Mémoires du dehors: la crise de Suez vue d’Alger

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Mémoires du dehors: la crise de Suez vue d’Alger

Pour accompagner et compléter l’aspect de la crise de Suez qu’on trouve abondamment commenté — du côté britannique — dans le livre de John Charmley La Passion de Churchill que nous mettons en vente en ligne sur le site edde.eu ce jour, nous présentons un extrait des Mémoires du dehors de Philippe Grasset.

Cet extrait pourrait être intitulé “la crise de Suez vue d’Alger”. Il tente de restituer l’atmosphère de cette époque et offre une interprétation de la crise, côté français, à la lumière des précisions apportées par Charmley. Il mélange ainsi autant les souvenirs de 1956 de l’auteur que les réflexions du traducteur du livre de Charmley. (Les dates indiquées en gras dans le cours du texte sont des datations directes du moment où est écrit le passage, notamment en référence au travail de traduction de l’auteur.)

Dans les Mémoires du dehors de Philippe Grasset, ce passage apparaît comme le chapitre 4 du Troisième Livre, sous le titre générique de “Notre Après-Guerre”. A propos de ce travail des Mémoires du dehors de Philippe Grasset, qui se poursuit, nous rappelons ce que nous avions indiqué à l’occasion de la publication d’un premier extrait, il y a quasiment un an jour pour jour, — à un jour près :

«Précision concernant ces “Mémoires du dehors” : leur publication est envisagée par l’intermédiaire du site “dedefensa.org”, d’abord avec vente “en ligne”, directement sur le site. Nous devrions commencer cette publication durant la période des douze prochains mois. Nous informerons précisément nos lecteurs de l’avancement du projet de vente en ligne de ces “Mémoires”.»

Bien entendu, deux modifications doivent être apportées à ce rappel :

• La publication des Mémoires du dehors se fera sur edde.eu puisque ce site sert désormais de site de vente “en ligne” pour dedefensa.org.

• Le délai de douze mois était bien entendu optimiste. Vieille habitude dans les activités humaines, surtout celles de l’esprit et de la chose écrite. Cette fois, nous ne donnons pas de délai. Mais nous espérons fermement du nouveau sur ce sujet d’ici la fin 2007.

Voici donc l’extrait des Mémoires du dehors : “Alger-Suez et retour, automne 1956”.


Alger-Suez et retour, automne 1956

• Un automne de fantaisie, lorsque la guerre d’Algérie rencontre l’Histoire. • Septembre 1956 à Alger, la “Force H” s’apprête à cingler pour aller liquider Nasser et terminer victorieusement la guerre d’Algérie. • Un regard sur l’Histoire, 1956 et Suez : le tournant de l’après-guerre et la reconquête de l’indépendance française.

Avec cette note de Le Carré sur Smiley évoquant ces étranges rapports anglo-américains, cette étrange soumission britannique à la puissance américaine, aussitôt je reviens à ma jeunesse algérienne, en plein cœur de la guerre qui allait nous emporter. Smiley me donne une occasion littéraire de parler d’un moment qui échappe à la guerre d’Algérie, tout en étant lui-même une guerre, — un moment de pur bonheur. D’autre part, c’est une occasion encore mieux identifiée et doublement littéraire, au jour (3 octobre 2004) où je commence ce chapitre. Je suis, dans mon travail, [plongé dans] la traduction du livre de John Charmley, Churchill’s Grand Alliance, où une grande part est faite, dans sa dernière partie, à l’affaire de Suez ; en vérité, la vision britannique que restitue Charmley de cette crise, et, par conséquent, le rôle attribué aux Français de ce point de vue, ont été pour moi une révélation par rapport au souvenir conservé de cette période, et à la connaissance plus historique que j’en ai eue ensuite. […]

C’est l’été et l’automne de 1956, à Alger. Depuis la nationalisation du Canal de Suez par Nasser, en juillet, l’Algérie résonne des bruits de guerre, pour diverses raisons, mais directement, “techniquement” dirais-je, parce que de grandes unités stationnées en Algérie, — les parachutistes, notamment, — participeraient à une éventuelle opération militaire comme unités d’assaut. Commence une étrange saison de bonheur, de la sorte dont on ne peut comprendre l’importance qu’en l’évaluant du point de vue psychologique. C’est la saison de la ‘Force H’.

