “entristes” du système (ce que nous traduisons par l’expression certes moins trotskiste de “pays à la fois en dedans et en dehors”).

Nous ne disons pas qu’il s’agit d’une approche délibérée, concertée, etc., ni même éventuellement d’une intention rationnelle, mais qu’il s’agit du résultat net de leur action et d’une situation de facto. Ces pays ont mis un pied dans le système pour en user parce qu’il est aujourd’hui impossible de subsister et de progresser dans les relations internationales sans accomplir ce pas, mais ils gardent un pied en dehors en continuant à critiquer, et même en critiquant de plus en plus vertement le système. (Si vous voulez, et de façon très logique dans notre vision, plus le pied “en dedans” est fermement planté, plus le pied “en dehors” se renforce également.) Cela nous paraît d’autant plus évident que le système est en crise profonde et, selon nous, en crise terminale. La critique n’est plus un sacrilège, elle constitue au contraire, pour qui sait y faire, un exercice de grande santé.

C’est un peu ce que dit Lula lorsqu’il affirme (dimanche à Téhéran): «La crise financière mondiale, qui a montré le besoin d'un nouveau système commercial multilatéral, a accru notre intérêt pour l'Iran»… Voilà un homme (un pays) qui est de plus en plus fermement et puissamment dans le système et qui affirme que la crise financière montre qu’il faut un autre système, et que tout cela le pousse à considérer avec plus d’intérêt un pays comme l’Iran. Le moins qu’on puisse dire est que ce ne sont pas des paroles d’un pays “intégré” dans le système puisque sa participation de plus en plus active au système le pousse à dire qu’il en faut un autre, et un des pays qui l’intéressent particulièrement est le paria type du système.

Grosso modo, chacun à sa façon, ce langage est celui des autres grands pays “émergents”, notamment ceux du BRIC (Brésil-Russie-Chine-Inde) auxquels il faut impérativement rajouter la Turquie. Dans ce dernier cas, comme nous l’exposons le 18 mai 2010, il est important de mettre en évidence combien la Turquie transcende tous les stéréotypes grossiers de la politique du système de l’idéal de puissance, les stéréotypes du système de la communication développé pour habiller de conceptions intellectuelles ou moralisantes le développement du système du technologisme (stéréotypes sur l’aspect religieux du “choc des civilisations”, notamment). On voit combien la critique implicite se fait dans diverses directions.

Nous sommes aujourd’hui à un point important. L’accord de Téhéran a rudement secoué le système américaniste-occidentaliste, en montrant que deux pays “à la fois en dedans et en dehors” sont capables d’intervenir de leur propre initiative dans une crise majeure qui concerne le système depuis plusieurs années, pour tenter de lui donner un tour nouveau. C’est à la fois un enjeu, un défi, – et, plus simplement dit, une réalité concernant l’évolution des rapports d’influence (et non du “rapport des forces”, – nous sommes dans l’ère psychopolitique, où l’influence compte plus que le nombre de porte-avions). C’est peut-être même un tournant. Mais, de tout cela, – enjeu, défi, tournant, etc., -reste à voir dans quel sens et, exactement, pour quoi en faire ?

C’est là que nous (re)tombons sur l’inévitable réalité de TINA (acronyme de There Is No Alternative) ; c’est-à-dire qu’on ne peut rien envisager de sérieux à la place du système actuel. La chose est absolument vraie, de notre point de vue, éventuellement en le regrettant (cela se discute) mais en en tirant les conséquences. La puissance du système, son universalité, l’infection dont il a affecté les psychologies font que rien de sérieux ne peut lui être opposé, ni encore moins substitué. En ce sens, les “émergents” que nous classons poétiquement “un pied en dedans un pied en dehors”, sont aussi bien des “collaborateurs” que des “dissidents”. Ils n’ont d’ailleurs aucun projet, aucune architecture satisfaisante à opposer au système, sinon des variations sur des thèmes connus (interventionnisme des pouvoirs publics voire nationalisations, régulations, mesures sociales, contraintes imposées au corporate power, divers conceptions alternatives sectorielles, etc.). On peut sans aucun doute approuver ces thèmes, comme nous le faisons le plus souvent, mais ils ne peuvent prétendre en aucun cas constituer une alternative universelle indiscutable mettant en cause un système qui est en train de menacer de destruction des structures universelles.

