Quadrature du cercle washingtonien

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Quadrature du cercle washingtonien

28 septembre 2010 — Toutes les nouvelles vont dans le même sens, aussi suffit-il de s’arrêter à un seul site pour se trouver informé à ce propos. Il s’agit de Politico.com, et de trois informations qu’il publie concernant les élections mid-term de novembre prochain aux USA, et l’on réalise aussitôt combien la vie politique washingtonienne, avec ce qui se profile au-delà de ces élections, est enfermée dans un cercle vicieux de mésentente, de défiances et de désordre. La potentialité de blocage du système après ces élections risque de faire regretter la période depuis janvier 2009 où, pourtant, les circonstances (en fait de blocage) étaient déjà remarquables.

Voici les trois nouvelles…

• La première concerne le document, la “doctrine” qui fonde l’attaque républicaine actuelle et prétend donner un corpus intellectuel plutôt de type incantatoire à la prétention de ce parti, sinon à sa certitude (contestable, on va le voir) de reprendre une majorité partielle ou complète au Congrès. La chose est rassemblée dans le document “A Pledge to America”, qui concerne essentiellement le groupe républicain à la Chambre, là où le parti a le plus de chance de reprendre la majorité. En fait de “serment”, il s’agit d’une orientation qui se veut radicale de réduire les dépenses publiques et, plus généralement, l’action du gouvernement central. La critique la plus tranchante vient du chef de l’actuelle majorité (démocrate) à la Chambre, Steny Hoyer, dans une intervention à Fox.News reprise par Politico.com le 26 septembre 2010. Hoyer observe que, pour tenir leur programme, les républicains devront réduire dramatiquement toutes les dépenses publiques, comprises celles du Pentagone et d’autres agences de sécurité nationale, alors que ce domaine est considéré comme “sacré”, – off limits, – dans le programme républicain.

«House Majority Leader Steny Hoyer (D-Md.) blasted the GOP's “Pledge to America” on Sunday, suggesting Republicans would have to cut Pentagon funding, as well as dramatically downsize other federal agencies, in order to meet the goals of their plan. “In fact, in this document, they want to create another $4 trillion dollars in debt,” Hoyer said during an appearance on “Fox News Sunday.”

»“They say the way they're going to solve that deficit problem is to cut non-defense, non-security discretionary spending. They'd have to cut two-thirds to 80 percent of all discretionary spending over the next 10 years.”»

• La position de Tea Party sur le document républicain est mitigée. L’ambition fondamentale de Tea Party est la réduction absolument radicale des dépenses du gouvernement, et la réduction à mesure de son rôle. Politico.com écrit le 25 septembre 2010: «House Republicans' agenda, “A Pledge to America,” may be rife with tea party rhetoric, but judging from the reaction of some key tea party members, it has not struck a particularly enthusiastic chord within the movement.» (Actuellement, la popularité de Tea Party dans les opinions exprimées dans les enquêtes statistiques et sondages reste à un niveau important : 43% d’opinions favorables contre 35% d’opinions défavorables dans le sondage dont il est question au point ci-dessous.)

• Les sondages continuent à marquer une poursuite de la désaffection du public à l’encontre d’Obama, alors que l’homme n’en est pas moins jugé compétent et intelligent. Cela conduit certains candidats démocrates à prendre leurs distances du président pour tenter d’obtenir de bons résultats aux élections. Cette tendance est notamment remarquable dans un sondage présenté également sur Politico.com le 26 septembre 2010, comme elle est confirmée par d’autres sondages.

«A significant majority of voters are considering voting against President Barack Obama in the 2012 election, expressing sour views of his new health care law and deep skepticism about his ability to create jobs and grow the sluggish economy, according to the latest POLITICO / George Washington University Battleground Poll.

»Only 38 percent of respondents said Obama deserves to be reelected, even though a majority of voters hold a favorable view of him on a personal level. Forty-four percent said they will vote to oust him, and 13 percent said they will consider voting for someone else.»

Que faire de tous ces faits, opinions et perspectives alors qu’on se rapproche des élections du mid-term ? La tendance est loin d’être évidente selon les canons de la démocratie classique, – c’est-à-dire démagogique et corrompue, –, et c’est à cette question que nous allons nous attacher.

