Poutine et Obama: côte à côte et face à face

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Poutine et Obama: côte à côte et face à face

Les premiers échos du sommet entre Poutine et Obama, en marge du G20 au Mexique, ne permettent certainement pas de tirer une conclusion assurée de cette rencontre. Néanmoins, on y trouve déjà quelques lignes de force significatives, qui marquent le climat autour de cette rencontre, ce qu’on en attendait et ce qu’on juge qu’il en est sorti en fonction de cette attente. En raison de l’absence de toute décision commune concrète après cette rencontre (sauf une invitation réciproque de l’un et l’autre, Obama à venir Moscou, Poutine à venir à Washington), et d’un communiqué affirmant des souhaits et des considérations assez abstraites, on peut d’ores et déjà accorder une certaine importance à ces réactions, qui constituent le premier effet politique de cette rencontre.

D’une façon générale, les commentaires venus du côté russe sont assez optimistes, même s’ils sont assortis de diverses réserves. D’autre part, ils s’attachent à une vision globale de tous les sujets traités, c’est-à-dire non seulement la Syrie mais les relations commerciales USA-Russie, l’Iran, le système antimissiles US/OTAN, etc. On prendra celui de Russia Today, du 19 juin 2012, en nous concentrant sur la partie consacrée à la Syrie (pour une raison qu’on comprendra plus loin).

«After spending two hours behind closed doors on the sidelines of the G-20 meeting, the presidents stated that they had “agreed” that they need to see a “cessation of the violence,” in Syria and that a “political process has to be created to prevent civil war.” There was no mention of any tougher sanctions on Syria or a reiteration of demands that Bashar al-Assad should step down. “We have found many common points on this issue,” Putin said, adding that the two countries would continue their discussions. Both leaders are united in their belief that “the Syrian people should have the opportunity to independently and democratically choose their own future.”»

Dans le même article, RT interroge Paul Craig Roberts pour avoir son analyse du sommet. Il obtient une analyse beaucoup plus pessimiste et, à notre sens, absolument justifiée : «“I am convinced that Putin does not want a conflict with Washington. He wants to resolve the issue of the missile bases that are surrounding Russia, he does not want conflict. And Obama, he does not want any conflict either. But he is just a member of the government that wants regime change in Syria. And Obama is not exactly in position to be able to stop that.”“Obama will do what he can to get along with Putin, but still has to represent the agenda of regime change,” Roberts added. “And the situation I think is unresolved.”»

Le ton général est bien différent avec cet article du Guardian du 19 juin 2012, où il n’est question, – c’est déjà une indication politique, sinon psychanalytique, – que de la Syrie. On peut prendre le Guardian comme une référence suprême de cette sorte de réaction qu’on attend des “libéraux interventionnistes” (liberal hawks) qui, depuis les débuts du “printemps arabe” et, surtout, l’aventure BHélienne de Libye, sont absolument déchaînés et ont pris, avec avantage et surenchère, la place des neocons. (Ils retrouvent en cela leur zèle et leur verve de type «bombardements humanitaires» [Vaclav Havel dixit en avril 1999], du temps béni du Kosovo.) L’article du Guardian suinte le deuil d’une illusion à nouveau échappée, – toujours la même, qui est celle du ralliement de la Russie à la “bonne cause”.

«Barack Obama and Russia's president Vladimir Putin completed a bilateral meeting on the margins of the G20 summit in Los Cabos, Mexico, on Monday with an agreement that there should be a cessation of hostilities in Syria.

»But, crucially, Obama failed to secure the support of Putin for regime change in Syria. The US president had been seeking Putin's help in trying to persuade Syrian president Bashar al-Assad to relinquish power and leave the country. A joint statement issued after their meeting said simply that the Syrian people should independently and democratically be allowed to decide their own future, but there was no joint call for Assad to stand down, as the White House has been urging. […]

»Without Putin's support, there is almost no chance of tougher UN action. Russia can use its security council veto to block any move. […] The sense that Putin came out the meeting with more than Obama was enhanced by a comment from a Russian diplomat. Asked if the meeting was important for the Russians, the Russian diplomat said: “Yes, but even more for the Americans.”

