MbS est-il un pestiféré ?

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MbS est-il un pestiféré ?

28 novembre 2018 – Les signes s’accumulent pour substantiver la menace que Vincent Hervouët résumait d’une formule hier soir sur LCI, à l’occasion de la visite mouvementée en Tunisie du jeune Mohammed ben Salman, le ministre de la défense saoudien et n°1 royal de facto de l’Arabie saoudite, et bien embarrassé par l’assassinat du journaliste (Washington Post), dissident et opposant venu de la cour saoudienne elle-même, Jamad Khashoggi  : “MbS est en train de devenir un pestiféré”. Des manifestations de protestation et de dénonciation de l’assassinat ont marqué en effet la visite de MbS en Tunisie, mais ce n’est évidemment pas tout. Il y a aussi la nouvelle, qu’on jugera principale, qu’il est très probable qu’il n’y aura pas de rencontre entre Trump et MbS au G-20 qui se tient en Argentine à la fin de la semaine,...

MbS est en effet sur le chemin de ce G-20 en Argentine. Comble de stupéfaction horrifiée, on a appris avant-hier que la justice de ce pays envisage des poursuites contre lui pour “crimes de guerre”, – l’enquête portant encore plus sur les attaques menées par les forces saoudiennes au Yémen, aussi bien que les manœuvres orchestrées pour priver la population d’alimentation et d’aide médicale. Il paraît évidemment fort improbable qu’une procédure ou une action soit lancée contre lui dans les trois jours qui viennent (par rapport au G-20), et peut-être improbable aussi que tienne longtemps le principe même de cette enquête ; mais en termes de communication le dossier s’alourdit, ce qui implique qu’il faut avoir à l’esprit cette péripétie argentine.

« Selon le New York Times, l’Argentine enquête sur MbS pour implication dans des “crimes de guerre”, dans ce que le journal décrit comme “le test le plus significatif à ce jour pour mesurer si le prince Mohammed est capable de surmonter et de dissiper le malaise international qui l’entoure depuis l'assassinat du dissident saoudien Jamal Khashoggi.” [...] Mais l’enquête n’a pas pour seul objectif de déterminer si MbS a participé à l’organisation de la liquidation de Khashoggi. Les procureurs examinent également sa possible implication dans la myriade de “crimes de guerre” commis par l'Arabie Saoudite au cours de sa brutale guerre “par procuration” au Yémen.

» ... “Le prince Mohammed, qui est le ministre de la Défense du Royaume et son dirigeant de facto au quotidien, a dirigé une campagne de bombardement de trois ans et demi et le blocus naval du Yémen par une coalition d’alliés arabes cherchant à déloger du pouvoir une faction yéménite alliée à l'Iran. ‘Certaines de ces attaques – si elles sont ordonnées ou commises par des personnes ayant une intention criminelle – peuvent constituer des crimes de guerre’, a écrit M. Roth. En limitant les importations de denrées alimentaires critiques, la coalition dirigée par l'Arabie saoudite ‘peut également avoir violé l'interdiction d'utiliser la famine comme méthode de guerre, qui est un crime de guerre’, selon la requête.” »

C’est donc sur ce dossier de communication désormais fumant et brûlant du point de vue de la chaste et vertueuse “communauté internationale” que vient s’ajouter la nouvelle qu’il n’y a pour l’instant pas de rencontre prévue au G-20 entre Trump et MbS. C’est le terrible John Bolton qui a annoncé la nouvelle de l’incertitude menaçante et pessimiste pesant sur le sort de MbS, en donnant quelques détails sur l’emploi du temps de Trump au G-20.

« Dans un calendrier bourré de réunions avec les dirigeants mondiaux, on trouve bien entendu une rencontre entre Trump et Poutine, a déclaré mardi le conseiller à la Sécurité nationale, John Bolton. Expliquant l’absence de rencontre avec bin Salman, Bolton a simplement déclaré que le programme de Trump était “plein à craquer”. [...] Bolton a [certes] laissé ouverte la possibilité d’une rencontre entre Trump et MbS, sans toutefois aller plus loin. “Je ne dirais pas que nous avons exclu toute interaction”, a-t-il déclaré. “L’agenda du président est très chargé ... néanmoins, nous n’écarterons rien.”

