Notes sur la transversale BNP-Mistral-Ukraine-dollar

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Notes sur la transversale BNP-Mistral-Ukraine-dollar

7 juillet 2014 – Il y a une grande confusion, ou bien disons une grande animation, autour des thèmes assez polémiques qui vont nous occuper ici, en apparence éloignés les uns des autres, et qui sont liés par des voies improbables ou inattendues, mais finalement se révélant en parfaite correspondance ... Ou bien alors est-ce plutôt la logique de ces temps extraordinaires où il faut savoir faire un choix judicieux entre l’affrontement des narrative pour dénicher une précieuse petite pépite qui s’appelle “vérité de situation” ? Ainsi nous vient à l'esprit la perception métahistorique...

Dans le cas qui nous occupe ici, nous citerons en vrac l’amende colossale du ministère US de la Justice contre BNP-Paribas, l’un ou l’autre bruit d’alcôve, du Saker à ZeroHedge.com, la Russie et Vladimir Poutine, le Mistral que la France doit livrer à la Russie, des déclarations du gouverneur de la Banque de France et d’autres du ministre Sapin, l’impeccable pro-américanisme de François Hollande à la fortune des négociations ukrainiennes, – enfin, dernier argument qui sous-tend également la question centrale dont on débat dans ce texte, – l’“alliance anti-dollar” en formation, du moins le chuchote-t-on avec de plus en plus d’insistance (pour ce dernier cas, voir le 4 juillet 2014).

Essayons d’ordonner nos perles diverses, chacune de leur plus belle eau, de façon à composer le collier qui nous intéresse.

Un formidable déni de souveraineté nationale

Il y a donc l’“amende colossale” imposée à BNP-Paribas par Mr. Eric Holder, secrétaire à la justice dans l’administration Obama et exécuteur de nombre des hautes œuvres du Système, pour violation des sanctions imposées contre plusieurs pays, dont l’Iran principalement, par les USA. Cette non-moins colossale briganderie, ou racket selon certains, marche essentiellement parce que la soumission au dieu-dollar est générale dans les pays du bloc BAO, et notamment en France, et que la BNP fonctionne effectivement pour une très grande part par le biais du dollar.

Il s’agit d’un formidable déni de souveraineté nationale, à laquelle les nations concernées se soumettent en général sans trop de chicaneries. On mesure alors le degré d’abaissement, l’acquiescement presque masochiste à l’asservissement, l’ignorance abyssale des principes et de leur nécessité structurelle. Qu’il s’agisse de la France dans ce cas, et un cas-limite certes vue la rondeur de la somme, voilà qui achève de couper le souffle pour ceux qui ont encore à cœur de retenir le leur pour cette sorte de circonstance. Pour les commentateurs de talk-shows, la France-poire (du président-poire) est plus que jamais la “patrie des droits de l’homme”, cela jusque dans les bavardages de salon ; pour d’autres, dont il faut bien dire que nous sommes, elle était “la patrie souveraine des principes” jusqu’aux sommets du mysticisme de Jeanne. Chacun fait ses emplettes où il peut ; pour certains, par conséquent, l’habitude de fréquenter la France pour y retrouver le souffle de la grande Histoire est, pour l’instant, remisée au magasin des accessoires. On verra plus tard.

Trouvaille du Pentagone et de l’OTAN

Ce moment de juste courroux dissipé, il vient alors à la connaissance des chroniqueurs qu’une autre version que celle de la banque mise à l’amende pour n’avoir pas respecté la loi des autres commence à apparaître, de-ci de-là, à partir du 20 juin. On sait qu’Obama a demandé avec insistance à Hollande, le 5 juin à Paris, que la France abandonne la vente de quatre unités de la classe Mistral (porte-hélicoptères et navire de contrôle et de commandement) à la Russie, et qu’Hollande a répondu par la négative ; on sait qu’Hollande a demandé avec insistance à Obama qu’il intervienne pour revoir la question de l’amende à la BNP et qu’Obama a répondu par la négative.

