Méditations de Poutine

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Méditations de Poutine

04 juin 2012 – il ne nous semble pas assuré que le président Poutine ait tiré de grands motifs de satisfaction de son voyage éclair dans plusieurs capitales, à la fin de la semaine dernière. (Principalement Berlin et Paris, pour notre propos.) La position française, surtout, a dû être un choc, face à un Hollande absolument retranché sur une politique syrienne ultra-sarkozyste (à part l’attaque électorale du palais d’Assad). Décidément, la France est au fond de son cloaque des périodes d’une bassesse inouïe qui alternent, dans ce pays, avec les périodes d’une grandeur sublime. Les socialistes ont pris le train en marche et, semble-t-il, comme ils ont un caractère à la McKinley («Il a autant de colonne vertébrale qu’un éclair au chocolat» selon Teddy Roosevelt), ils ne font que poursuivre… Poutine a du acter la chose, la bien connue “intelligence française” devenue aussi vide que l’American Dream, avec comme ornement la coupe de cheveux de BHL, dont il s’avère qu’il pourrait avoir le même rôle de “conseiller” sous Hollande que sous Sarko, – cela confirmant la présence quasi-métaphysique de ce penseur-Système dans le sort du bloc BAO, dans son entrainement vers la Chute. Passons en laissant toute cette volaille à sa basse-cour.

Que médite Vladimir Poutine, ou, dit plus prudemment, que méditerait-il éventuellement ? C’est une hypothèse que nous développons ici, suggérée par plusieurs points, et d’abord appuyée sur ce fondement d'une situation syrienne que le bloc BAO ne peut agrémenter d’autre chose que de sa pensée-Système évidemment robotisée. Les Russes sont effarés par le blocage de cette “pensée”, autant que le bloc BAO est en général scandalisé par la persistance russe à ne pas s’aligner sur leur “ligne” robotisée. (Nous parlons essentiellement des grands acteurs du bloc BAO, glorieuse France en tête. Cela n’empêche pas des notes discordantes, notamment en Europe, dans nombre de pays de moyens ou petits calibres, comme la Finlande, voire l’Allemagne qui n’est pas enchantée de l’étonnant maximalisme du président Hollande. Mais ces notes n’ont guère de capacités d’interférer sur la grande symphonie du chaos en marche.)

• D’abord, nous rappelons l’avertissement “nucléaire” de Medvedev, que nous répercutions le 18 mai 2012. Personne, dans le bloc BAO, n’a prêté vraiment attention à cette intervention, du moins dans toutes ses implications. On l’a prise pour un avertissement adressé à toute la “communauté internationale”, mais on l’a considérée plutôt comme une démarche théorique, sinon une rodomontade de communication. On a vu qu’il s’agit, au contraire et selon notre appréciation, d’une démarche extrêmement réaliste et significative. Les Russes considèrent qu’il y a vraiment un risque de confrontation majeure, notamment et singulièrement avec la Syrie ; dans ce cas, l’hypothèse nucléaire constitue évidemment l’extrême peut-être et volontairement un peu dramatisée de cette interprétation ; il y a diverses autres graduations dans l’hypothèse, tout en restant dans le cadre du conflit globalisé… C’est bien cette idée du conflit globalisé qui importe (pour notre cas, de la crise syrienne se développant et s’étendant, de la Syrie même hors de ses frontières).

• Nous ajoutons le constat de la situation tel que nous le suggérons ce 4 juin 2012, qui est à la fois celui d’un durcissement de la Russie après un flottement de confusion qui a laissé un peu vite croire au bloc BAO que la Russie “évoluait” ; à la fois celui d’une attitude du bloc BAO qui, même s’il reconnaît son impuissance à agir, préconise tout de même l’action et préconise un renforcement des mesures qui, justement, selon les Russes, aggravent la situation en Syrie jusqu’à faire craindre une guerre civile. C’est l’aspect opérationnel de l’observation d’une “pensée bloquée” dans le chef du bloc BAO, d’une paralysie hystérique à cause d'une psychologie victime d'un comportement hypomaniaque, empêchant tout jugement évolutif sur la situation, donc tout réel changement de politique (par exemple, en cessant le renforcement des rebelles pour soutenir de façon effective le plan Annan). Au reste, certains dirigeants russes sont persuadés de l’existence de ce phénomène d'une pathologie de la psychologie du bloc BAO depuis plusieurs années (voir Rogozine ou Lavrov.).

