Paysage de crise en formation accélérée

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Paysage de crise en formation accélérée

22 février 2007 — Nous remercions notre lecteur Michel Barraz d’avoir mis en ligne sur notre Forum à la date du 21 février 2007 le texte de F. William Engdahl, «V. Putin and the Geopolitics of the New Cold War — Or, what happens when Cowboys don't shoot straight like they used to...» ; texte lui-même en ligne sur le site www.engdahl.oilgeopolitics.net/ de F. William Engdahl.

Ce texte éclaire d’une façon très instructive l’enjeu stratégique qui se trouve derrière la crise des anti-missiles US en Europe, cette crise qui peut devenir une “crise des Euromissiles-II” en Europe, du point de vue politique. Insistons là-dessus : Engdahl s’attache essentiellement, voire exclusivement à l’aspect stratégique et nucléaire, essentiellement, voire exclusivement par rapport aux relations entre les USA et la Russie.

Son appréciation opérationnelle et stratégique du système anti-missiles permet effectivement de comprendre la cause du déploiement en Europe, si l’on écarte l’explication officielle d’un système destiné aux seules “menaces” futures de quelques pays désignés comme des trublions. Cela concerne une capacité de première frappe incluse dans la nouvelle doctrine nucléaire US, — justement désignée First Strike. On retrouve la logique de la querelle stratégique de la fin des années 1960, qui conduisit au traité ABM limitant les anti-missiles entre USA et URSS : une capacité de défense anti-missiles a, dans les rapports stratégiques nucléaires, une dimension offensive implicite. Dans une situation où le fondement de la dissuasion (la “capacité de destruction mutuelle assurée“, ou MAD, — Mutual Assured Destruction) est complètement mis en cause, la capacité potentielle d’interdire ou de limiter une frappe stratégique de l’adversaire permet d’espérer de disposer pour soi-même d’une supériorité nucléaire de frappe.

«The Bush Administration unilaterally abrogated the US-Russian ABM Treaty in December 2001. It's in a race to complete a global network of missile defense as the key to US nuclear primacy. With even a primitive missile defense shield, the US could attack Russian missile silos and submarine fleets with no fear of effective retaliation, as the few remaining Russian nuclear missiles would be unable to launch a convincing response enough to deter a US First Strike.

»The ability of both sides-the Warsaw Pact and NATO-during the Cold War, to mutually annihilate one another, led to a nuclear stalemate dubbed by military strategists, MAD-mutual assured destruction. It was scary but in a bizarre sense, more stable that what we have today with a unilateral US pursuit of nuclear primacy. The prospect of mutual nuclear annihilation with no decisive advantage for either side, led to a world in which nuclear war had been ‘unthinkable.’

»Now, the US pursues the possibility of nuclear war as ‘thinkable.’ That's really mad.

»The first nation with a nuclear missile shield would de facto have ‘first strike ability.’ Quite correctly, Lt. Colonel Robert Bowman, Director of the US Air Force missile defense program, recently called missile defense, “the missing link to a First Strike.”»

F. William Engdahl fait longuement allusion à l’article de deux spécialistes nucléaires US, Keir A. Lieber et Daryl G. Press, dans Foreign Affairs, mars-avril 2006. Ce texte avait été commenté par un article de Yegor Gaidar dans le Financial Times qui avait fait un certain bruit. Nous présentions de cette façon l’événement, dans un F&C, le 31 mars 2006 :

«L’article de l’ancien Premier ministre russe Yegor Gaidar, dans le Financial Times du 28 mars 2006, a fait un bruit étouffé mais significatif. Une source à la Commission européenne nous dit qu’“aujourd’hui [jeudi 30 mars], tout le monde ne parlait que de cela. Des avis sont échangés, des informations demandées et, surtout, une surprise et une crainte générales devant les hypothèses que suggère le texte”. Notre source précise que c’est la première fois qu’on perçoit à la Commission “une préoccupation réelle à propos de la politique, du comportement voire de l’équilibre psychologique des Américains”.

»Il s’agit d’un commentaire sur un autre texte, un article paru dans la dernière livraison de Foreign Affairs, — “The Rise of U.S. Nuclear Primacy”, de Keir A. Lieber et Daryl G. Press, dans le numéro de mars-avril 2006.»