Qui aurait cru à ce bonheur ? Alger était entré dans sa “bataille” (la “bataille d’Alger”), la guerre avançait vers son paroxysme. Rien ne semblait pouvoir arrêter l’engrenage nécessairement fatal. Nous nous enfermions dans nos horribles affrontements fratricides, — ou que nous croyions tel, mais l’on nous démentirait promptement, dans peu de temps, car il apparut que nous n’étions pas des frères déchirés mais des étrangers désormais hostiles. Dans cet affrontement, nous avions un bouc émissaire, l’âme damnée des bandits qui menaçaient notre bonheur, un diabolus ex machina des conspirations infernales ; le sourire ricanant du colonel Ghamal Abdel Nasser, le président égyptien, résumait pour nous toutes les menaces pesant sur un destin abandonné par la grâce ; nous le voyions comme l’instigateur de notre malheur, l’inspirateur de la rébellion, le fournisseur des armes traîtresses de la révolution panarabe ; débarrassez-nous de lui et tout ira bien, les nuées se dissiperont, le soleil brillera au grand matin, pensions-nous. Mais tout cela est du mythe et si Nasser joua son rôle de boutefeu radiophonique, — quelle haine nous éprouvions contre La Voix des Arabes du Caire, — s’il inspira les rêveries nationalistes et tiers-mondistes, s’il éructa la haine des opprimés contre les coloniaux, c’était plus pour inspirer les articles de fond de nos chroniqueurs. Les rebelles comptaient plus sur eux-mêmes que sur Le Caire. Les “ministres” du FLN extérieur, certes, trouvaient bien délicieuse l’atmosphère des palaces décadents des anciennes colonies, et l’Egypte était un de leurs Capoue. Nous accusions un mythe d’être la source de tous nos maux historiques et retrouvions ainsi, par un habile détour du jugement, une étrange innocence qui semblait nous absoudre de tous nos péchés, les réels comme les supposés, comme les fabriqués, — le mythe dépassant l’histoire en quelque sorte. Puis Nasser saisit le Canal : erreur fatale !

Nous sûmes à l’instant de science ferme et assurée que nous n’en ferions qu’une bouchée. Les camions GMC des 2e et 3e Régiments de Parachutistes Coloniaux (RPC) de la 10e Division Parachutiste (DP) apparaissaient dans les rues d’Alger repeints en beige sable, avec un énorme “H” peint en blanc sur les capots, signe indubitable de notre libération prochaine. (Le nom de code donné à la force française participant à l’attaque était “Force H”.) Le gouvernement français, ce rassemblement de pâles femmelettes et de faux-durs avec la cigarette au bec, du Mollet roublard et magouilleur à un Pineau frêle de convictions diaphanes et d’une éloquence criarde, se découvrait une âme de soldat du Christ partant en croisade. Il crut à la divine surprise. Nous crûmes que notre malheur était à son terme.

Ainsi l’Algérie s’ouvrit-elle sur le monde extérieur. Il est difficile de restituer, par les seuls mots, l’euphorie et l’ivresse qui s’emparèrent de nous. Notre calcul était simple, je veux dire du côté de la raison : le diabolus ex machina liquidé, il ne faisait aucun doute que la rébellion s’étiolerait d’elle-même, comme une racine privée d’eau, comme une fleur privée de racines ; aussi goûtions-nous, avec les derniers mois de liberté du dictateur panarabe et ricanant, les prémisses d’une paix nouvelle. Le diable n’était donc pas en nous. Nous retrouvions l’espoir d’un peu de dignité, c’est-à-dire, au fond de nous, l’espoir que nous avions eu un jour quelque dignité et que nous la retrouvions. Un vent nouveau soufflait sur nous. Je me rappelle désormais (le 5 octobre 2004) avec précision le sentiment qui s’était emparé de nos âmes ; c’était à la fois une rupture et une libération.