• Il y a aussi un très récent article, dans la nouvelle publication de langue anglais aux Émirats Arabes Unis, The Nation, – publication qui renforce dans les pays du Golfe la ligne dure, “anglo-saxonnisée” quoique spécifique à la ligne des pays du Golfe, – en date du 1er juin 2012, du journaliste britannique Alan Philps. Le C.V. de ce journaliste est suffisamment éloquent pour que nous y voyons un spécialiste, à la fois des affaires russes et moyen-orientales, de tendance libérale progressiste, et, à notre sens, et pour cet article sans guère de doute, avec des connexions avec les “services” britanniques, type MI6. (Il ne s’agit pas d’en faire une “courroie de transmission” pure et simple mais d’y voir un homme habitué aux démarches ambigües, où un service en vaut bien un autre, où une bonne histoire d’évaluation du renseignement fait une bonne histoire journalistique, où la concordance entre certains partis-pris idéologiques et les intérêts nationaux de son pays coïncident, et ainsi de suite. Très British, tout cela, dans la gamme si chère aux “services” de Sa Majesté des Sept piliers de la sagesse.) Bref, il ne nous étonnerait pas que la thèse exposée par Philps circulât également sous forme de rapport d’analyse du MI6.

Nous nous attardons à cet article de Philps, qui introduit un élément intéressant. Sa partie la plus importante représente la position russe d’un point de vue strictement orthodoxe, anglo-saxon et bloc BAO. Elle se résume à cette question : quel est le jeu, quel est le plan de Poutine en Syrie ? («What is Vladimir Putin's game plan for Syria?») ; question d’autant plus faussement candide, qu’elle est ensuite substantivée par la description de cette position de la Russie, présentée comme incorrecte, immorale, isolée, hors des normes humanitaires de la “communauté internationale” et ainsi de suite. Alors que veut monsieur Poutine ? Alan Philps va jusqu’à suggérer qu’il pourrait se retrouver avec une OTAN interventionniste, comme la Russie s’était retrouvée en 1999, dans l’affaire du Kosovo, – car cette analogie fait fureur actuellement ; mais c’est aller vraiment très, très vite en besogne, presque jusqu’à entacher d’un manque de sérieux cet article par ailleurs d’un certain intérêt. (Alan Philps devrait aller consulter le général Dempsey à cet égard : la puissance US de 2012 n’a rien à voir avec celle de 1999, et la défense de la Syrie rien à voir avec celle du Kosovo, et la Syrie elle-même rien à voir avec le Kosovo, etc.) Curieusement, après avoir posé la question de savoir ce qu’il y a dans la tête de monsieur Poutine, Philps observe que tout le monde le sait, et enfin le raisonnement avance…

«Western diplomats have no doubts what should be going on inside Mr Putin's head: they understand that Russia is determined not to allow the Americans to pull the same trick they did over Libya, where a resolution to protect civilians morphed into carte blanche to topple Muammar Qaddafi. Russia has set down its marker, and will not be duped again. So now it is time for Mr Putin to stop being part of the problem and become part of the solution. This may not happen immediately, but it is the only sensible long-term course. […]

»The first question Mr Putin has to answer will be the one framed by Ms Rice. Does he think that the US will take military action "outside the authority of the Security Council" against the Assad regime? The short answer must be no. Russia sees Mr Obama as a man uncomfortable using military force (though ambitious in the covert forms of warfare such as drones) who sees foreign adventures as likely to harm his re-election prospects. So the idea of him leading a Nato air campaign in Syria is ruled out, even when being egged on by his Republican rival for the presidency, Mitt Romney. Given the lack of unified Syrian opposition, the chances of this happening look even slighter.

