L’OTAN qui attend la France, ou l'OTAN postmoderne

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L’OTAN qui attend la France

En France, le “retour dans l’OTAN” est un grand événement, diversement commenté, applaudi fièvreusement par les uns, dénoncé comme une trahison par les autres. Cela vaut pour le symbole et pour l’esprit de la “bataille” en cours en France, dont nous pensons qu’elle tient beaucoup plus de la circonstance polémique et – paradoxalement – de la politique intérieure que du fond du problème.

Un “retour dans l’OTAN” de la France a beaucoup moins de signification aujourd’hui qu’hier (du temps où la France s’en retira); il en a d’autant moins que, techniquement, ce “retour” est quasiment effectué depuis 1990 par l’addition de différentes mesures techniques au cours des années.

D’autre part, il y a la question de savoir dans quelle OTAN “revient” la France. L’Organisation a beaucoup changé ces dernières années. Dans cette rubrique Analyse de notre Lettre d’Analyse de defensa & eurostratégie du 25 avril 2008, nous traçons un portrait de la situation de l’OTAN aujourd’hui. Il s’agit d'une chose bien différente que ce qu’était l’OTAN en 1966, ou même en 1989.

L’OTAN postmoderne

Commençons, – une fois n’est pas coutume, nous le jurons, – par nous citer. Le 20 décembre 1991 se réunissait à Bruxelles le Conseil de Coordination de l’Atlantique Nord. Pour la première fois, des pays non-membres, – neuf pays de l’ancien Pacte de Varsovie et de l’Europe de l’Est, – y assistaient. Dans notre numéro (Volume 7, n°9) du 25 janvier 1992, nous écrivions: «Il apparaît qu’en ouvrant ses assises à neuf pays de l’ancien Est, même sans en faire des membres effectifs, l’OTAN installe ceux-ci comme des parties prenantes en son sein. “Dès cette première réunion, remarque encore notre source, ils se conduisaient comme des membres à part entière”.»

Dès cette époque, effectivement, au moins depuis le sommet de Londres de juillet 1990, on ne parlait que de “hors-zone”, d’élargissement, voire de “fuite en avant” pour les plus sceptiques. Il ne s’agissait de rien de moins que d’une opération-survie, une façon de tenter de sauver l’OTAN d’une terrible léthargie engendrée par une soudaine absence de sens où elle semblait destinée à sombrer. D’ores et déjà certains émettaient l’idée qu’il y avait dans cette sauvegarde le ferment d’un péril plus grand encore, – un remède pire que le mal?

«...On apprécie également qu’il y a “un véritable processus de dilution de l’OTAN. Le processus engagé au sommet de Londres, en juillet 1990, se poursuit et échappe au contrôle de ceux qui l’ont activé”. [... Les] Britanniques, plus chauds partisans de l’OTAN dans sa forme classique, voient dans la situation actuelle une inéluctable évolution vers une transformation de substance. “Mais de telles oppositions ne changent rien, dit une de nos sources à l’OTAN. La logique du processus actuel est trop forte.” [... “Le] processus devient pervers, explique encore notre source. Que peut devenir une OTAN à 23, puis à plus de 30, et peut-être au-delà? Elle devient une sorte d’OCDE de la défense, avec des capacités et des responsabilités diluées dans les positions contradictoires. Et il n’y a même pas, comme à l’ONU, de votes prépondérants et de droits de veto pour certains”...»

Seize ans plus tard, à Bucarest...

Ces notes remontant à seize années avant le sommet de Bucarest décrivent un moment important de l’alliance, qui est rarement rapporté comme tel. Elles montrent combien, dès la fin brutale de la Guerre froide, l’orientation de l’alliance fut fermement établie, dans l’urgence des nécessités. Il s’agissait de l’élargissement, de l’agrandissement, d’une sorte d’“universalisation” de l’OTAN. A cette époque déjà, les contacts pour une telle orientation ne se limitaient pas à l’Europe (l’ancienne Europe de l’Est), mais à d’autres pays hors de la zone, comme le Japon ou l’Australie.

Il faut également observer qu’à cette même époque, les Américains étaient loin d’être dans une position d’inspirateurs de l’alliance. Certes, ils étaient partisans d’explorer le processus qu’on décrit, qui deviendra celui de l’élargissement, mais d’une façon bien détachée par rapport à leurs préoccupations centrales. Après l’euphorie de la guerre du Golfe et de la victoire du début 1991, les Américains étaient très rapidement tombés dans une situation de désarroi psychologique qu’on a rappelée par ailleurs dans notre Analyse du 10 mars 2008 (“1992 revisité”). L’impression générale était que les USA, d’abord à cause d’une situation économique difficile, ensuite et surtout à cause d’une sorte de profonde “crise d’identité”, allaient se replier dans une position de retrait qu’on aurait pu qualifier de néo-isolationnisme. On peut aisément avancer l’argument que ce fut le cas jusqu’à l’été et l’automne de 1995 (implication US dans la crise de l’ex-Yougoslavie avec les accords de Dayton).