A la lumière de ce chassé-croisé, certains commencent donc à proposer l’interprétation selon laquelle l’amende contre la BNP sanctionne en réalité la livraison des Mistral. Il y a le site The Saker, que nous citions le 26 juin 2014 :

«Le Saker, du site The Vineyard of The Saker, le 24 juin 2014, cite aussi l’affaire du Mistral, mais en l’assimilant à l’affaire de la banque Paribas. “I have to immediately warn everybody that this [Ukrain’s crisis] is far from over. For one thing, we should never under-estimate the power of the AngloZionist Empire who, just to make an example, has just slapped a 9 billion dollar fine on France for refusing to cancel the Mistral contract (well, officially, for not abiding by US sanctions on Somalia, Iran and Cuba)...»

L’on dit que cette idée de joindre l’amende-BNP et la vente des Mistral dans un marché-pirate du type donnant-donnant à la mode du Chicago des années-Capone, est venue à la fois du Congrès et de l’OTAN, où l’on a beaucoup intrigué ces derniers mois à propos du Mistral. Obama, assez mécontent de son séjour parisien et normand des 4-6 juin, et plutôt remonté contre Hollande qui a reçu Poutine et qui lui a répondu négativement pour les Mistral, aurait alors approuvé l’idée après que celle-ci ait été activée sans qu’on l’en ait avisé. Le marché aurait été soumis sans ménagement aux Français.

Poutine, les pieds dans le plat

Cette version prend une dimension encore plus impressionnante lorsque le président russe Poutine met les pieds dans le plat, le plus officiellement du monde, dans le discours qu’il adresse à ses ambassadeurs le 1er juillet 2014. Il fait de l’amende à la BNP une “amende” pour la livraison des Mistral français à la Russie et assure que les USA ont promis de réduire, voire d’“oublier” cette amende si la France annulait son contrat Mistral.

«Nous sommes au courant de la pression que nos partenaires américains mettent sur la France pour ne pas fournir les Mistrals en Russie. Et nous savons même qu’ils ont laissé entendre que si les Français ne livrent pas les Mistrals, ils se débarrasseraient en douce des sanctions contre la banque, ou les minimiseraient au moins.»

Poutine, qui ajoute à ce paragraphe une question aimablement ironique («N’est-ce pas clairement du chantage?»), a de plus en plus souvent l’habitude de sortir certaines remarques et détails gênants pour ses “partenaires” du bloc BAO, comme pavés virevoltants dans une mare boueuse. Il avait fait un peu dans le même genre avec Snowden, il y a un an (voir le 15 juillet 2014). Soyons assurés d’une chose, parce que Poutine est un homme prudent : s’il lance une telle affirmation, c’est qu’il est sûr de ses sources, – bref, il ne s’embarque pas sans biscuits... Au reste, on attend encore un démenti officiel des parties concernés, que ce soit le brillant BHO ou notre président-poire. Les activistes washingtoniens, eux, ont conçu de la remarque de Poutine une grande amertume, qui s’exprimera en un sentiment encore un peu plus anti-français : ils ont jugé que la France avait cafardé du côté des Russes, les informant de quelle sorte de pression américanistes ils étaient les victimes à cause de l’affaire Mistral, et qu’ils étaient ainsi d’autant plus admirables de tenir...