» L’Arabie saoudite a admis que Jamal Khashoggi avait été assassiné par des agents saoudiens, mais a nié que MbS ait autorisé ou ordonné son exécution. Trump a publié un communiqué la semaine dernière dans lequel il déclarait que, bien que le prince saoudien “aurait très bien pu” être au courant du plan visant à tuer le journaliste, les États-Unis resteront un “partenaire indéfectible" de l'Arabie saoudite, en raison de son importance comme exportateur de pétrole et allié contre l’Iran.

» Trump a également déclaré la semaine dernière qu'un rapport de la CIA – concluant “avec une assez grande assurance” que MbS avait ordonné de “liquider” Khashoggi – était basé sur des “appréciations” et non sur des faits. La porte-parole du président, Sarah Sanders, a repris ces propos mardi. “Nous n'avons pas vu de preuves définitives de notre communauté du renseignement qui relient [MbS] directement à [la liquidation de Khashoggi]”, a-t-elle déclaré. “Quand il y aura des informations décisives, nous prendrons une décision”. »

Trump nous la joue donc prudente, toujours sur l’arrière-plan de ces paroles, de la semaine dernière, cyniques comme il se doit dans une bonne politique étrangère réduite aux $milliards, et qui lui avaient valu l’appréciation de la brillante et courageuse Tulsi Gabbard qu’“être la pute de l’Arabie” n’a jamais été un signe particulièrement convaincant d’une politique selon la ligne d’“America First”. (Gabbard a acquis une certaine célébrité, suite à cet acte courageux, et certains commencent à espérer en elle pour 2020.)

En d’autres mots, MbS ou pas, l’Arabie sera toujours là dans l’agenda de Trump, et ce n’est pas pour sauver la tête de MbS que Trump serait prêt à risquer le courroux des ligues de vertu postmodernes, globalistes et supranationales. En cela, Trump applique effectivement une parfaite politique de businessman globalisé, où les véritables America Firsters auraient et auront bien du mal à retrouver les principes qui guident leur conviction.

(Effectivement, America First, si l’on consulte ses racines historiques et les conceptions qui la déterminent, prétend être bien plus et bien différent d’une politique cynique et mercantiliste, en se réclamant des principes fondateurs de l’Amérique originelle. Nous n’avons pas à juger ici de la validité ou pas de ces principes, mais simplement à rappeler qu’au départ ce sont des principes, ou des pseudo-principes considérés comme tels par les intéressés qui fondent cette politique, et que les véritables America Firsters s’y réfèrent effectivement. Ils auront bien du mal à retrouver leur bien dans cette soupe arabo-trumpiste, pimentée d’un MbS dont le sort dépend de l’extraordinaire élan d’hypocrisie postmoderniste de la “communauté internationale”.)

Il y a bien entendu quelques plumes pathétiques qui tentent de sauver MbS du naufrage, notamment en lui prodiguant des conseils sur la façon de recoudre un simulacre convenable, avec les narrative et les mensonges qui vont bien, et tel simulacre qui conviendrait au politiquement apparemment-correct de la susdite “communauté internationale”. C’est le cas du non-moins pathétique Atlantic Council, inénarrable chasseur de FakeNews au nom de l’OTAN, pour les dénoncer à l’encore-plus pathétique Facebook, dans un extraordinaire tourbillon crisique d’hypocrisies diverses et en tous sens, entrant en collision, se comprenant mal ou très mal, tenant maladroitement des rôles d’une composition douteuse, puant en général la sueur des écrivaillons qui rédigent “feuilles de route” et “éléments de langage”... Quelle étrange contre-civilisation, vraiment tout-contre...

« Le Conseil de l’Atlantique, le think-tank américain qui conseille Facebook sur la dénonciation des Fake News, fournit au prince saoudien Mohammed bin Salman des allusions amicales sur la façon de faire oublier à tout le monde le meurtre brutal de Jamal Khashoggi.

» Frederick Kempe, PDG de l'Atlantic Council, explique dans un article comment MbS pourrait détourner la mauvaise publicité causée par le meurtre hideux de Khashoggi – et ainsi “recentrer le jugement occidental” comme il le dit, pour ne pas affaiblir son alliance avec les États-Unis. Bien entendu, cette alliance est absolument nécessaire pour faire face au “rôle croissant de la Chine et de la Russie”, ainsi que de l'Iran.