On peut interpréter alors cette tendance à l’élargissement, non pas initialement comme une idée américaine, mais, d’une façon très différente malgré l’apparence, comme une idée “otanienne” (une idée de l’OTAN elle-même, de l’OTAN prise comme une bureaucratie). Si l’on accepte cette hypothèse historique, on est d’autant plus conduit à lire avec intérêt la rapide analyse de la situation de l’OTAN publiée le 2 avril par Novosti, puis reprise par UPI, par Alexander Khramchikhine, chef des analyses à l’Institut des Analyses Politiques et Militaires de Moscou. Khramchikhine attribue le processus de l’élargissement de l’OTAN beaucoup plus à une dynamique bureaucratique qu’à une intention politique ou à un schéma stratégique quelconque.

Nous aurions tendance à écarter la proposition chronologique de Khramchikhine («The eastward extension of the bloc has entirely lost its military purpose, instead becoming an end in itself»), puisque le rappel des circonstances de fin 1991 nous a permis d’avancer l’argument que l’élargissement de l’OTAN fut dès l’origine “une fin en soi”. Au reste, Khramchikhine lui-même, qui semble se contredire ici ou, plutôt, ne pas oser aller jusqu’au bout de son constat, admet effectivement cette analyse lorsqu’il observe: «NATO lost its original purpose in 1991. As any bureaucratic structure that loses its raison d’être will do, the bloc shifted its priorities to self-preservation.»

Décrivant effectivement ce qu’il suppose avoir été l’état d’esprit à l’origine de cette poussée d’élargissement, d’“universalisation”, et justement selon notre point de vue, Khramchikhine observe: «From this point on, eastward expansion became the priority for the Brussels bureaucrats running the alliance – not for any security considerations, but because it provides them with a big job, for a long time. European security is no longer a priority, especially as nothing threatens it now. The new NATO members do not gain anything but the psychological satisfaction of belonging to the club of civilized nations and a soothing sense of security, even though they are safe as they are.»

Retenons cette remarque sur la question de la sécurité européenne (“personne ne la menace aujourd’hui”) et sur la “satisfaction psychologique” des nouveaux membres entrant dans ce “club des nations civilisées”. Elle correspond assez justement à la situation dont nous tentons de rendre compte. La remarque la plus intéressante de Khramchikhine concerne le résultat de cette évolution au niveau de la puissance, au niveau de la capacité de ce qui est toujours présenté comme une alliance militaire, – et ce résultat est un affaiblissement considérable par rapport à l’origine... Les capacités militaires des pays-membres d’origine ne cessent de se réduire (la situation en Afghanistan est une démonstration de cette situation). Les capacités militaires des nouveaux membres sont extrêmement faibles et leur apport en termes de sécurité est négatif: un fardeau de sécurité plus grand pour l’Alliance, avec un ridicule appoint par eux-mêmes en termes de capacités, à un point où l’on peut aisément avancer qu’ils ne sont pas plus en sécurité au sein de l’OTAN.

Khramchikhine écrit encore: «NATO lives to grow. Military might matters no longer. Eastern European countries that joined NATO in 1999 and 2004 are powerless to protect even themselves. They are security consumers. Old and new NATO members are steadily reducing their armed forces, so it has ever smaller means to defend an ever larger area. Things will become still worse with the extremely weak Albanian and Macedonian armies.»

Cette approche de la situation de l’OTAN a bien entendu ceci de particulier qu’elle offre une autre interprétation de la substance de cette Organisation. A nouveau, nous allons un peu plus loin que Khramchikhine. De ce point de vue, l’OTAN n’est pas seulement un instrument d’influence et de manipulation des USA, même si elle l’est effectivement dans une part importante. De ce point de vue, l’OTAN n’est pas seulement un “club of civilized nations” pour les nouveaux pays-membres. De ce point de vue, l’OTAN existe per se, en tant que corps autonome. Bien entendu, il s’agit d’un “corps bureaucratique”, qui est un phénomène classique de notre système. Mais admettre cette identification conduit à poser un nouveau regard sur l’OTAN.