Je m’intéressai, pour ce temps désormais, à la politique. Il s’était forgé une alliance franco-britannique, à laquelle allait se joindre Israël. Nul ne comprenait le jeu américain. Tout cela était temporaire mais particulièrement révélateur. Pendant quelques mois, l’“ordre américain” était brisé. Le livre de Charmley, que j’ai décortiqué avec la minutie qu’on imagine, qui est celle du lecteur qui s’apprête à se faire traducteur, qui tente d’investir l’âme de l’écrivain, ses secrètes pensées, ses perceptions ultimes, m’a permis de retrouver ces sentiments, de les cerner, de les préciser, puis de renforcer jusqu’aux plus minutieux détails le domaine de la politique de cet épisode essentiel de la Guerre froide, avec les faits venant confirmer les sentiments. Ainsi suis-je renforcé dans mon sentiment que la vraie Guerre froide, finalement, fut celle que se livrèrent l’Amérique et l’Europe pour la capture de nos âmes, à nous Européens.

«La prospérité, écrit Charmley parlant de l’investissement de l’Europe par l’Amérique, nous amena également la colonisation culturelle américaine.» Nous avions évité cette sorte de choix, d’une façon radicale et caricaturale à la fois, en écartant résolument l’idée qu’il y eût un choix. Désormais, confrontés à la crise de Suez, nous découvrions que le choix est inévitable, qu’il est la substance même de la vie, le sang de notre corps, l’élan de l’âme.

Aussitôt, rangeant mes sentiments à l’aide des faits historiques, je juge que l’année 1956 est un Moment grandiose et tragique de l’Histoire, c’est-à-dire le Moment historique d’un basculement nous emportant vers la rupture. En février, au XXIIe Congrès, Krouchtchev dévoile au cours d’une séance à huis clos les crimes épouvantables de Staline. (Nous l’ignorions encore, certes, le discours du secrétaire général du PCUS, Nikita Sergueïevitch Krouchtchev, est gros de son véritable continuateur, Mikhaïl Sergueïevitch Gorbatchev. Cet événement [Krouchtchev et le XXIIème Congrès] est, pour moi, annonciateur d’autres [qui] laisseront des traces profondes dans mon existence.) A partir de cet événement du XXIIe Congrès, rapidement suivi de son exposition publique par des fuites calculées, notamment avec le relais de la CIA, un tremblement gigantesque bouleverse le monde communiste déjà ébranlé et déboussolé depuis la mort de Staline en mars 1953, et, bientôt, le monde tout court. Mais faisions-nous partie du monde, au sens historique normal?

Il est vrai qu’en Algérie, à cette époque, j’ignore en gros le “congrès de la déstalinisation” alors que le monde s’en émeut. (Je m’y intéresserai plus tard, lorsque les événements et les circonstances m’auront délivré du carcan algérien.) Nous sommes isolés dans notre drame dont nous ne cessons de croire qu’il a des dimensions plus qu’historiques, fait pour rester dans la mémoire des hommes à jamais, pour supplanter l’Histoire en ce sens. Le monde extérieur à l’Algérie et à son drame n’existe que pour représenter l’hostilité générale que notre paranoïa alimente sans cesse. La rupture est complète, là aussi, comme elle l’est pour les suites du XXIIe Congrès, représentées et ressenties de façon si différente ici et là, comme on le découvrira bien plus tard. Cette remarque me fait m’interroger, cette interrogation débouche sur la réflexion plus profonde que j’offre au lecteur : l’Algérie et notre conflit que je situe si complètement en dehors du temps historique, le sont-ils réellement après tout ? Ce n’est que plus tard, bien plus tard, en un sens ce n’est qu’aujourd’hui (11 octobre 2004), que je découvre la subtile concordance, et même la convergence, entre deux situations qui me paraissent si étrangères, — et, ainsi, considérant notre crise en Algérie avec notre isolement moins séparée du monde qu’elle ne semble au premier jugement, ou au jugement qui s’arrête au superficiel. Il s’agit pour l’instant d’une concordance, voire d’une convergence théorique, dans le cadre d’une analyse générale qui s’impose peu à peu à moi, liée à mon expérience autant qu’à mes intuitions.