Notre commentaire

@PAYANT Personne n’a les mains libres… Les élections sont clairement un jeu à trois, avec un des acteurs (Tea Party) à la fois omniprésent dans les esprits et fantomatique ou complètement incertain dans les positions de situation ; un jeu à trois où aucun des acteurs n’a les cartes décisives ; un jeu à trois où au moins l’un des acteurs (Tea Party), non seulement ne joue pas le même jeu que les autres, mais plus encore n’a pas objectivement intérêt à jouer le même jeu que les autres.

Cela mérite de tenter une analyse de ces trois composants, en avertissant par avance que cette analyse sera celle du désordre. La seule chose assurée est qu’il ne faut certainement pas en attendre une conclusion assurée mais plutôt des observations sur la forme du désordre existant et, plus loin, les possibles conséquences de ce désordre que les élections entérineront sans nul doute, sous une forme institutionnalisée. Cela se place dans un contexte où, jamais autant qu’aujourd’hui le pouvoir aux USA n’a été autant “parcellisé”, pour des raisons structurelles autant que pour des raisons conjoncturelles ; où jamais un président, élu dans une vague d’enthousiasme et toujours respecté pour ses évidentes qualités, n’a disposé d’aussi peu de capacités d’user du pouvoir dont il dispose réellement, pour des raisons là aussi à la fois structurelles et conjoncturelles (dans ce dernier domaine, la personnalité d’Obama jouant un rôle nullement négligeable, avec son intelligence jouant également un rôle de frein pas si paradoxal que cela)…

• Les républicains croient tenir un triomphe qui assureraient leur retour au pouvoir complet en 2012, – et puis, ils doutent… Leur état d’esprit balance dans cette certitude parfois incertaine. Même chose vis-à-vis de Tea Party. Ils font tout leur possible depuis un an et demi pour “récupérer” Tea Party, et lorsque, effectivement, des candidats Tea Party s’imposent comme candidats républicains (O’Donnell dans le Delaware), c’est la panique parce que Tea Party reste une sorte d’OVNI (Objet Votant Non Identifié ?), incompréhensible pour tous, y compris peut-être pour Tea Party lui-même. Et les républicains craignent, même au sein du vénérable Temple du conformisme et de la corruption qu’est le Congrès, de ne pas tenir d’éventuels parlementaires républicains qui se réclament de Tea Party. D’où une valse-hésitation faite de demi-mesures et d’allers et retour. “A Pledge to America” est un bon exemple : programme fait pour rencontrer la principale revendication de Tea Party, et pourtant qui ne satisfait pas Tea Party tout en mettant peut-être sur la sellette, s’il est question de l’appliquer, un point sacro-saint du programme républicain, d’inspiration neocon/Bush : les dépenses nécessaires à l’“empire expansionniste”, malgré que cette expansion soit devenue partout un encroûtement, une paralysie et un enlisement coûteux et complètement autodestructeur. Le résultat serait peut-être bien, dans ces circonstances, de retrouver les républicains contraints à leur même tactique nihiliste depuis janvier 2009 d’obstructionnisme du gouvernement, impliquant que leur prétention à assurer une direction politique des USA se heurterait décisivement à leur paralysie et à leurs contradictions internes.

Tea Party est, comme on le sait, à la fois l’événement majeur de la vie politique US et un événement politique à la fois insaisissable, peut-être inexistant, peut-être beaucoup moins représentatif qu’on ne croit, sans doute éclaté en une multitude de pulsions diverses. Mais ce qu’il est importe peu ; ce qu’il provoque et ce qu’il crée en tant que phénomène psychologique de perception constituent l’essentiel. De ce point de vue et en bonne logique, la poursuite du mouvement Tea Party repose en très bonne part sur cette espèce d’inexistence structurelle, et sur sa puissance d’effet qui ne peut s’exprimer que dans la contestation, la surenchère, etc., – c’est-à-dire dans tout ce qui alimente le désordre en poussant le reste vers des positions incertaines et risquées. Tea Party est largement très conservateur, de tendance républicaine si l’on veut, mais dans la mesure où il considère la plupart des membres de l’establishment républicain comme des RINO (acronyme, impliquant que l’“éléphant”, emblème du parti républicain, a été transformé en rhinocéros selon l’acronyme RINO qui signifie : “Republican In Name Only”)… C’est-à-dire que Tea Party est républicain, selon une définition du parti républicain qui n’a rien à voir avec le parti républicain, même si elle prétend, cette définition, et justement parce qu'elle prétend être celle de la pureté originelle.