L’honneur de la presse-Système en France

Par contre, en France, dans la basse-cour de la presse-Système, non vraiment pas, on ne mange pas de ce pain-là... La nouvelle, cette affirmation étonnante du président d’un grand pays concernant une magouille de cette bassesse, entre “amis”, concernant une banque, de l’armement, une montagne de fric, une interférence sans vergogne dans la souveraineté de la France, voilà qui aurait dû passionner la presse-Système française, aussi libre qu’indépendante, avec son alacrité légendaire, son acharnement à dénoncer les injustices. Certes, la déclaration de Poutine est plus ou moins partout mentionnée, mais le plus souvent avec des pincettes, comme si l’on se bouchait le nez, avec assez peu de commentaire sur le fond sinon quelques remarques en clin d’œil (“théorie du complot” ?). On comprend aisément qu’on a cité cette source avec une grande suspicion, – pensez, le président de la Fédération de Russie ! On ne risquerait pas d’entacher l’honneur de nos relations avec les USA pour une rumeur de cet acabit.

Au contraire, on en fait un argument de plus pour grandeur et la beauté du libre esprit-critique, en général contre l’épouvantail de service. Ainsi en est-il de L’Express, cas exemplaire de la basse-cour bien entendu, avec sa démarche dite-éditoriale attachée, à cette occasion, à décortiquer les manigances... de Poutine. L’hebdo s’attache donc, le 2 juillet 2014, à la “bonne aubaine pour Poutine” (titre) : «L'occasion était belle. Vladimir Poutine s'affiche en défenseur de l'Europe, de son indépendance, et en particulier de la France contre le “chantage” américain, en profitant de la polémique sur l'affaire BNP et de la vente de Mistral à la Russie.» Commentaire tranchant et avisé, certes, mais le fond de l’affaire ? Nos journalistes libres et indépendants se sont-ils interrogés, 1) sur la véracité de ce “chantage” (entre guillemets), 2) sur la valeur morale de l’amitié US interprétée à la baguette du maître-chanteur, 3) sur l’intérêt d’une telle alliance (avec les USA) pour les intérêts français soumis à un traitement si attentif ? (En général, on vous renvoie à vos bêtes questions en précisant que “les Américains, eux au moins, sont réalistes”.)

Une “politique extérieure” réduite au chantage

Par contre, certains, dans la presse US selon des types différents (presse-Système et réseaux), s’intéressent à la chose du point de vue autre qu’anecdotique ou du minimum syndical de la citation, accompagnée de l’une ou l’autre pirouette permettant de faire un commentaire sur la paille (déclaration de Poutine) sans s’intéresser à la poutre (le chantage US). C’est le cas de ZeroHedge.com, qui pétrole beaucoup contre ses diverses autorités nationales et à propos du sort du dollar ; c’est aussi le cas de Bloomberg.News.

Le 1er juillet 2014, ZeroHedge.com annonce la nouvelle (le chantage) en citant Bloomberg.News, lequel cite et commente Poutine. Voici Bloomberg.News citant Poutine et ZeroHedge.com commentant l’ensemble sans beaucoup d’aménité pour une telle “politique extérieure” US réduite au chantage. (Ici, dans la traduction française du “Saker-français”, le 2 juillet 2014.) :

«La plus grande banque de la France a accepté hier de plaider coupable (selon des documents de la justice) en acceptant l’amende de presque 9 Mds US $, conséquence de ses transactions interdites impliquant le Soudan, l’Iran et Cuba pour la période 2004 à 2012. La compagnie sera temporairement interdite d’effectuer certaines transactions en US $. Le Président français François Hollande a refusé d’annuler un contrat de vente de deux bateaux de guerre de type Mistral porte-hélicoptère à la Russie face à la critique des États-Unis.

»“Nous sommes au courant de la pression que nos partenaires américains mettent sur la France pour ne pas fournir les Mistrals en Russie”, a dit Poutine aux diplomates russes à Moscou aujourd’hui. “Et nous savons même qu’ils ont laissé entendre que si les Français ne livrent pas les Mistrals, ils se débarrasseraient en douce des sanctions contre la banque, ou les minimiseraient au moins”, a-t-il poursuivi, sans nommer explicitement BNP Paribas. “N’est-ce pas clairement du chantage ?” [...]