La crise de Suez sembla temporairement, mais décisivement peut-être, nous l’espérions, éloigner de nous le centre et le moteur de la crise. D’acteurs contraints et soumis au caprice du jugement d’une Histoire détournée, nous devenions spectateurs expérimentés et absous par les souffrances vécues d’une Histoire sanctifiée. Nous prenions notre temps, passés en deuxième ligne et installés dans une trompeuse félicité. Il faut dire que nos soldats, apprêtant leurs bardas et fourbissant leurs fusils, surtout nos favoris les parachutistes, promenaient leurs certitudes carnassières de la victoire. Cette fois, nous allions en finir. Pour une fois jugions-nous, dans la longue crise qui nous opposait autant à Paris et aux Français qu’aux terroristes en train de devenir des résistants, pour une fois nous ressentions une certaine résolution de notre gouvernement. La chose est confirmée par Charmley, dans les très rares remarques qu’il consacre à l’attitude française: Paris ne fait que pousser à la guerre, de toutes les façons et dans toutes les circonstances; Paris veut frapper vite et fort; Paris arrange la coordination avec une attaque d’Israël; Paris considère le recours à l’ONU comme tromperies et manoeuvres dilatoires pour retarder l’attaque; Paris promet à Washington, du bout des lèvres, et ne compte rien tenir ; Paris s’exaspère des hésitations britanniques (disgusted, écrit Charmley)…

Ici, il importe que je me débarrasse des sentiments d’alors, de ces jugements excessifs que l’on se forme sur l’instant et qui emprisonnent la pensée si l’on n’y prend garde. Revenant encore à ma vie actuelle, me remémorant la [lecture du Charmley] dont j’ai entamé la traduction, je rapporte deux observations que j’en ai dégagées. La première revient au constat que cette étude historique faite par un Britannique, orientée de façon massive vers les rapports anglo-américains, ne laisse que fort peu de place aux rapports franco-britanniques et à la France elle-même. Pour la crise de Suez où la France joue un rôle majeur, le cas est d’autant plus frappant. On n’en retient qu’avec plus d’acuité l’orientation qu’il en décèle chez les Français. Charmley en parle peu, il ne parle par conséquent que des choses importantes dans l’action des Français, des choses qui sont frappantes et retiennent l’attention des autres acteurs, même lorsqu’on n’est pas en présence de celui qui suscite cette attention. La deuxième observation concerne par conséquent le jugement général qu’on peut se former sur le comportement des Français, à partir du tri de l’essentiel que nous propose involontairement l’historien. Constamment, Charmley se réfère à une position française dont il semble aller de soi qu’elle est autonome, à ce gouvernement français dont il paraît évident qu’il suit sa propre politique (que celle-ci soit sage ou pas concerne un autre débat, on le comprend) et qui la manifeste avec la plus extrême vigueur. Une autre remarque, pour compléter cette deuxième observation, est l’absence complète, du côté des Anglo-Saxons, et, particulièrement, du côté des Américains, d’espoir qu’on puisse influer sur les Français pour qu’ils changent cette façon de voir indépendante. Au contraire, dans les moments décisifs, l’impression prévaut que les Britanniques sont l’enjeu d’une lutte d’influence entre Américains et Français, ce qui est accorder aux Français une influence considérable puisque perçue comme pouvant équilibrer, voire dépasser celle des Américains. Ce jugement implicite ne se comprend que par le constat, également implicite parce qu’inexprimé ni même formulé, que les Anglais et les Américains avaient la perception constante, presque inconsciente ou, disons, comme allant de soi, d’une forte affirmation autonome et indépendante de la part des Français ; ou bien, dirais-je encore, une affirmation “plus forte qu’eux”, parce que c’est la nature même qui parle. Le mystère est là: pourquoi les Français ont-ils cette nature si ce n’est parce que la France en est effectivement nimbée? Pourquoi cette nature se manifeste-t-elle de façon si constante, jamais vaincue, jamais entamée, jamais lasse, même dans les moments historiques les plus notoirement indignes (celui de la IVè République proche de l’effondrement)?