»Mr Putin has more to lose from regime change in Damascus than just his pride. Syria provides Russia with its only naval facility on the Mediterranean, at Tartous, as well as a small market for arms exports. There is also the serious matter of international precedent. Mr Putin used overwhelming force to crush separatism in Chechnya, and may need to do so again. He does not want to encourage a new example of a sovereign state being constrained from using all available means to impose its will. In this he has the strong support of China.

»At home, with his rule contested by a middle class that wants more than oligarch-led stability, Mr Putin gains popularity by giving the US a bloody nose over Syria. The west counters that Russia is not being asked to forego its interests in Syria. If political dialogue led to the departure of Mr Al Assad and his replacement by some other figure from the regime, following the Yemeni example, Russia could keep its naval base. And Mr Putin the peacemaker would be a hero.»

Après avoir développé ces arguments plus sensibles, quoique encore de facture classique du point de vue de la narrative BAO, Philps passe à la partie intéressante de son article ; celle où il avance une hypothèse nouvelle…

»But maybe all these western calculations are castles in the air.

»If anyone knows what is going on in Damascus, it should be the Russians. Their links with the Soviet-trained intelligence services are deep and broad. When the Russian foreign minister, Sergei Lavrov, visited in February to discuss political dialogue, a prominent member of his delegation was Mikhail Fradkov, the head of foreign intelligence. With their feelers deep inside the regime, perhaps Mr Putin's old colleagues in the intelligence service understand that the Assad family is determined to stay, and has the tools and resolution to do it.

»What if the line in the sand that Mr Putin wants to draw is not about Russia's prestige and role in the Security Council? What if his plan is far grander: halting, at the gates of Damascus, what he sees as the green tide of Sunni Islamism stretching from Morocco, through North Africa and the Levant to Turkey and thence almost to Russia's unstable southern border? If that is the case then to prosecute a civil war in Syria, far from being a disaster, is both necessary and desirable – like the one he fought in Chechnya.

»If that is Mr Putin's thinking, then [US Ambassador to UN] Susan Rice has good reason to be alarmed.»

En un mot, la thèse de Philps, éventuellement scénario considéré par les services d’analyse britanniques, est de considérer la possibilité que Poutine et la Russie, changeant brusquement leur approche (cela, c’est une considération hypothétique qui est développée par nous, on le verra plus loin), estimeraient qu’il est, globalement et stratégiquement plus intéressant de laisser aller la Syrie dans une guerre civile plutôt que de tenter, sans guère de succès prévisible, d’y rétablir une concorde approximative. La thèse est très intéressante, mais, selon nous, pour d’autres raisons que celles que propose Philps. Elle vaut sans aucun doute qu’on s’y attarde.

Accélérer la chute du Système ?

D’abord, il nous faut bien constater que ce commentaire ignore, comme d’habitude dans ce qui sert de “pensée politique” à nos élites, le fondement même de la politique russe qui est, jusqu’ici, la recherche de la stabilité et la défense des principes structurants. Il est en effet inconcevable à une psychologie-Système, totalement infectée dans ce sens par la pathologie qu’on a signalée plus haut et qui s’abreuve à l’“idéal de puissance”, qu’une puissance puisse mener une telle politique ; plus encore la Russie, dont la perception américaniste-occidentaliste est alourdie et déformée par des préjugés méprisants et condescendants, une obsolescence d’appréciation stupéfiante, l’effet des déformations de cette psychologie qui s’érige en juge et s’appuie sur ses propres et nombreuses impostures et narrative… Par conséquent, on refuse absolument de considérer la politique russe en Syrie comme une partie d’une “grande politique structurante” d’abord développée pour tenter de stabiliser une situation générale. Cette erreur, cette démarche faussaire et pathologique, est tout simplement incurable dans l'état actuel des choses et il faut en tenir compte dans nos jugements comme d’un fait quasiment objectif, sinon absolu. Il est possible que ce constat (fait objectif, absolu) commence à s’imposer comme tel dans le jugement des dirigeants russes.