»Bien évidemment, c’est du chantage, mais ce qui est pire c’est que c’est la démonstration du gouffre dans lequel les États-Unis tombent quand il ne parviennent pas à leurs fins sur la scène internationale, même avec leurs soi-disant alliés, ce qui est pratiquement toujours le cas sous Obama.»

»Mais comme le plus grand adversaire des sanctions russes en Europe est, de loin, l’Allemagne (en dépit ce que Merkel raconte chaque jour), et comme la Russie contrariera certainement les États-Unis dans les mois à venir, on se demande quelle action criminelle et judiciaire les États-Unis monteront contre la Deutsche Bank dans les mois à venir : d’abord du chantage, ensuite une “punition” pour oser s’engager aux côtés de la superpuissance subitement la plus détestée de l’Amérique ? Et cela amène une interrogation encore plus intéressante : avec la politique étrangère américaine partie pour poursuivre dans ses voies désastreuses, la meilleure façon de profiter de l’incompétence de John Kerry and Co. n’est-elle pas de court-circuiter une poignée de banques européennes ? Car ce qui est arrivé à BNP se reproduira certainement ailleurs en Europe...»

Le gouverneur de la Banque de France et le dollar

Les Français ne s’intéressant guère à cette piste du “chantage” de leur grand allié, pas plus qu’ils ne font grand bruit autour de la connexion qu’on pourrait établir avec le sort du dollar, il importe essentiellement de suivre les sources US déjà citées qui continuent à porter leur attention sur cette affaire selon cette vision multiple. Ces sources US relaient des sources russes qui s’intéressent elles aussi à la chose, notamment l’article de Valentin Mandrasescu, dont nous avons publié des extraits le 3 juillet 2014, et citant lui-même une intervention du gouverneur de la Banque de France, Christian Noyer.

Les informations font de curieux circuits : c’est à la suite de cette intervention russe que Bloomberg.News s’est intéressé à la chose, en allant à la citation directe, qui vient du magazine Investir, laquelle est ainsi retranscrite en anglais, et c’est évidemment dans cette langue qu’elle aura le plus d’effets... A la question de savoir si le rôle du dollar comme devise internationale ne créait pas des risques systémiques, Noyer répond (nous en restons au français, sur le site Les Echos/Investir, à la date du 4 juillet 2014) :

«Au-delà de ce cas particulier, l’accroissement des risques juridiques venant de l’application des règles américaines à l’ensemble des transactions en dollar de par le monde peut pousser à une diversification des devises utilisées. BNP Paribas a été l’occasion pour de nombreux observateurs de se rappeler qu’il y avait déjà eu un certain nombre de sanctions et de penser qu’il y en aurait certainement d’autres dans le futur. Un mouvement de diversification des devises utilisées dans le commerce international est inévitable. Le commerce entre l’Europe et la Chine n’a pas besoin d’utiliser le dollar et pourra être intégralement libellé et réglé en euro ou en renminbi. La marche vers un monde monétaire multipolaire est l’orientation naturelle, dès lors qu’il existe plusieurs grands ensembles économiques et monétaires très puissants. La Chine a ainsi décidé de développer le renminbi comme monnaie de règlement. La Banque de France a été à l’origine du swap BCE-Banque populaire de Chine (BPOC) et nous venons de conclure un mémorandum sur la création d’un système de compensation du renminbi offshore à Paris. On a une très forte coopération avec la BPOC dans ce domaine. Mais ce sont des évolutions qui prennent du temps. Il ne faut pas oublier qu’il s’est passé plusieurs décennies après que les Etats-Unis sont devenus la première économie du monde pour que le dollar remplace la livre sterling comme première monnaie internationale. Mais le phénomène de l’extension de l’application des règles américaines à toutes les transactions en dollars de par le monde peut avoir un effet d’accélération.»