• BHO est les démocrates… Désespérément écrasés dans les sondages il y a un mois, les démocrates retrouvent des motifs d’espoir, à mesure de l’élargissement du bordel républicain-Tea Party qui se développe en face. Pour autant, les mêmes démocrates ont un président qui continue sa descente infernale dans l’impopularité, un président auquel ils préfèrent de plus en plus ne pas se référer. La défaite démocrate pourrait être beaucoup moins importante que prévue, mais pour quel résultat ? A la division apparemment fratricide républicain-Tea Party, correspond de plus en plus la division paradoxale démocrates-BHO. Et les démocrates veulent tout et son contraire de BHO : qu’il soit encore plus “plus républicain que les républicains” qu’il n’a été, pour l’aile droite du parti, qu’il soit franchement progressiste, voire rupturiel à-la-Gorbachev pour la gauche du parti. Certains commentateurs estiment que jamais un président n’a été l’objet d’attaques personnelles d’une telle violence, d’autres que jamais un président n’a lancé d’attaques personnelles aussi violentes contre l’opposition… Faites votre choix.

La conclusion à ce point est paradoxale. Nous sommes devant une perspective radicale alors que les résultats radicaux qui étaient annoncés il y a encore trois ou quatre semaines (raz de marée républicain) se nuancent ou deviennent très incertains, – et nous irions jusqu’à dire que la perspective est d’autant plus radicale que les perspectives des résultats deviennent moins radicales et, surtout, moins assurées. C’est qu’alors il faut comprendre que le radicalisme de ces élections ne reposera pas sur la comptabilité des résultats, comme c’est la coutume aux USA, mais sur l’état d’esprit, la psychologie, les inimitiés, les critiques d’humeur et l’humeur générale, tout cela qui va prévaloir dans une atmosphère enflammée par le système de la communication. Certes, plus que jamais la psychologie, entraînant une perception radicale des événements, alimentant certes la radicalité, alimentant le désordre qui, à son tour, influence la psychologie… La “Quadrature du cercle washingtonien” est aussi un cercle vicieux ; c’est-à-dire, pour nous, un cercle vicieux qui doit être qualifié de vertueux dans la mesure où il mine le système.

L’enjeu du cercle vicieux-vertueux

D’une certaine façon, rassurante et conformiste, on pourrait observer que ces élections font partie du cycle électoral habituel US, et qu’il y a déjà eu des circonstances de renversement radical du pouvoir, que c’est même presque une coutume ces dernières années (novembre 1994, avec Clinton, novembre 2006, avec Bush). Pourquoi s’inquiéter davantage de celle-ci, ou lui accorder plus d’importance ? Parce que les circonstances extérieures sont exceptionnelles, tant la situation des USA et aux USA même, que la situation du système en général, la situation du monde elle-même, etc. Nous ne cessons de documenter le constat que la crise générale du système s’accélère d’une façon radicale, à une vitesse et à un rythme imprévus, sortant des seuls domaines classiques (finance et économie) pour toucher tous les domaines, y compris et surtout la plus fondamentale de ces crises, la crise eschatologique de l’environnement et ses conséquences politiques, psychologiques, etc. (Voir encore notre texte d’hier, 27 septembre 2010.) Ce développement est de nature universelle, non pas affectant le seul environnement, les seules conditions climatiques, mais bien, par ses ramifications évidentes et qui commencent à s’imposer aux psychologies, les fondements généraux et fondamentaux de notre système de civilisation dans tous les domaines possibles.