» Le meurtre était “brutal, stupide et irresponsable”, admet Kempe, et l'indignation américaine et européenne est “compréhensible”, mais c'est une période dangereuse pour l'Amérique et ses alliés. Ainsi, des valeurs contraignantes telles que les droits de l’homme et la liberté de la presse peuvent être repoussées à l’arrière-plan pour laisser place aux intérêts stratégiques. Kempe pense que l’une des façons pour MBS de retrouver les faveurs du public occidental est de “redoubler d'efforts pour réformer la société saoudienne”. »

(A notre sens, Kempe pourrait fort bien se tromper, comme c’est courant aujourd’hui chez les serviteurs de bas étage, complètement intoxiqués par leur rhétorique effectivement trompeuse et qui les trompent eux-mêmes en premier. La seule chance qu’il resterait au pauvre MbS si ses affaires continuent à mal aller pourrait bien se révéler être Poutine, qui a pris grand soin de ne pas dire un seul mot plus haut que l’autre dans cette crise. Il ne condamne rien ni personne, jugeant que ce n’est pas de ses affaires, et il prévoit, lui, de rencontrer MbS au G-20 ; il se place pour n’importe quelle issue à cette tragédie-bouffe sanglante, prêt à récupérer ce qui peut l’être.)

Effet dévastateur de l’“individualisme crisique”

Nous parlons effectivement d’“extraordinaire élan d’hypocrisie postmoderniste de la “communauté internationale”, car il en faut pour s’emballer si vertueusement après la liquidation horrible de Khashoggi, – journaliste du Washington Post, organe officiel de Bozos/Amazon et officieux de la CIA ; et, par conséquent et par ces voies détournées et infâmes, en venir au sort de la population yéménite que MbS fait pilonner depuis trois ans et demi avec des intentions quasiment génocidaires, alors qu’on a laissé ce massacre se dérouler pendant ces mêmes trois années et demie sans lever le petit doigt ni agiter le moindre cil de détresse.

(On notera bien entendu qu’il est vrai que l’on était bien assez occupé à défendre la liberté à Kiev en prenant le pouvoir par coup d’État interposé, – « ...le coup [d’État] le plus flagrant de l’histoire », – et en Syrie où l’on s’activait à monter des attaques chimiques qui permettraient de parfaire le personnage de bourreau international dont on a habillé Assad avec l’aide vertueuse et la virtuosité des groupes djihadistes...)

Nous avions indiqué combien le G-20 était une étape critique, sinon crisique, pour MbS, confirmant de ce fait le caractère extrêmement contradictoire et paradoxal du cas et de cette affaire, – notamment pour ce que les antiSystème devraient en avoir à juger. La chose se confirme et, d’une certaine façon, certains pourraient juger que c’est assez inattendu. Il y a eu beaucoup d’avis allant dans le sens d’une interprétation cynique, du type : “Tout le monde s’exclame, Trump le premier, mais on oubliera bien vite la chose et tout rentrera dans l’ordre, y compris MbS bien sûr”. Il apparaît que ce n’est pas le cas, – et qu’il faut faire pour en juger et appréhender les possibilités événementielles, “à cynisme, cynisme et demi”, – et même, après tout, cynisme double et même triple...

Nous disons et répétons que, depuis la Syrie et surtout depuis la crise ukrainienne, la dialectique occidentale (du bloc-BAO) est entrée sur un territoire, non pas de déni mais d’indifférence et d'ignorance complètes de la réalité. D’où des enchaînements extrêmement lourds et contradictoire, qui emprisonnent et torturent les perceptions dans la nécessité de poursuivre sur une voie, non seulement mensongère, mais totalement irréelle. (C’est le cas de ce que nous nommons le déterminisme-narrativiste.) En quelque sorte, on déserte totalement la réalité pour répondre aux nécessités des narrative imposées par le Système et l’on passe dans un domaine qui correspond à la troisième catégorie des “choses-de-la-vie” (ou des “choses-de-la-guerre”) selon le philosophe-Rumsfeld et sa fameuse charade : nous sommes dans le domaine des “choses dont nous ne savons pas que nous ne les connaissons pas ( “But there are also unknown unknowns – the ones we don't know we don't know.”), – mais en ignorant désormais radicalement qu’un tel domaine existe (au contraire de Rumsfeld qui savait bien, lui). C’est-à-dire que nous croyons dur comme fer à la “réalité”, sinon à la “vérité” de la narrative que nous développons, avec la kyrielle de déformations imposées à la perception qui va avec, puis dans le suivi de cette perception, avec les couches de mensonges entraînant un processus de cause-à-effet s’éloignant de plus en plus de ce que nos sens perçoivent (ou “devraient percevoir”, lorsque nous atteignons les bornes de la folie).