F. William Engdahl écrit notamment, à propos de cet article de Foreign Affairs, en citant un passage révélateur concernant le système anti-missiles :

«Kier Lieber and Daryl Press, two US military analysts, writing in the influential Foreign Affairs of the New York Council on Foreign Relations in March 2006, noted, “If the United States' nuclear modernization were really aimed at rogue states or terrorists, the country's nuclear force would not need the additional thousand ground-burst warheads it will gain from the W-76 modernization program. The current and future US nuclear force, in other words, seems designed to carry out a pre-emptive disarming strike against Russia or China.”

»Referring to the aggressive new Pentagon deployment plans for missile defense, Lieber and Press add, “the sort of missile defenses that the United States might plausibly deploy would be valuable primarily in an offensive context, not a defensive one — as an adjunct to a US First Strike capability, not as a stand-alone shield. If the United States launched a nuclear attack against Russia (or China), the targeted country would be left with a tiny surviving arsenal — if any at all. At that point, even a relatively modest or inefficient missile defense system might well be enough to protect against any retaliatory strikes...”»

Le cas stratégique apparaît évident. Le déploiement des anti-missiles aux frontières de la Russie ressuscite le débat sur ces systèmes, dont on sait qu’ils sont fondamentalement déstabilisants et qu’ils alimentent la course aux armements. Croire, avec une ingénuité désarmante ou bien des tonnes d’arrière-pensées, que la Russie laissera faire cela selon l’hypothèse que ces systèmes sont présentés comme n’étant destinés qu’à des menaces iraniennes et nord-coréennes pour dans dix ans est dans tous les cas irresponsable. La Russie ne laissera évidemment pas faire ; c’est-à-dire qu’elle ripostera par le déploiement de missiles ayant pour objectifs au moins ces bases, en Europe, peut-être d’autres objectifs militaires en Europe, — au besoin en rouvrant des chaînes de production d’engins type SS-20 et en quittant le traité TNF.

Le raisonnement est impératif, non pas pour des raisons politiques mais pour des raisons stratégiques. La sécurité nucléaire d’une puissance comme la Russie ne se négocie pas. (On peut imaginer la réaction US si des anti-missiles russes pour contrer une menace “terroriste” quelconque d’Amérique Latine, — celle du “terroriste” Chavez disons, pour conserver un peu d’humour, — étaient déployés à Cuba.) Ce qui est étonnant, c’est que, devant cette sorte d’évidence, la plupart des pays (notamment européens) répondent en mesurant la vigueur de la démocratisation et du respect des droits de l’homme en Russie. Quoi qu’il en soit de cette matière honorable des droits de l’homme et de la démocratisation, — quoi qu’il en soit de la réelle responsabilité russe, qui reste à voir, — il faut comprendre et admettre, ou bien simplement admettre si l’on est incapable de comprendre, que la sécurité nucléaire se situe sur un autre plan.

Une crise bureaucratique

La diplomatie US répète avec autant de conviction qu’un bœuf aux labours la version officielle qui lui est fournie par le Pentagone. Elle est “perplexe” devant les réactions russes. («Moscow perplexes U.S. over missile defense in Europe», de Thom Shanker, dans l’International Herald Tribune du 21 février). C’est-à-dire qu’elle nous fournit la version en langue type-Kremlin de la position de la propagande US, avec en tête l’extraordinaire incompétence de la secrétaire d’Etat.

«Senior U.S. officials expressed dismay and frustration Wednesday at vitriolic language from Kremlin leaders and a top general in Moscow over Americans plans to base missile defenses in Eastern Europe, with Secretary of State Condoleezza Rice saying the proposal was intended to counter the possible development of long-range Iranian missiles and constituted no threat to Russia's vast arsenal.

»“I think everybody understands that with a growing Iranian missile threat, which is quite pronounced, that there need to be ways to deal with that problem, and that we're talking about long lead times to be able to have a defensive counter to offensive missile threats,” Rice said.»

Sur le point de l’évaluation des buts de Washington, nous tendons à diverger de l’interprétation de F. William Engdahl, ou de celles qu’il rapporte : «What is increasingly clear, at least in Moscow and Beijing, is that Washington has a far larger grand strategy behind its seemingly irrational and arbitrary unilateral military moves.»