On ne peut dire que le personnel courant de l’establishment washingtonien soit au courant, dans le sens d'avoir conscience. Mais le “climat” général engendré par ce développement est dévastateur, il pénètre subrepticement les psychologies et agit indirectement sur les perceptions, les jugements et les actes, même, et surtout, dans les autres domaines. Ce climat général prend en compte, ô combien, les crises sans nombre du système de l’américanisme lui-même, sur le plan intérieur, mais il les confronte de plus en plus, en les radicalisant évidemment, à la crise du système général. Cette évolution n’a pas besoin d’une conscience de ceux qui la subissent ; au contraire, elle suscite plus d’effets encore dans cet état d’inconscience, en dramatisant tous les sujets abordés d’une façon qui paraît irrationnelle, ce qui accroît le désordre des situations et le caractère erratique des réactions. Il est difficile dans ce cas d’espérer une discipline de parti, ou une discipline d’intérêts particulier, voire même une discipline plus générale d’intérêt national. Les références fondamentales, – même celles qui apparaissent les plus sordides et les plus intéressées, – ont de plus en plus de mal à subsister.

Dans ce contexte, les élections de novembre aux USA apparaissent comme cruciales moins à cause des résultats chiffrées qu’elles donneront qu’à cause du nouvel état d’esprit qui pénétrera au Congrès avec les nouveaux élus, et du nouvel état d’esprit qui touchera l’administration en fonction de la perception de cette nouvelle situation au Congrès. La seule issue possible semble bien être un désordre multiplié, par rapport à ce qui a précédé, où le désordre fut déjà considérable, avec comme effet une paralysie politique devenue la règle du “fonctionnement”.

Le programme républicain, si les républicains l’emportent, constituera bien autrement qu’un point de ralliement ; nous dirions plutôt, un point de ralliement des contestations, une sorte de “paratonnerre” attirant sur lui toutes les attaques, venant de la gauche par les démocrates qui dénonceront cette réduction de la puissance publique, venant de la droite et de Tea Party, dénonçant la faiblesse des mesures prises par les républicains. Si les républicains ne l’emportent pas décisivement ou s’ils ne l’emportent pas du tout, alors nous aurons la situation précédente d’une attaque constante contre l’administration Obama, multipliée par un facteur considérable en raison des conditions de crise accentués, de la proximité des élections présidentielles avec un président impopulaire malgré la bonne tenue de son parti, avec peut-être des actions de rue pour suppléer à une situation washingtonienne qui n’aboutit à aucune situation constructive.

Enfin, il y aura sans aucun doute un facteur essentiel qui va apparaître, sur lequel les uns et les autres vont se déchirer sans pour cela être en désaccord. Il s’agit des dépenses de défense nationale, dont la réduction semble inévitable dans tous les cas de figure des résultats, alors que les uns et les autres refusent d’en prendre la responsabilité et tenteront d’en rejeter la responsabilité sur les autres. Tea Party lui-même sera soumis à rude épreuve, puisqu’il a toujours évité, ou refusé d’envisager de telles réductions, alors qu’il exige par ailleurs des réductions radicales des dépenses du gouvernement. Que faire lorsque ces “réductions radicales” ne peuvent l’être qu’avec une réduction des budgets de sécurité nationale ?

Il est extrêmement difficile, hors des comptes-rendus béats de la presse-Pravda, de voir autre chose, après ces élections, qu’un désordre multiplié, et surtout un désordre qu’on ne peut plus dissimuler à cause de la présence d’un acteur aussi incontrôlable que Tea Party. Cela implique le renforcement d’une action corrosive dévastatrice sur la structure opératoire fondamentale du système de l’américanisme, qui est son système politique de direction. Sans ce système en bon état de marche et avec une cohésion minimale dans ses rangs, les multiples sas de contrôle du pouvoir US, qui a été conçu pour que toutes les factions et groupes de pression qui y participent puissent contrôler leurs intérêts, fonctionnent comme autant de freins et d’éléments de blocage.

Dans ces conditions très probables, la politique américaniste va poursuivre sa descente dans la paralysie et l’impuissance, ou l’incohérence à cause de la concurrence entre les divers pouvoirs. Cette situation va apparaître, à la lumière de la crise générale universelle qui se développe à très grande vitesse, comme un élément majeur du grippage dramatique du système général. Les Etats-Unis vont donc continuer à tenir leur rôle de “nation indispensable” et de leader du monde libre, comme l’aiment à le répéter ses dirigeants, cette fois dans la conduite de la chute.


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