Finalement, le rôle principal de ces pays “en dedans en dehors” est de maintenir une tension en exerçant une activité permanente de contestation, en réclamant une meilleure répartition des pouvoirs, en réclamant le redressement des accords jugés inégaux, etc. Leur rôle principal est également d’interférer sur les processus en cours, comme l’ont fait justement la Turquie et le Brésil dans l’affaire iranienne, de remettre en cause les situations acquises, comme le font ces divers acteurs en proposant ou en décidant d’utiliser leurs monnaies propres pour leurs échanges (c’est-à-dire, de ne pas utiliser le dollar). Pour autant, ils ne proposent aucune alternative de civilisation, et cela s’explique par le simple fait qu’ils font partie de la civilisation “occidentale”, ou, plus exactement dans notre propos, de ce que nous nommons la “deuxième civilisation occidentale”.

L’implosion du système

@PAYANT Il s’agit d’une civilisation universelle, cela ne fait aucun doute ; et nullement d’une civilisation “universaliste” mais d’une civilisation systémique et systématiquement universelle, gouvernée par un automatisme et nullement par une ambition historique. Cela explique que sa caractéristique fondamentale, – paradoxale si cette civilisation était “une ambition historique” mais logique puisqu’il s’agit d’un système mécaniste, – est qu’elle n’est pas unificatrice mais désagrégeante ou, comme nous disons d’une façon générale et conceptuelle, “déstructurante”. La “culture américaniste” qui est proposé comme ciment culturel universel est per se une “non-culture” (encore plus qu'une “contre-culture”), dans le sens où elle fait proliférer l’apparence et la surface de l’être et qu’elle a comme seul but, de type entropique, de combler et de faire disparaître toutes les profondeurs, – notamment les cultures profondes, enracinées dans l’Histoire. C’est une “culture” de système, systémique et systématique à la fois, qui s’exerce même contre les “citoyens de l’Empire”, c’est-à-dire les citoyens des Etats de l’Union dite USA.

Il n’y a aucune chance d’opposer à ce phénomène une autre civilisation, ou une nouvelle civilisation, puisque sa puissance et l’orientation de son activité empêchent la formation et le développement de toute structure et que sa culture vide interdit par définition sa propre conquête par une autre culture, – ou, comment conquérir le vide ? Opposer la civilisation musulmane ou une éventuelle civilisation islamiste, à la soi-disant “civilisation occidentale” n’est pas sérieux ; les musulmans peuvent faire de la résistance (guérilla), du terrorisme, ils peuvent s’intégrer et gagner plus d’argent que leurs éducateurs. Ils peuvent continuer à pratiquer leur religion et à gérer leurs territoires mais ils n’ont rien conquis et n’ont nullement imposé une civilisation capable de conquérir ou de remplacer la civilisation universelle occidentale. Même l’“islamisation” de certains pays occidentaux par l’immigration n’introduit que le désordre (par le bas) et l’intégration dans l’ordre du système par le haut et le symbolique. Il n’y a rien dans tout cela qui implique une offre d’alternative de civilisation.

Il s’agit d’une civilisation universelle qui, comme l’entrevoyait notamment l’historien des civilisations Arnold Toynbee, a bloqué le processus de renouvellement des civilisations. Nous écrivions à ce propos, le 10 juillet 2002 :

«Allons à un autre point que Toynbee met en évidence dans ces analyses, qui concerne particulièrement notre civilisation occidentale. Il parle de “ce récent et énorme accroissement du pouvoir de l'homme occidental sur la nature, — le stupéfiant progrès de son “savoir-faire technique”… […] Ce fait a bouleversé la marche cyclique par laquelle Toynbee définit les rapports des civilisations, et par laquelle il mesure la possibilité pour l'humanité de progresser au travers cette succession de civilisations. “Pourquoi la civilisation ne peut-elle continuer à avancer, tout en trébuchant, d'échec en échec, sur le chemin pénible et dégradant, mais qui n'est tout de même pas complètement celui du suicide, et qu'elle n'a cessé de suivre pendant les quelques premiers milliers d'années de son existence? La réponse se trouve dans les récentes inventions techniques de la bourgeoisie moderne occidentale.” Voilà le point fondamental de Toynbee: notre puissance technicienne, transmutée aujourd'hui en une affirmation soi-disant civilisatrice passant par la technologie, révolutionne l'évolution des civilisations et bouleverse leur succession.»