La sympathique habileté trouillarde de la France-poire

Finalement, l’idée de la connexion du dollar commence à circuler en France plus ou moins à ciel ouvert, plus ou moins ouvertement, malgré l’élégance bien française de la presse-Système qui n’entend pas lancer un débat déplacé et impoli pour la bonne réputation des amis américanistes. Des officiels et autres en parlent, avec habileté, retenue, prudence et à mots couverts. Ainsi Reuters rapporte-t-il, le 5 juillet 2014, des déclarations du directeur-général de Total, ainsi que du ministre français Sapin, laissant comprendre que, certes et après tout, l’idée de commercer avec autre chose que du dollar ne relève pas du seul domaine de l’apostasie, avec combustion immédiate sur le bûcher.

«Christophe de Margerie was responding to questions about calls by French policymakers to find ways at EU level to bolster the use of the euro in international business following a record U.S. fine for BNP. “Doing without the (U.S.) dollar, that wouldn’t be realistic, but it would be good if the euro was used more,” he told reporters. “There is no reason to pay for oil in dollars,” he said. He said the fact that oil prices are quoted in dollars per barrel did not mean that payments actually had to be made in that currency.

»French Finance Minister Michel Sapin said on Thursday that euro zone finance ministers would discuss ways of boosting use of the euro in international trade in their next monthly meeting on Monday. “It would be a way to protect businesses when, outside of U.S. territory, they carry out transactions that are perfectly legal in the country they belong to,” he said.»

On y revient deux jours plus tard, cette fois par le biais d’une interview du même ministre français Sapin, de Bloomberg.News, retranscrite par ZeroHedge.com le 6 juillet 2014. Cela nous vient de la bonne ville d’Aix-en-Provence, où se trouvait Sapin, pas très loin de la montagne Sainte-Victoire chère à Cézanne.

«“We sell ourselves aircraft in dollars. Is that really necessary? I don’t think so,” Sapin says, adding “I think a rebalancing is possible and necessary, not just regarding the euro but also for the big currencies of the emerging countries, which account for more and more of global trade.” “We can avoid the exchange rate risk, and that’s always useful. We can diminish financing costs in pricing more in other currencies,” Sapin says. “This is not a fight against dollar imperialism,” Sapin says.

»“It’s up to Europe, to the euro zone in particular, to lead this argument,” Sapin says. As The FT reports, Mr Sapin said he would raise the need for a weightier alternative to the dollar with fellow eurozone finance ministers when they meet in Brussels on Monday, although he declined to go into detail about what practical steps might emerge.»

Salut et respect, ô “Dollar Imperialism

On restera sur ces dernières déclarations de Sapin, que Durden présentait dans son texte sous le titre dont nous espérons qu’il le voulait ironique, – et qui l’est objectivement, quoi qu’il en soit : «France Assures Push Against Petrodollar Is Not A “Fight Against Dollar Imperialism”» Ainsi la France, par la voix de son ministre, entend-elle assurer aux USA, dont elle vient de subir le chantage qu’on sait, qu’elle pourrait certes envisager de se passer du dollar pour telle ou telle emplette de ses clients habituels, mais que cela ne serait fait qu’au nom du bon sens commercial.

Margerie était déjà assez bien dans le genre : “Faire sans le dollar, cela ne serait pas réaliste, mais il serait bien d’utiliser un peu plus l’euro”, – ce qui revient à dire “laissez-nous, très chers amis, être un tout petit peu moins soumis à votre racket”. Sapin, lui, fait beaucoup plus fort : il garantit que sa suggestion d’envisager de moins utiliser le dollar n’a rien à voir avec une lutte contre le racket pratiqué par les Etats-Unis. A force de prudence effrayée, le ministre nous assure donc que le racket, ou l’“impérialisme du dollar”, existe bel et bien, et qu’il s’agit évidemment de ne rien faire contre lui, donc que cet “impérialisme du dollar” est tout à fait convenable et justifié. On dirait que Sapin, parlant de l’“impérialisme du dollar”, nous parle d’une vertu cardinale qu’il importe surtout, – vertu oblige, – de ne pas écorner. La trouille considérable de la France-poire fait involontairement surgir des vérités certes connues, mais qui gagnent à être proclamées haut et fort.