(Bien entendu, le “nous” et de pure convention : il désigne la communauté générale du bloc-BAO, directions-zombie, élites-Système, presseSystème, et sert à mieux faire comprendre ce dont il est question tout en signalant que nous faisons nécessairement partie, en toute petite partie mais inévitable, ne serait-ce que parce que nous respirons le même oxygène, – de cette communauté.)

Nous pensons que cette obligation de “droits de l’homme”, devenue droitdel’hommisme, qui s’est manifestée pour la mort de Khashoggi contre un MbS jusqu’alors encensé alors qu’il est en vérité chargé depuis au moins ces trois années et demie des atrocités contre le Yémen ignorées par le bloc-BAO, que cette obligation n’est en rien forcée ni contrainte. Elle est crue, elle est considérée comme une lumière fondamentale, la lumière des Lumières si l’on veut, et elle est brandie comme l’absolue nécessité de la respectabilité-Système, – au point que même le grossier, vulgaire et scatologique Trump y succombe... Elle fonctionne à cent à l’heure dans le cas Khashoggi pour des raisons évidentes, – essentiellement parce qu’il est au Post, lequel Post est à Bezos et à la CIA conjointement, – mais à part cela (le vitesse et la dynamique) elle répond à une réelle franchise du jugement. De cette façon dialectique qui est la plus épouvantable terreur qu’on puisse imaginer à l’ère du système-roi de la communication, tous les acteurs du Système se trouvent enchaînés au Système.

En même temps, – l’expression macroniste est incroyablement d’actualité, – les crises intérieures s’amplifient à la mesure des dégâts causés par les contradictions et les paradoxes qu’entraînent le déterminisme-narrativiste et le déni de la perception (ou la démence de la perception). Chacun se referme de plus en plus sur sa propre scène ou sphère intérieure pour la défendre, pour la contrôler, puisque là se trouvent ses intérêts, l’ensemble du casting continuant pourtant à proclamer une solidarité qui n’existe plus en aucune façon malgré la convergence des intérêts extérieurs et l’appartenance au service du même Système. Tout le monde doit suivre les règles de ce jeu étrange mais cela devient de plus en plus difficile puisque ce que nous nommerions l’“individualisme crisique” (l’intérêt de chacun porté à sa propre crise intérieure) implique des intérêts particuliers.

C’est encore plus difficile et cela devient quasiment impossible lorsque, comme c’est le cas depuis 2016 et l’élection de Trump, le “maître du jeu” imposé par le Système se conduit comme un bulldozer et n’applique les règles que lorsqu’elles l’avantagent pour sa crise intérieure. Le sens de la mesure dans le déni de la perception se dissout ainsi que la solidarité des directions-Système, et ceux que l’on jugeait invincibles par leurs positions et leurs caractères (MbS en tant que dirigeant suprême de facto de l’indispensable Arabie, et dirigeant “réformiste” en plus) chutent misérablement, à l’occasion d’infamies assez courantes, et ils ont du mal à trouver de l’aide et quelque main secourable autour d’eux, si même ils y parviennent.

L’observation de Joseph de Maistre concernant les dirigeants révolutionnaires de 1791-1795 en France vaut ici parfaitement pour les dirigeants au service du Système, et elle pourra servir d’épitaphe au malheureux MbS : «On a remarqué, avec grande raison, que la révolution française mène les hommes plus que les hommes la mènent. Cette observation est de la plus grande justesse... [...] Les scélérats mêmes qui paraissent conduire la révolution, n’y entrent que comme de simples instruments ; et dès qu’ils ont la prétention de la dominer, ils tombent ignoblement.»