Charmley rapporte cet épisode critique où les Israéliens attaquent l’Égypte, le 29 octobre 1956 :

« Les Américains furent totalement surpris par l’invasion israélienne de l’Égypte. Ils avaient assumé que la Jordanie était l’objectif du renforcement militaire israélien que leur renseignement avait identifié. D’abord, Eisenhower ne put “croire que l’Angleterre s’était laissée entraîner dans ce truc” et Dulles exprima la crainte que les Arabes imaginent que l’Amérique en avait été préalablement informée. Le 29 octobre, Eisenhower était encore si peu convaincu que les Britanniques étaient “dans le coup” qu’il se demandait s’il ne fallait pas les avertir que “les Français nous ont trompés”. Mais, contrairement à son vieil ami MacMillan, Eisenhower avait correctement interprété la pensée de son allié. Il pensait que les Britanniques “estim[ai]ent que nous finir[i]ons par aller avec eux” mais il n’avait pas l’intention d’agir de la sorte. Quels que soient les mérites de la cause britannique, “rien ne les justifie de nous doubler”. L’assistant au secrétaire d’État Hoover parlait pour une majorité de dirigeants américains lorsqu’il affirmait que “si nous nous étions mis du côté anglo-français nous aurions trouvé l’URSS alignée avec les Arabes et, en fait, avec toute l’Afrique”. Dulles, qui affirmait qu’“il y avait eu une bataille entre les Français et nous-mêmes pour attirer à soi les Britanniques dans la situation de crise du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord”, pensait que l’Amérique devait saisir “sa chance à bras le corps” de “récupérer” les Britanniques… »

… Finalement, non, les Français l’emportent et, contre l’espoir de Dulles, “entraînent” les Britanniques dans l’attaque… Allons donc ! Est-ce de la sorte qu’on peut interpréter la crise à cet instant crucial, selon la propre interprétation de Dulles: une partie de bras de fer entre Français et Américains pour emporter la décision des faibles et hésitants Britanniques, et que les Français l’emporteraient finalement? Pourtant, ce schéma général des Français tenant une position d’influence fondamentale semble bien être celui que favorisent les duettistes Ike-Dulles, qui conduisent la plus grande puissance du monde.

N’est-ce qu’un incident ou une mauvaise interprétation passagère du comportement des Français? Le reste ne nous pousse pas à accepter cette vue restrictive et accidentelle. D’une façon plus générale, les Français tels que les décrit Charmley se montrèrent beaucoup plus avisés dans leur comportement, et certainement beaucoup plus réalistes, d’un réalisme d’une puissance qui assume ses responsabilités et prend les précautions que lui suggère sa vision indépendante de la crise. Les Français avaient agi en ne s’aveuglant pas sur le comportement des Américains, et pour ne pas se trouver à merci en cas d’échec. Ils ne commirent pas l’erreur fatale que commirent les Britanniques, qui conduisit ces mêmes Britanniques à se trouver rapidement à la merci des Américains une fois que les Anglo-Français eurent dû céder sur le terrain. Les Français ménageaient l’avenir, les Britanniques se soumettaient par avance, par naïveté sentimentale et par fatalisme mêlés.

« Confiant dans l’acquiescement au moins tacite des Américains et attentif à ne pas découvrir l’étendue de la “collusion” [alliance secrète des Franco-Anglais avec les Israéliens pour une intervention coordonnée, réalisée au départ entre Français et Israéliens], il [MacMillan] n’avait pris aucune précaution économique avant l’action militaire. Là où les Français avaient obtenu une avance du FMI avant les opérations, MacMillan n’avait rien fait. Devant le cabinet [le 12 novembre], il avertit que “nos réserves en or et en dollars continuent à diminuer à un rythme préoccupant” et que, “dans la mesure où nous devrons solliciter une aide économique américaine, nous devrons éviter de nous aliéner le gouvernement américain plus qu’il n’est nécessaire”. En ne prenant aucune précaution, MacMillan laissait l’Angleterre complètement vulnérable non seulement à la baisse de la livre, mais aussi aux pressions américaines via le FMI... »

Jusqu’au bout, au cœur de cette crise où ces puissances moyennes se trouvaient soumises aux pressions menaçantes des deux “super-puissances”, et principalement de la “super-puissance” amie, les Français tinrent ce même rôle d’acteur résolu qui assume ses responsabilités, — en un mot, toujours le même, d’acteur autonome et indépendant : « D’autre part, les Français insistaient, malgré leurs propres doutes, pour lancer immédiatement l’opération de débarquement aéroportée et l’acceptation de l’UNEF [la force de la paix des Nations-Unies en Égypte, dont la formation venait d’être décidée par un vote de l’Assemblée Générale de l’ONU] aurait hypothéqué cette opération. Il y eut une réunion houleuse du cabinet le 4 novembre. Eden avait décidé que les opérations seraient accélérées, comme les Français le désiraient, mais des rumeurs de cessez-le-feu israélien provoquèrent une révolte chez certains ministres… »