La cerise sur le gâteau ne surprendra personne : la conclusion du ministre est que c’est à l’Europe, cette formidable citadelle du volontarisme souverain, d’assurer la mise en place de cette entreprise de moins utiliser le dollar au profit de l’euro. Le gouvernement de la France souveraine et néanmoins poire entend nous démontrer une fois de plus la parfaite impuissance volontaire où il se situe. La patate chaude circule parfaitement de l’un à l’autre et l’on est conduit à observer qu’il n’y a rien de nouveau dans leur comportement, sauf la reconnaissance que la patate chaude existe, et qu’elle est brûlante. Mais justement, c’est ce dernier point qui nous importe...

Le tourbillon, de l’Ukraine au dollar

Bien entendu et telles qu’en elles-mêmes, la France ne fera rien et l’Europe ne fera rien. Mais peut-être ne serait-il pas inutile d’employer un conditionnel, avec les modifications nécessaires : “Bien entendu et si elles étaient laissées à elles-mêmes, la France ne ferait rien et l’Europe ne ferait rien”, – car ni l’une ni l’autre ne sont, dans cette affaire, “laissées à elles-mêmes”. On comprend évidemment que “cette affaire” de la dédollarisation, ou de l’“alliance contre le dollar” c’est selon, n’implique en rien au premier abord, ni la France, ni l’Europe, et qu’il n’était nullement prévu que ni l’une ni l’autre n’y fussent impliquées si tôt dans le processus.

Dans la séquence qu’on connaît, c’est la Russie qui est d’abord impliquée, par la force des choses, c’est-à-dire à cause de la crise ukrainienne qui est l’événement qui l’a durcie assez pour songer à lancer le processus des échanges hors-dollar, à commencer par la Chine ; et avec la Russie, effectivement, la Chine, puis éventuellement les BRICS. La France (laissons l’Europe de côté) n’y est impliquée que “par accident”, – mais quel “accident” ! L’amende contre la BNP, puis, par le biais qu’on a vu, la question des Mistral qui télescope directement la crise ukrainienne ; laquelle crise ukrainienne, d’où est sortie l’idée de la dédollarisation du côté russe, tend à évoluer en une situation brutale, confuse et incontrôlée, où la France (avec l’Allemagne) a une position qui commence à diverger de celle des USA... L’on voit que tout se tient, que les choses tourbillonnent en établissant des connexions inattendues entre les différents acteurs et les différentes crises.

Dans ce cas, et raisonnant par inversion dans une situation qui est toute entière marquée par ce mouvement vicieux, la faiblesse extraordinaire de la France-poire, sa quasi-inexistence, sont paradoxalement un avantage, du point de vue de l’antiSystème. L’important est effectivement que la politique-Système des USA se développe dans toute sa surpuissance, car c’est bien cette surpuissance, aveugle, ennemie de l’arrangement et inapte au compromis, laissée complètement à elle-même (voir ce même 7 juillet 2014), c’est bien elle qui mène le jeu et qui oblige à certaines évolutions, à certains reclassements, à certaines positions.

Paradoxale vertu de la faiblesse-poire de la France

Si la France était forte et souveraine, comme elle l’était du temps où de Gaulle dénonçait l’hégémonie du dollar, l’hégémonisme américaniste prendrait des gants, comme il savait encore le faire du temps où de Gaulle le vitupérait. Il laissait le général faire ses discours, ne réagissait pas directement et travaillait en coulisses à monter ses coups fourrés ou à jeter de l’huile sur le feu là où ça brûle, – qui réussissaient ou pas, c’est selon. (A côté de la narrative classique qui voyait dans la subversion communiste extérieure, la RDA particulièrement, la “main invisible” qui avait favorisé les événements de mai 68 dont l’effet était évidemment absolument antigaulliste, – tout comme son “esprit”, d’ailleurs, – il y a celle qui nous dit que ce sont plutôt les USA qui les ont alimentés. Divers documents déclassifiés ont largement conforté la véracité de la seconde thèse, et complètement démenti la première. Cette position et cet activisme US ont beaucoup à voir avec une riposte contre la politique monétaire, anti-dollar, de De Gaulle, développée de 1965 à 1968.)