Ce dernier point nous conduit à suivre, sous forme d’hypothèse sans aucun doute mais qui pourrait vite se concrétiser, la trouvaille essentielle du raisonnement de Philps, qui se ramène à cette question : Poutine et la Russie ne vont-ils pas complètement changer de politique et, au lieu de travailler pour la stabilité en tentant d’écarter la guerre civile, choisir une voie inverse, soit en laissant faire soit en favorisant indirectement cette guerre civile ? Voyons les facteurs allant dans le sens de cette hypothèse, puis le fondement de cette hypothèse.

• Effectivement, le premier facteur est celui que signale Philps, savoir la perception qu’auraient les Russes de la volonté inébranlable du régime Assad de résister à l’attaque qu’il subit. Cela signifie que la poursuite qui semble verrouillée pour l’instant de la politique de surarmement de l’“opposition” (des oppositions) par le bloc BAO, et la poursuite probable des “incidents” (massacres et autres) porteurs de polémiques hystériques sur fond de guerre de la communication, de montages et de provocations, ne peuvent qu’aggraver la situation en Syrie jusqu’à une situation de guerre civile, et non à une “victoire” du groupe “oppositions”/bloc BAO, puisque Assad ne cédera pas et qu’il a une position solide.

• Dans ce cas hypothétique sérieux, les efforts des Russes pour tenter de stabiliser la situation sont non seulement voués à l’échec, mais ils vont finir par constituer un handicap de plus en plus grand pour la Russie. Certes, la Russie bénéficie de la position reconnue par tous de “maîtresse du jeu”, ce qui est diplomatiquement avantageux, mais c’est aussi une position qui est peu ou prou d’emprisonnement d’une politique littéralement pathologique du bloc BAO qui exige de la Russie d’être à la fois “maîtresse du jeu” et complètement exécutante du “jeu” du bloc BAO. Des deux aspects de la politique actuelle de la Russie en Syrie, on a vu et l’on comprend que c’est le second aspect qui prend de plus en plus d’importance. La “position avantageuse” risque donc de se transformer en une position extrêmement dommageable pour la Russie.

• Les Russes, qui ont l’esprit vif, n’ont certainement pas manqué la réaction israélienne au massacre de Houla. Ils sont donc avertis du fait qu’un investissement de la Syrie, qu’une intervention en Syrie, qu’un très hypothétique remplacement de Assad même selon le “modèle yéménite” comme les USA le proposeraient (pour tout cela, voir le 29 mai 2012), ne régleraient rien en Syrie, mais au contraire amèneraient une escalade supplémentaire et l’accélération d’un processus d’attaque contre l’Iran, même si le bloc BAO n’est pas trop pressé pour cela ou veut éviter cela, parce que la pression israélienne deviendrait irrésistible.

• … En d’autres mots, les Russes seraient conduits à croire de moins en moins, puis à ne plus croire du tout à la limitation de la crise syrienne à la seule Syrie ; au contraire, conduits à considérer la crise syrienne comme un élément désormais complètement intégré à la crise haute. Leur idée deviendrait évidemment qu’une aggravation de la situation en Syrie, avec les interférences nombreuses dans ce sens et la pression des plans du bloc BAO assaisonnés de la pression irrésistible d’Israël, ne conduirait pas au maintien des évènements dans ce cadre, mais provoquerait au contraire, et même avant l’accomplissement décisif de telle ou telle issue, un tel accroissement des violences que les pays voisins seraient impliqués. Dans ce cas, un pays comme l’Iran, plutôt qu’attendre l’attaque inéluctable, accentuerait très fortement son implication en Syrie, éventuellement avec l’aide de l’Irak dont on sait l’évolution à ce sujet. Même la Turquie, dont la réserve durant la sous-crise du massacre de Houla a été significative, pourrait changer de position dès lors que la crise syrienne menacerait ainsi de s’étendre.