Décidément, ce qui impressionne le plus dans ces constats est bien que Charmley ne parle guère des Français ; il n’en éprouve pas le besoin. Les Français n’ont pas leur place dans le récit parce que l’agencement des événements et le point de vue (britannique) de l’auteur conduisent à cette combinaison dont les Français ne sont jamais un rouage essentiel. Ils apparaissent accessoirement, pourtant cet accessoire s’inscrit dans la manifestation d’une substance aussi dure que le marbre… L’exceptionnalité française sourd même de l’accessoire, malgré la médiocrité de ceux qui la servent, pipe au bec et gouailleurs. Ce phénomène échappe à la raison même s’il en use dans la mesure de ses besoins.

Après la crise de Suez, on épilogua beaucoup. Un expert français, devenu plus tard homme politique et des plus habiles, expert dans l’art de déguiser des positions conformistes sous le vernis d’une indépendance fabriquée du langage, choisit, alors qu’il était encore étudiant et relativement innocent, comme sujet de la thèse qui couronnait ses études de science politique de s’attacher aux leçons de la crise de Suez. Il s’agit de Pierre Lellouche. Il disait pour conclure (je cite en substance, d’après ce qu’on m’en rapporta) que “le Royaume-Uni avait tiré comme leçon de cette crise qu’il ferait en sorte de ne plus jamais se trouver, dans une crise internationale, dans une position antagoniste de celle des Etats-Unis, tandis que les Français tirèrent la leçon qu’ils feraient en sorte que jamais plus, dans une crise internationale, ils ne se trouveraient en position de dépendance des Etats-Unis”. Cela peut paraître séduisant parce que la conclusion rencontre une réalité; à part que, en fait, personne n’a rien décidé du tout, que les Britanniques capitulèrent sous la férule d’un MacMillan valet des Américains, après que ce dernier eût contribué assez naturellement à écarter Eden, le seul Britannique à avoir montré des velléités d’indépendance d’esprit; que les Français suivirent leur pente naturelle qui est de ne pas savoir (je pèse ce mot : c’est celui qui convient) se soumettre, d’être, en une sorte de comportement qui est complètement paradoxal, “prisonniers” de l’incapacité de la race d’être autre chose qu’indépendante. Les Français ne savent pas se soumettre: au pire, ils capitulent (Pétain, Vichy après Verdun), s’interdisant de se tromper eux-mêmes comme les Britanniques savent se tromper eux-mêmes. Il était normal que les Français, après Suez, développassent l’arme nucléaire dans l’idée d’en faire l’instrument modernisé de leur indépendance; mais ils la développaient déjà (depuis Mendés-France, et d’ailleurs les prémisses allant jusqu’en 1939-40) comme si cela allait de soi. Après Suez et grâce à Suez se posa en termes stratégiques précis la question de l’utilité politique de cette arme. On abandonna rapidement, avec de Gaulle, le projet farfelu de tenter d’en faire une arme commune franco-allemande (une “arme européenne”, rien que cela), pour la ramener à la substance même des choses: elle serait l’arme de l’indépendance. De Gaulle irait jusqu’à refuser, dans des conversations de 1960, l’offre amicale et peut-être même désintéressée de Eisenhower d’une aide technique, pour garder cette perception de soi d’avoir agi de façon complètement, intégralement indépendante. Encore une fois, les événements avaient décidé pour la France, la substance de la France avait dépassé les analyses “de conjoncture” comme disent les économistes. A partir de là, Britanniques et Français furent confirmés dans des voies décidément divergentes.

L’année 1956 avait été si importante pour l’Histoire. Pour nous, revenus à nos errances algériennes, elle se termina dans l’amertume. Je me rappelle le retour de la “Force H”, victorieuse de Nasser mais battue par le soi-disant “sens de l’Histoire”, le débarquement dans le port d’Alger des camions peints en beige sable, en novembre et décembre 1956. Le spectacle était piteux.