Comme l’on sait et comme l’on vous l’assure, le président-poire n’est pas le général. Avec lui, l’hégémonisme américaniste qui a perdu tout sens de la mesure et de la retenue en devenant politique-Système pure à l’occasion de la crise ukrainienne, n’a pas à prendre de gants ; il n’a et n’aura de cesse d’affirmer publiquement sa prééminence, si possible en cherchant à humilier, à affirmer sa surpuissance, parce que la faiblesse (ici, celle de la France) invite à ce traitement dans cette sorte d’occurrence, parce que l’expression de sa surpuissance est d’abord pure communication et que toutes ces attitudes que l’on décrit ressortent de la communication. Malgré la prodigieuse soumission française mise en place au moins depuis 2009 (réintégration de la France dans le commandement intégré de l’OTAN), raffinée par le régime-poire du président Hollande, la France est redevenue, du point de vue de la communication, une sorte d’“ennemi intérieur” (au bloc BAO), essentiellement grâce à l’affaire du Mistral revisitée dans le cadre de la crise ukrainienne et de l’antagonisme avec la Russie, – ou disons par la grâce de l’affaire du Mistral dans ce contexte. C’est dire si la question du dollar tombe à pic et si la phrase touchante du ministre Sapin («This is not a fight against dollar imperialism») sera perçue comme une attaque indirecte, dite sous l’apparence de la conciliation, bien dans la manière de ces “fromages qui puent”, selon la dialectique des Guignols de l’info. (Lesquels guignols, se mettant au diapason de l’esprit-poire, ont pourtant, eux aussi, mis une sourdine dans l’emploi de leur marionnette “Sylvestre” qui figurait dans leur show l’épouvantable yankee capitaliste et envahisseur des pays à soumettre.)

D’autre part, cette faiblesse du régime-Hollande s’exerce au niveau intérieur, et l’on sait dans quelle mesure considérable. Dans ce cadre fissuré et branlant, avec un chômage galopant, avec l’image d’un président faible omniprésente en France, l’hypothèse de l’abandon de la commande Mistral est de plus en plus perçue comme une catastrophe en matière de communication, avant même qu’il soit question des répercussions économiques. De ce côté-là également, la position française est verrouillée par la faiblesse de l’actuel pouvoir.

L’avantage de ces deux faces qantagonistes d’une même faiblesse est que la France-poire de Hollande aura bien du mal à se faire oublier, qu'elle sera l'objet de pressions brutales, qu'elle sera obligée dans telle ou telle circonstance, de prendre une posture de simili-résistance. Ainsi en sera-t-il pour cette affaire Mistral-dollar, qui touche au fond la sensibilité du Système. Comme le fait remarquer Durden, la politique US (la politique-Système) s’y entend parfaitement pour se faire, à coups de pressions brutales et de manœuvres sordides, d’amis fidèles et si soumis des ennemis contraints mais ennemis tout de même. C’est tout le mal qu’on peut souhaiter à la France-poire pour qu’elle ne devienne pas complètement blète.

