Mesure de la révolte

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Mesure de la révolte

25 février 2007 — La question de la position, voire du “moral” des chefs militaires par rapport aux diverses entreprises bellicistes de l’administration GW est un sujet aujourd’hui classique. Il n’a jamais été aussi insistant et dramatique qu’avec la possibilité d’une attaque de l’Iran. On a déjà lu qu’un analyste et commentateur aussi réputé que William S. Lind recommande rien moins qu’une sorte de “putsch” des chefs d’état-major pour tenter d’empêcher une telle attaque.

Le Sunday Times donne des échos du climat actuel chez les généraux et amiraux US. L’image est dramatique. Dans l'article qu'il publie aujourd'hui, le journal signale qu’au moins cinq généraux et amiraux sont prêts à démissionner en cas d’attaque. Cette idée même est, sans aucun doute dans ces circonstances et avec cette publicité, sans précédent dans l'histoire militaire des Etats-Unis.

«Tension in the Gulf region has raised fears that an attack on Iran is becoming increasingly likely before President George Bush leaves office. The Sunday Times has learnt that up to five generals and admirals are willing to resign rather than approve what they consider would be a reckless attack.

» “There are four or five generals and admirals we know of who would resign if Bush ordered an attack on Iran,” a source with close ties to British intelligence said. “There is simply no stomach for it in the Pentagon, and a lot of people question whether such an attack would be effective or even possible.”

»A British defence source confirmed that there were deep misgivings inside the Pentagon about a military strike. “All the generals are perfectly clear that they don’t have the military capacity to take Iran on in any meaningful fashion. Nobody wants to do it and it would be a matter of conscience for them.

» “There are enough people who feel this would be an error of judgment too far for there to be resignations.”

»A generals’ revolt on such a scale would be unprecedented. “American generals usually stay and fight until they get fired,” said a Pentagon source. Robert Gates, the defence secretary, has repeatedly warned against striking Iran and is believed to represent the view of his senior commanders.»

Dans une autre partie de l’article, le journal revient sur le cas du général Pace, le président du comité des chefs d’état-major, lorsque ce dernier a pris (le 14 février) le contre-pied de la position de son commandant en chef (le Président) sur la question des “preuves” de l’engagement iranien en Irak. L’article donne une interprétation qui fait de la position de Pace un acte clair de contradiction de la “version officielle”.

«But General Peter Pace, chairman of the joint chiefs of staff, said recently there was “zero chance” of a war with Iran. He played down claims by US intelligence that the Iranian government was responsible for supplying insurgents in Iraq, forcing Bush on the defensive.

»Pace’s view was backed up by British intelligence officials who said the extent of the Iranian government’s involvement in activities inside Iraq by a small number of Revolutionary Guards was “far from clear”.

»Hillary Mann, the National Security Council’s main Iran expert until 2004, said Pace’s repudiation of the administration’s claims was a sign of grave discontent at the top.

»“He is a very serious and a very loyal soldier,” she said. “It is extraordinary for him to have made these comments publicly, and it suggests there are serious problems between the White House, the National Security Council and the Pentagon.”»

D’adversaire (Rumsfeld), le secrétaire à la défense est devenu allié (Gates) des généraux

L’article du Sunday Times poursuit la saga de la position des militaires à l’égard de l’administration, avec un pouvoir civil notablement diminué. C’est un domaine important à suivre dans cette période de confrontation potentielle.

Nous avons tendance à faire grand crédit à cet article, pour deux raisons :

• il est de deux correspondants du journal à Washington (Michael Smith et Sarah Baxter) ;

• il cite des “highly placed defence and intelligence sources” puis, plus loin, précise diversement: “a source with close ties to British intelligence” et “British defence source ”.

Ces précisions ne sont évidemment pas gratuites et semblent indiquer une connexion avec des officiers du renseignement britannique ou des officiels britanniques de la défense, en poste ou en déplacement à Washington, donc avec des contacts directs avec des officiels du renseignement US et du Pentagone. Cela nous conduit à apprécier ces informations comme étant “de première main”, résultant de contacts directs de ces sources britanniques avec les chefs américains au Pentagone même. Aujourd’hui, les Britanniques travaillent par tous les moyens à tenter de désamorcer les velléités d’attaque de l’Iran de l’administration. Ils sont objectivement alliés des chefs militaires US, qui suivent pour la plupart cette voie, et il est logique de penser que des courants d’information existent pour alimenter le débat dans le sens voulu, par l’intermédiaire de la presse.

Une autre précision intéressante du texte est l’interprétation de la position de Gates, qui ne cesse de répéter que les USA ne vont pas attaquer l’Iran. La précision ci-après, rapportée par l’article, fait de Gates un “complice” objectif des chefs militaires, et plus que jamais un “représentant” des modérés du groupe Baker-ISG (dont Gates a fait lui-même partie) “planté” au sein de l’administration : «Robert Gates, the defence secretary, has repeatedly warned against striking Iran and is believed to represent the view of his senior commanders

D’une façon générale, le sens de l’article ne doit pas nous surprendre. Cela fait longtemps, et de sources différentes et honorables (Hersh en avril 2006), que l’on répète que les chefs militaires US ne sont guère favorables, c’est le moins que l’on puisse dire, à l’attaque contre l’Iran. Les précisions qu’apporte le Sunday Times indiquent une aggravation du climat, à mesure de la montée de la tension qu’on observe chaque jour.

Plus encore, ces précisions permettent d’identifier une prise de conscience de l’establishment de sécurité nationale à Washington sur les limites très réelles des capacités militaires US face à l’Iran, ou nécessaires à une attaque efficace de l’Iran : «All the generals are perfectly clear that they don’t have the military capacity to take Iran on in any meaningful fashion. Nobody wants to do it and it would be a matter of conscience for them.» Il y a donc une crainte désormais très concrète qu’une attaque mette en péril le potentiel stratégique des forces armées US, d’une façon ou l’autre.

(Cette idée rejoint, quoique a contrario, les précisions récemment apportées par Dan Plesch. La description des forces nécessaires à l’attaque que donnait Plesch indiquait effectivement l’engagement de tout le potentiel stratégique US. C’est donc un tel rassemblement qui paraît être jugé insuffisant pour réussir l’attaque contre l’Iran.)

Nous sommes placés devant l’impossibilité de déterminer la réalité de la politique US vis-à-vis de l’Iran. Cette politique est aujourd’hui si insaisissable qu’on peut dire qu’elle n’existe pas en tant que telle, qu’elle n’existe qu’en tant que résultante, éventuellement brutale ou accidentelle, de toutes les façons très changeante, de toutes les forces qui s’exercent sur elle. Il faut se reporter vers les positions et les capacités de pression des uns et des autres pour en deviner l’orientation. Dans ce contexte, les précisions apportées par le Sunday Times sont importantes. Elles nous laissent à penser sur l’importance grandissante du poids des militaires dans le processus de décision, encore plus aujourd’hui que Rumsfeld est parti. Au contraire d’hier, où les généraux se révoltaient contre Rumsfeld, aujourd’hui les généraux (et les amiraux) menacent de se révolter, — mais, cette fois, comme on le comprend, plutôt avec le soutien à peine discret du successeur de Rumsfeld.


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