Il s’attache aux événements de la crise de Suez, je le constatai plus tard et jusqu’à maintenant, une image complètement défavorable jusqu’à être irrémédiablement catastrophique, une sorte de perception d’un épisode absolument honteux, comme une maladie inacceptable à force d’être honteuse. Du côté français, des considérations tactiques l’emportèrent constamment dans le jugement qu’on en eut, pour discréditer et condamner une action qui avait échoué. Suez n’avait résolu en rien la guerre d’Algérie et l’avait au contraire aggravée alors qu’on attendait qu’elle fût décisive en la terminant par la liquidation du diabolus ex machina, le colonel Nasser. Cette tentative ultime de résoudre le conflit algérien ‘par le haut’ nous enfermait dans un calvaire qui contenait le germe d’une guerre civile. La guerre d’Algérie portait désormais avec elle, du point de vue français, une image si catastrophique qu’on ne put que la haïr de plus en plus. La crise de Suez fut définitivement enfermée dans cette vision ingrate et fausse de génitrice en partie de ce prolongement catastrophique. Les gaullistes ne furent pas tendres pour cette crise, ou bien ils l’ignorèrent ; dans tous les cas ils n’insistèrent jamais pour l’interpréter plus favorablement, ce qui aurait dû être le cas s’ils l’avaient appréciée dans la perspective historique qui convient. Mais on comprend leur réticence. Tout jugement favorable à cet égard eut conduit à considérer favorablement un gouvernement représentant le pire qu’un gaulliste pouvait imaginer en fait de gouvernement de la IVe République (Mollet, Pineau et toute la clique, même pas un Mendès-France pour rehausser le tableau), — donc un jugement favorable à la IVe elle-même. Il n’en était pas question.

L’attaque de Suez s’appuyait par ailleurs sur une politique française qu’on jugeait complètement dépassée à partir du milieu des années 1960, qui était l’alliance avec Israël. Charmley nous suggère au contraire, d’une façon convaincante pour mon compte, que ce ne fut pas un facteur d’influence essentiel du côté français. Dans cette crise, les Israéliens suivirent plutôt, pour ce qui est de la psychologie de la crise, la ligne britannique qui tenait compte essentiellement de la position américaine. Suez, pour ces deux parties, l’israélienne et la britannique, est un épisode fondamental des relations transatlantiques ; pour les Français, cette crise fait partie de la guerre civile poursuivie depuis la Libération autour de la question du gaullisme, de la légitimité du régime de la IVème République exprimée par le fardeau des guerres coloniales et ainsi de suite.

Devant cette méconnaissance française de l’aspect essentiel de cette crise, y compris de la part des gaullistes pour une fois aveuglés par la tactique politicienne, c’est l’interprétation britannique telle que Charmley la développe qui m’intéresse. Elle seule met en évidence, par contraste avec le comportement de l’équipe Eden-MacMillan, la signification du comportement français dans les leçons qu’on doit tirer sur l’importance essentielle une fois de plus démontrée du fait de la souveraineté nationale et de sa légitimité fondant une politique naturellement indépendante et potentiellement transcendantale. C’est cette perception historique de la crise qui doit être conservée, montrant que la souveraineté, dès lors qu’elle existe aussi fortement que dans le cas français, influe sur les politiques même des plus médiocres. (L’enseignement retrouve notre époque : peut-on trouver plus médiocre que le gros du personnel politique français en 2002-2004 ? Pourtant, il soutient et poursuit une politique qui a la force et la dignité de cette conscience de la souveraineté.)

Pour autant, les Britanniques d’aujourd’hui (18 octobre 2004), complètement plongés dans les conséquences de la présence d’un cas pathologique extrême de confusion décadente (Tony Blair) à la tête de leur gouvernement, ont perdu, s’ils l’ont jamais eu pour la majorité d’entre eux, cet enseignement qui sourd si clairement de l’interprétation historique qu’en donne Charmley. L’ancien ministre travailliste des affaires étrangères Robin Cook, démissionnaire du gouvernement Blair en mars 2003 à cause de la guerre contre l’Irak et l’alignement pathologique, — je tiens à cet épithète, — de Blair sur GW Bush et les Américains, fait le 15 octobre 2004 ce commentaire dans The Guardian :

The political dilemma for Downing Street is that it desperately wants the nation to move on from the controversy over the origins of the war [of Irak], but is also determined to avoid anyone taking the rap. Yet it is impossible to see how the government can achieve closure on the biggest blunder since Suez without first achieving a catharsis which attributes responsibility and apportions blame.” (Souligné en gras de mon fait.)