Destin inattendu de la France devenue poire

Tout le monde fonctionne par inversion, sous l’empire du Système qui impose sa politique-Système et son équation surpuissance-autodestruction. Poutine n’a pas voulu la confrontation ukrainienne, pas plus qu’il n’a voulu lancer une croisade anti-dollar aussi militante, puisque c’est un modéré centriste contrairement au portrait que le Système impose de tracer aux tacherons du système de la communication. Il est contraint à sa politique actuelle par le comportement du Système et par la politique-Système qu’opérationnalisent les USA ; il y est d’autant plus contraint qu’à chaque fois qu’il semblerait vouloir s’en dégager pour revenir à une position plus modérée, il apparaît comme un simulateur aux yeux du Système, lequel réagit d’une telle façon que se renouvelle et se réaffirme cette contrainte. Ainsi la Russie est-elle “contrainte” par les circonstances, et conduite à poursuivre certaines options déstabilisantes, y compris la recherche active d’une dédollarisation.

Pour de tout autres raisons, Hollande est dans un cas similaire, comme le sont plus ou moins de pays du bloc BAO, tous touchés par les contraintes du Système et de sa politique-Système ; mais il est le de loin le plus remarquable, le primus inter pares dans ce cas similaire. Il en est ainsi parce qu’il est président de la France et que la France, cela a une signification de poids, symboliquement quand la substance politique a disparu ; parce qu’ainsi sa faiblesse embourgeoisée de notaire de province est d’autant plus notable, si l’on peut dire, et inattendue, intrigante jusqu’à paraître suspecte, jusqu’à faire croire au Système, avec sa psychologie yankee, qu’il y a là un simulacre, la simulation d’une traîtrise à-la-de-Gaulle... Ainsi Hollande pourrait-il finalement connaître la malchance éventuelle d’apparaître dans le même registre que Poutine aux yeux des analystes extrémistes washingtoniens qui forment l’essentiel de la pensée-Système à Washington. De ce point de vue, l’affaire du Mistral joue un rôle essentiel ; elle ne passera pas avant longtemps, et l’on peut s’attendre à en entendre là-dessus en novembre prochain, lorsque la première unité sera livrée aux Russes, – si les sous-marins d’attaque de l’US Navy la laisse passer sans torpillage justicier. Puisque l’on sait bien que l’affaire Mistral renvoie à la Russie et à la crise ukrainienne, et à l’affaire de l’“impérialisme du dollar”, nous voilà ramenés à la problématique principale de notre propos au premier plan, après en avoir présenté les nombreuses interférences et constaté l’extrême difficulté, sinon l’impossibilité pour les Français de s’en sortir sans subir l’opprobre des USA.

... Bien entendu, nombre de ces observations, et d’abord celles qui concernent la vente des Mistral, seraient rendues caduques par un événement stratégique important en Ukraine, et notamment et essentiellement une éventuelle intervention russe. De toutes les façons, toutes les questions et affaires pendantes, entre la Russie et le bloc BAO, voire même dans les relations internationales dans leur globalité, seraient à reconsidérer de fond en comble... Au contraire, cette réflexion sur les affaires actuelles, et notamment sur la question de la dédollarisation, nous conduit à penser que les tensions qui se développent actuellement contribuent à renforcer le potentiel explosif et déstabilisant que produirait une intervention russe en Ukraine. Il est même très possible, et même tout à fait probable, que le processus de dédollarisation en serait, pour certains pays, radicalement accéléré, notamment à cause de nouvelles sanctions. La France elle-même, dans toute sa splendide faiblesse, – comme l’on disait “splendide isolement” pour l’Angleterre au XIXème siècle, – serait contrainte à examiner avec d’autant plus d’attention la question de l’“impérialisme du dollar” et de la dédollarisation, pour garder les contacts commerciaux qui importent avec des pays abandonnant le dollar.

Certes, cela est pour nous confirmer dans la conviction que la position et le statut du dollar ne peuvent changer que sous l’effet direct ou/et indirect d’événements purement politiques. Mais quand ces événements politiques ont lieu, alors gare à la rapidité et à l’imprévisibilité du changement, même de la part d’acteurs complètement inattendus, comme l’est la France devenue poire.


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