Comme on le comprend, ces divers points et la logique qui les caractérisent écartent pour décrire une évolution russe l’intervention quasi exclusive de l’aspect confessionnel de la l’hypothèse de Philps (laisser aller la guerre civile en Syrie pour établir une ligne d’arrêt et un point de fixation de l’affrontement entre sunnites et chiites, pour protéger le glacis du Sud de la Russie : «What if his plan is far grander: halting, at the gates of Damascus, what he sees as the green tide of Sunni Islamism stretching from Morocco, through North Africa and the Levant to Turkey and thence almost to Russia's unstable southern bordercontre»). C’est dans tous les cas notre logique de pensée. Nous sommes à un point de fusion totale de la crise haute, où le facteur religieux/“‘crise de civilisation” et tout ce qui s’ensuit, y compris des plans grandioses à ce propos, ne sont qu’un élément parmi d’autres, et loin d’être le plus important, ni même d’une importance majeure.

La crise est générale, ce pourquoi nous la nommons “crise haute”. Pour analyser les perspectives syriennes dans le cas d’un déchaînement des violences, il faut aussi tenir compte de la situation intérieure explosive en Israël, en Arabie Saoudite et au Qatar, et de la situation intérieure également explosive en Europe avec la crise grecque/de l’euro, et la situation explosive aux USA, avec une campagne présidentielle présentée grossièrement comme normale, et qui est en réalité porteuse de troubles extrêmement graves (l’affrontement autour de Ron Paul, dans une situation générale qui ne cesse de se dégrader et une pression policière en constante augmentation). Il faut aussi tenir compte de la situation intérieure en Russie, où les remous des élections, considérablement renforcés par l’intervention dissolvante des USA, ont créé un climat incertain, contre lequel on peut lutter décisivement en suscitant une mobilisation du public contre les “dangers extérieurs”, ce qui est d’ailleurs suggéré par Philps, mais dans une autre logique, plus étriquée et bien dans la veine anglo-saxonne («At home, with his rule contested by a middle class that wants more than oligarch-led stability, Mr Putin gains popularity by giving the US a bloody nose over Syria»). Comme nous l’avons plaidé depuis décembre (voir le 8 décembre 2012), c’est en désignant ce qui est finalement le grand danger de la crise haute dans toute sa fureur que Poutine créera cet élan qui confortera formidablement et irrésistiblement sa position. (Il a d’ailleurs commencé à agir de la sorte durant sa campagne électorale.)

Selon nous, la force de cette hypothèse sur les raisons d’un éventuel revirement russe, c’est qu’elle dit le vrai. La crise est totale, générale, ne s’exprimant pour l’instant que par des sous-crises de toutes les sortes, dans toutes les zones et dans tous les domaines, venues à la surface épisodiquement, comme des bulles d’air brûlant éclatent et témoignent de la macération souterraine de l’éruption générale ; la crise syrienne est l'une de ces bulles... Il n’est pas raisonnable de séparer la crise grecque de la crise syrienne, ni la crise iranienne de la crise de la direction américaniste, puisqu’effectivement tout se tient. Ainsi se peut-il que la pensée de la direction russe, s’exerçant sur la crise syrienne mais tenant compte de l’ensemble, estime qu’à tout prendre l’usure subie dans la vaine tentative de restaurer la stabilité dans ce pays (la Syrie) devient nettement négative et constitue désormais un grave handicap qui affaiblit la position russe sans renforcer la stabilité (ni Assad par conséquent, mais cela est accessoire). L’alternative, c’est de laisser aller tout en prenant des mesures de prudence et de renforcement des positions acquises, avec la certitude que la crise syrienne éventuellement devenue guerre civile s’étendra nécessairement à la région et impliquera de gré ou de force le bloc BAO, ne serait-ce que par les troubles subis par ses alliés israéliens, saoudiens, qataris. Cela ne signifie pas se retirer du jeu mais refuser un jeu qui revient à faire le jeu de la politique paralysée du bloc BAO, pour occuper une autre position. Il existe un point au-delà duquel la politique de recherche de la stabilité nécessite de laisser faire la dynamique de l’instabilité devenue inarrétable, pour que les évènements eux-mêmes se chargent de détruire les facteurs d'instabilité et le cadre général qu'ils imposent, et conduisent ainsi à une stabilité nouvelle dans des conditions radicalement différentes, en plaçant tous les acteurs devant leurs vraies responsabilités. Dans le cas qui nous occupe, les choses de la dynamique de l'instabilité ne s’arrêteront pas à la Syrie, ni à la région autour de la Syrie, ni à l’Iran, mais, par les contre-coups déclenchés dans les situations intérieures, notamment celles des pays du bloc BAO, elles iront au cœur du sort du Système dans son entièreté. Elles poseront la question essentielle de l'effondrement du Système.