Au contraire, nous pensons qu’il s’agit bien d’initiatives militaristes “arbitraires et unilatérales”, mais qui se font naturellement selon des schémas classiques (celui de la Guerre froide et de la confrontation avec la Russie étant le plus classique) et selon la logique qui va avec. Les initiatives militaristes “arbitraires et unilatérales” prennent tout leur sens de façon automatique, dans ces cadres pré-existants qui orientent la séquence.

Il apparaît en général que l’actuelle initiative est le produit d’un processus bureaucratique naturel qui aurait existé sans les groupes de pression extérieurs ou intérieurs, idéologiques ou autres. Bien sûr, ces groupes de pression facilitent l’évolution, mais à peine. Sur cette question des anti-missiles, le département d’Etat serait à peine consulté et il aurait à défendre le dossier selon les arguments directement venus du Pentagone, sans délibérations ni confrontations entre les deux départements, ou entre ses propres services. De là de nombreuses maladresses dont est truffée cette affaire : absence de consultations avec les Russes, contrairement à ce qu’affirment les dirigeants polonais qui répètent les consignes ; absence d’une apparence de consultations avant le choix si controversé des théâtres de déploiement. Ces maladresses ont exacerbé les réactions russes et aggravé la situation générale. C’est bien là une marque de l’aveuglement bureaucratique.

Dans cette perception stratégique, le but reste celui de la supériorité. Il est affiché implicitement d’une façon si voyante qu’il en est également très contre-productif. Si la séquence actuelle se poursuit, il est probable que les Russes déploieront des contre-mesures “asymétriques” (missiles INF) avant même que le réseau anti-missiles soit en service.

Vers Euromissiles-II

Comme nous l’avons déjà observé, le point qui nous paraît le plus important est politique. Bien que les données stratégiques soient différentes de la crise des Euromissiles, les similitudes politiques sont très grandes, justifiant qu’on puisse considérer cette situation comme la prémisse d’une crise des Euromissiles-II.

La crise des Euromissiles première du nom naquit d'une rupture de la symétrie de l'équilibre stratégique Est-Ouest de théâtre (en Europe), pour des raisons techniques de divergences doctrinales et de systèmes d'arme. Plutôt que de déséquilibre (notion quantitative), il faut parler d'un passage de la symétrie à l'asymétrie. Ayant perdu l'assise technique artificielle de la symétrie des systèmes, on confronta la situation de dissuasion de facto aux réalités géographiques et stratégiques nouvelles et on constata que cette dissuasion n’existait plus. C’était la crise.

Dans le cas actuel, on observe le même phénomène, mais cette fois en train d’être manufacturé par l’irresponsabilité bureaucratique du Pentagone (le réseau anti-missiles joue le même rôle déstabilisateur que les SS-20 soviétiques à partir de 1977). L’évolution vers l’asymétrie va engendrer une crise stratégique, une course aux armements, une asymétrie en aggravation, des tensions grandissantes. Comme en 1977 (début de la crise des euromissiles), c’est l’Allemagne qui en prend conscience la première. (Nous mettons à part les pays d’Europe de l’Est, totalement irresponsables sauf très rares exceptions, incapables d’un raisonnement stratégique et uniquement axés sur leur sujétion à Washington.)

L’Allemagne est la plus proche de la Russie des grandes nations européennes de l’Ouest, elle a des liens stratégiques et énergétiques avec la Russie, elle n’a pas de protection spécifique propre (pas de nucléaire, comme la France). Elle craint le durcissement stratégique auquel sont amenés les Russes, sans compter les risques d’impondérable (le régime russe n’est pas encore assuré ; le pouvoir peut passer à des groupes irresponsables ou extrémistes, justement à cause de cette crise, ce qui conduirait à une véritable menace russe). Cette fois, à la différence de 1977, le rôle de Washington est complètement différent : de protecteur potentiel, il est devenu l’irresponsable déclencheur de crise. Pour l’Allemagne aujourd’hui, Washington est le problème et non plus la solution du problème comme il l’était en 1977. A l’inverse de 1977 également, le découplage Europe-USA, qui était le grand risque de la crise, pourrait devenir la voie d’apaisement de la crise.


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