L’Irak-2004 peut être jugé stricto sensu comme “the biggest blunder since Suez”, ce qui conduit à établir une équivalence complète entre Eden-1956 et Blair-2004. Techniquement, on comprend l’équivalence ; on comprend aussitôt, également, à la lumière de ce qui précède, combien c’est de la courte vue. Face à la puissance destructrice de l’Amérique, aussi manifeste en 1956 qu’en 2004 même si ce fut sous une forme différente, Eden est la complète antithèse de Blair, et la pathologie n’est pas du côté qu’on croit si l’on s’en tient à la seule apparence “technique” du mauvais état de santé de Eden. Dans cette occurrence, l’homme sain, c’est-à-dire l’homme historiquement estimable et même admirable par certains côtés, donc l’homme tragique et nietzschéen, c’est Anthony Eden, — et le malade, le publiciste, le menteur pathologique, le “dernier homme” nietzschéen qui sacrifie son destin historique à l’apparence du monde pharisien, c’est Tony Blair le faux croyant. (En d’autres occasions et autres crises, Tony Blair est moins méprisable jusqu’à être estimable ; c’est pourquoi la partie 2001-2005 de ses liens avec les Américains est un contraste et d’un radicalisme si extrême, que l’emploi de l’épithète “pathologique” doit être confirmé et amplifié.)

Quant à la question de la souveraineté qui m’intéresse à ce point avec la politique d’indépendance qui en découle, c’est-à-dire une politique digne et historiquement saine qui ouvre une perspective transcendantale, le lecteur comprend aussitôt où je le place. Eden est l’homme digne abandonné de ses pairs dans une politique d’abandon et de capitulation, ce qu’on nommerait aujourd’hui avec notre goût des images simplistes et pathétiques de grossièreté un “Munich transatlantique”, où MacMillan tient ferme le rôle d’un Chamberlain tortueux et florentin (là aussi c’est piètre justice de ma part, mais je sacrifie à la logique de l’image simpliste : Chamberlain est sans le moindre doute possible plus digne et plus avisé que ne fut MacMillan vingt ans plus tard) ; alors qu’en 2004, Blair est un malade postmoderne à l’esprit déséquilibré et au jugement pervers, qui s’est isolé du reste, de ses pairs notamment, parce qu’il porte une contagion et que sa solitude politique est une camisole imposée par son comportement. L’un a mesuré la perversité du comportement américain, l’autre s’y ébroue avec délice ; l’un est lucide et cela le conduira à sa chute, l’autre est un illusionniste qui veut pousser le jeu jusqu’au bout alors que les spectateurs ne marchent plus, pour conserver le pouvoir et son ivresse jusqu’à la corde. Blair est plutôt MacMillan que Eden, simplement un MacMillan qui pourrait bien échouer sur le terme parce que les Américains n’ont plus le sens de la puissance pateline qu’avait encore la doublette Eisenhower-Dulles.

Ainsi est-ce à une autre lumière que je rappelle cette fin d’épisode, déjà mentionnée plus haut. A la fin novembre et en décembre 1956, les unités de la “Force H” regagnèrent l’Algérie. Nous revîmes dans les rues d’Alger les GMC peints en couleur sable des régiments parachutistes retour de Suez. La guerre reprenait ses quartiers d’hiver après avoir cru, au grand soleil égyptien, qu’elle parviendrait à renverser son destin. L’intendance commençait à recouvrir la couleur sable du vert olive sombre traditionnel des maquis des Aurès. La guerre d’Algérie entrait dans son hiver le plus long. Seules les illusions nous faisaient croire encore au soleil et à la lumière. Mon cœur d’adolescent se serrait sans rien connaître de la cause d’une telle émotion négative. Mektoub, disent les Arabes, c’est-à-dire les musulmans ; ils ne croient pas si bien dire dans cette occurrence, et pour nous, et pour eux également.


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