C’est ainsi que nous verrions l’hypothèse telle qu’elle pourrait se dessiner dans l’esprit de Poutine et des Russes. Cela ne signifie nullement que la délibération en soit à ce point, encore moins bien entendu que la décision soit prise… A notre sens, cette option existe désormais dans les esprits ; certains actes, comme le renforcement de l’alliance avec la Chine, qui va être réaffirmée au cours d’un sommet de l’Organisation de Coopération de Shanghai (6-7 juin) présenté comme très ambitieux, prennent l’allure d’une précaution fondamentale de sécurité et vont dans le sens décrit.

Il y a certainement encore des points d’interrogation, et l’un des principaux est la véritable position d’Obama, qui continue à être une énigme parce que son habileté politicienne, sa distance des choses, son art exceptionnel de manipulation des forces politiques à Washington et, surtout, des forces antagonistes au sein de son administration, ont dissimulé sa véritable pensée, – si, d’ailleurs, il a une autre pensée que celle de sa réélection. Poutine et les Russes ont gardé un certain penchant pour Obama, et peut-être espèrent-ils encore quelque indication importante de sa part sur les crises en débat. Pour cette raison, la rencontre Poutine-Obama en marge du G20, dans deux semaines au Mexique, après le refus de Poutine d’une rencontre au G8, sera d’une grande importance à cet égard. Les Russes ont tout fait pour montrer que cette rencontre sera un véritable sommet, d’une importance inhabituelle, qu’ils présentent d’ailleurs avec un entrain et un optimisme inhabituels. Cela signifie qu’il faudra qu’ils obtiennent des assurances et des engagements concrets, fondamentaux, essentiels, et encore, tout cela soumis aux aléas de l’élection présidentielle et des capacités d’Obama de tenir s’il promet.

…Mais même ce point d’interrogation ne doit pas faire trop d’illusion. Il y a des évènements en marche, une dynamique formidable qui nous surpasse et sur laquelle nous n’avons aucune prise ; c’est la dynamique du Système plongé dans les affres de son autodestruction, et la crise syrienne, dans le cadre de la crise haute, en est un des éléments actifs. Dans ce grand trouble en marche, il y a la possibilité désormais bien présente que l’un ou l’autre des acteurs humains mesure l’importance du phénomène et, s’y trouvant évidemment impliqué, éventuellement avec des positions qui ne sont pas mauvaises, conclut que la seule chose à faire est de contribuer autant que possible à cette autodestruction. Il est évident que les Russes, et Poutine à leur tête, sont parmi les mieux placés pour cela. C’est tout le sens de cette hypothèse, qui n’est qu’une hypothèse, – mais à une époque où les évènements vont si vite qu’ils peuvent transformer en quelques semaines une hypothèse en un nouvel élément actif du courant qu’eux-mêmes alimentent. La crise syrienne est donc, une fois de plus, identifiée par nous comme une crise qui peut engager la survie du bloc BAO.


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