Pour nous mettre un peu de baume au cœur, le Guardian écrit qu’il faut comprendre, qu’Obama est faible parce qu’il est au terme de son mandat, avant des élections ; que Poutine est plus fort parce qu’il vient d’être réélu (pourtant, selon une procédure horriblement antidémocratique, alors que la Russie se soulève contre lui, selon les comptes-rendus de ce journal, – ce qui devrait l’affaiblir, non ? – Passons outre)… Ainsi se poursuit l’article, tandis que s’évanouit une fois de plus la narrative des Russes comprenant enfin qu’il est temps de gagner le camp de la moralité et de la communauté internationales, et que le Foreign Office tente de retrouver un peu d’allant en remarquant «that the commitment to end violence could at least be construed as an advance on the Russian position at the UN Security Council only a month ago. At the time Russia was opposed even to a condemnation of the violence…» (Rectification, tout de même : les Russes refusaient de condamner la violence en Syrie il y a un mois parce que le bloc BAO proposait qu’il fût précisé qu’il s’agissait de la violence du régime Assad, la seule valable et acceptable.)

…Il reste que les Russes et Poutine aiment bien Obama. D’ailleurs, si Poutine a invité Obama à Moscou, c’est qu’il vote pour lui en novembre prochain, et qu’il compte fermement sur sa réélection (toute visite de cette sorte étant exclue pour BHO avant les élections). La présentation assez optimiste des Russes du sommet découle de cette affection pour le président US, mais, en l’occurrence, la réalité est du côté de Paul Craig Roberts (beaucoup plus que du côté du Guardian, totalement phagocyté par le Système contre lequel il prétendait lutter lors de l’affaire irakienne, alors qu’il n’en fut que l’expression temporairement antiguerre, – parce que l’Irak n’était pas “sa” guerre). Obama n’est pas “faible”, il est totalement ligoté par le Système, consentant ou pas (c’est un problème annexe aujourd’hui) ; politiquement, cela revient effectivement à ce qu’en dit Paul Craig Robeerts, qu’Obama « is just a member of the government that wants regime change in Syria. […] Obama will do what he can to get along with Putin, but still has to represent the agenda of regime change…»

Les Russes (Poutine) se doutent-ils de cela ? Sans aucun doute, malgré leur affection pour Obama, – mais on peut vivre avec l'un et l'autre constat conjointement. Aussi, considérée rétrospectivement et quoi qu’en aient voulu les acteurs, quoi qu’en aient attendu les commentateurs (éventuellement nous-mêmes), la rencontre ne s’est pas avérée, pour Poutine, une rencontre stratégique, portant sur des décisions fondamentales que pourraient prendre l’un ou l’autre, ou bien l’un et l’autre. Le sommet, toujours pour Poutine, s’est transformé en une rencontre tactique, où il a pu rapprocher Obama de sa propre position (en ne mentionnant pas l’immonde Assad dans leur communiqué commun), où il l’a “compromis” en partie d’une certaine façon ; et cela, sans espoir de faire la décision, mais avec à l’esprit que cette position d’Obama accentuerait tout de même le désarroi au sein du bloc BAO, ce qui ne manquera pas de se faire. D’autre part, les Russes ont pu vérifier qu’Obama ne rechignait pas à se rapprocher de la position russe, parce que, pour diverses raisons (dont les élections, d’ailleurs), il ne tient pas à un conflit en Syrie et il ne tient pas à un affrontement (diplomatique) avec les Russes. Enfin, plus que jamais éclate, à côté de la narrative des Russes qui ne cessent de “se rapprocher” du bloc BAO, la véritable position des Russes, leur position centrale dans la crise, leur maîtrise du jeu.

Il existe d’autre part un fait objectif : en montrant tout ce qu’on a décrit, la rencontre devrait avoir accéléré le processus poussant les Russes à s’éloigner de cette position centrale où il tente de “faire la paix” en Syrie sous les quolibets du bloc BAO, par ailleurs impuissant. Puisqu’ils sont maîtres du jeu, ils peuvent effectivement décider de ne plus mener le jeu pour tous, mais simplement pour eux-mêmes, éventuellement en se repliant sur leurs seuls intérêts dont la défense du régime Assad ferait éventuellement partie, selon le processus décrit le 4 juin 2012. C’est alors que le bloc BAO se retrouverait dans la situation décrite par Mary Dejevsky (voir le 8 juin 2012), mais pour d’autres raisons : «For now, it is utterly disingenuous of the US and Britain to call for action in Syria and blame Russia for being obstructive; a compliant Russia would only expose Western impotence.» Simplement, au lieu de “complaisante” pour la Russie, qu’il n’est pas question qu’elle soit, il suffirait de mettre “unilatéraliste” ou “attentiste-obstructionniste”, – et il serait plus que jamais question d’“impotence” pour le bloc BAO.


Mis en ligne le 19 juin 2012 à 12H52

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