La citation de Toynbee date de 1949. C’est dire si son constat s’est renforcé, et notamment du fait de l’invasion “culturelle” par la “culture vide” de l’américanisation. En fait, ce qu’observe Toynbee était déjà évident dès les années 1920 et notre “américanisation” est accomplie depuis les années 1950. Il ne s’agit pas d’une conquête au sens impérial mais d’une “mise en système” (mise aux normes du système), d’abord par le système du technologisme (la puissance brute), également par le système de la communication (la “culture vide”, qui emprunte d’ailleurs aux technologies). Mais ces systèmes, s’ils sont invincibles, s’ils écartent toute tentative civilisationnelle contre eux, créent également les conditions du désordre qui permet la contestation intérieure, la mise en cause, etc., parce qu’ils produisent des processus nécessairement catastrophiques en détruisant tous les équilibres (déstructuration). En fait, aujourd’hui, tout le monde dépend plus ou moins du système (en est prisonnier), et tout le monde le conteste plus ou moins… Le Brésil, la Turquie, l’Iran, mais aussi le gouverneur de l’Arizona qui fait voter sa loi anti-immigrants parce que Washington ne fait rien, Rand (Randall) Paul, fils de Ron et promis à devenir sénateur républicain, ou Thomas Naylor, le chef des néo-sécessionnistes du Vermont.

Cette puissance systémique énorme, cette “civilisation” universelle qui emprisonne et empoisonne à la fois la planète, qui suit désormais une pente catastrophique, ne peut donner lieu à une succession normale (enchaînant sur une autre civilisation), même par la défaite par d’éventuels “barbares”. Elle est par définition invincible et par définition catastrophique, – et plus elle est invincible plus elle est catastrophique, et plus elle est catastrophique plus elle est invincible. Aucune autre force ne peut la terrasser et elle s’emprisonne elle-même dans un processus évidemment catastrophique puisque nécessairement axé sur la destruction de toutes les structures, – à commencer, bien évidemment, par les siennes propres, puisqu’elle se trouve dans la nécessité de développer des structures pour poursuivre son action déstructurante, et que cette action déstructurante détruit par conséquent ses propres structures. “Cette puissance systémique énorme” doit se détruire d’elle-même, elle doit littéralement imploser, c’est-à-dire se détruire “par l’intérieur”. Sur la façon dont se fera cette implosion, nous n’avons aucune certitude, aucune prospective, parce que l’évolution actuelle dépend trop fortement de facteurs trop insaisissables, – notamment le facteur psychologique, avec les puissants effets incontrôlables du système de la communication, qui fonctionne aveuglément et peut être retourné en désordre contre le système lui-même. (La seule conviction que nous avons, souvent répétée, est qu’un facteur fondamental d’implosion du système serait sans aucun doute la désagrégation des USA, donc la fin du facteur psychologique fondamental du système qu’est “le rêve américain”.)

Selon cette conception générale, les pays “émergents” ne peuvent faire autre chose que de “mettre un pied en dedans” et de suivre la machinerie. Mais comme ils sont les plus fraîchement intégrés alors que le système est dans sa phase catastrophique, ils gardent “un pied en dehors” sur lequel ils s’appuient pour développer et accentuer leur critique, leur action déstabilisatrice, etc. Ils sont très actifs mais ne peuvent espérer en aucun cas être décisifs (en proposant une réforme radicale du système). Leur activité, qu’on peut qualifier d’activisme, constitue par contre un point très important pour accentuer la mécanique de l’implosion interne du système. D’une certaine façon (nous explicitons ainsi notre commentaire, plus haut, – “cela se discute”, – pour ne pas trop regretter qu’ils ne puissent changer fondamentalement le système), ces pays “émergents” ne sont pas là pour changer le système mais pour accélérer sa maturation intérieure vers l’implosion. Nous dirions que c’est leur mission historique, sinon “métahistorique”, dont il n’est évidemment pas nécessaire qu’ils soient conscients, – et il est même préférable qu’ils n’en soient pas conscients, pour être plus efficaces.

“Cette puissance systémique énorme, cette ‘civilisation’ universelle qui emprisonne la planète […] doit se détruire d’elle-même, imploser”… Après ? On verra… Cela est dit sans satisfaction ni crainte particulières, mais parce qu’il nous semble de plus en plus qu’il s’agit de constats répondant à l’évidence.


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