L’OTAN transformé en un corps livré aux “intérêts particuliers”

Il n’y a pas de danger russe. Toute la machinerie de propagande atlantiste qui n’a même pas la vertu purement américaniste de créer un monde virtualiste, ajoutée à l’hystérie et à la corruption psychologique héritée du communisme des directions des nouveaux pays-membres d’Europe de l’Est ne peut espérer ressusciter ce mythe du danger russe. Il n’y a aucune assise historique et politique irrésistible qui puisse donner quelque crédit à cette hypothèse.

Le “danger russe” a été créé de toutes pièces par des “groupes d’intérêt privés”, à la fois industriels et de communication, peinturlurés d’un vernis sommaire d’idéologie, depuis la fin des années 1990. Le fait qu’un des plus grands héros de cette entreprise soit un homme, –l’Américain Bruce P. Jackson, – qui cumule un poste d’influence chez les néo-conservateurs, un passé d’agent de renseignement de l’U.S. Army, un passé si proche qu’il est encore présent de vice-président de Lockheed Martin et la fonction de lobbyiste en chef de diverses fondations et autres groupes de pression auprès des directions de la plupart des pays d’Europe de l’Est, ce fait résume l’évolution de la substance de l’OTAN. Jackson est un homme de grande influence auprès de l’OTAN. C’est lui qui a supervisé le contrat de 48 F-16 pour la Pologne, livrés dans un état déplorable par Lockheed Martin auquel Jackson voue une fidélité exemplaire.

De même, dirions-nous comme s’il s’agissait de la même opération, est-ce un groupe semi-privé, semi-officiel, agissant sous la houlette de John Bolton n’agissant nullement ès-qualité (chargé des questions de désarmement au département d’Etat) mais s’en prévalant tout de même, qui lança en 2002, au cours d’une tournée européenne, l’idée du déploiement d’anti-missiles en Europe. Le “sponsor” de cette affaire, c’est l’évidence, était bien plus le complexe militaro-industriel qu’une stratégie quelconque, assez divinatoire pour prévoir déjà qu’on serait plus tard sur le point de découvrir qu’un jour peut-être l’Iran aurait des missiles, à peu près comme Saddam déployait alors (en 2002) des “avions sans pilote” ressemblant à des maquettes d’adolescent mais pourtant porteurs des plus graves menaces contre le continent nord-américain. Tout cela n’est pas sérieux mais tout cela est très sérieux. Commentant la décision du sommet de Bucarest d’accueillir favorablement le réseau anti-missiles US comme “une contribution” à la défense des pays de l’OTAN contre les missiles balistiques, une source militaire belge de haut niveau qui a participé aux travaux techniques de l’OTAN sur cette question précise qu’effectivement ce système ne répond à aucune logique stratégique, qu’il s’agit purement et simplement d’une «entreprise industrielle du complexe militaro-industriel».

Il s’est formé en effet en Europe, plutôt à l’Est, un conglomérat d’“intérêts privés”, fait de fondations sans but lucratif mais en général d’origine US, d’hommes-lige, de subventions du CMI et de l’encouragement actif des dirigeants est-européens, qui constitue désormais la force motrice de l’OTAN. On y ajoutera très vite, c’est-à-dire pour une entrée rapide dans cette équation et pour compléter le tableau, une solide dimension mafieuse que vont apporter d’autres nouveaux membres spécialisés dans la chose, ainsi que les techniques de la même chose expérimentées et développées par le Kosovo libre et indépendant qui semble devoir inspirer l’OTAN plus que le contraire.

Ainsi l’OTAN est-elle en train de subir une transformation de substance qui passe inaperçue. L’essentiel du coeur de cette Organisation est un ensemble bureaucratique très puissant mais qui a de moins en moins de direction ou d’orientation politique pour ce qui concerne les affaires européennes. Celles-ci ne sont plus en effet menées que par le mouvement d’élargissement qu’on connaît, pour les causes qu’on a vues, et la seule activité politique à cet égard est l’affrontement, – qui s’est largement précisé à Bucarest, – entre ceux qui y poussent et ceux qui y résistent désormais. Cet affrontement politique se fait de plus en plus en-dehors des structures bureaucratiques, entre Etats-membres. Pour le reste, en Europe même, il n’y a plus d’orientation politique de l’OTAN puisque, par ailleurs, il n’y a plus de véritable problème de sécurité intrinsèquement lié à la situation générale du continent. Même l’aspect politique de la question des anti-missiles est une affaire qui se traite entre Etats-membres, hors des canaux de l’Alliance (et la prise en compte du sommet de Bucarest n’y changera rien). La seule dimension collective de cette affaire, on l’a vu, concerne l’activisme du complexe militaro-industriel et tout ce qui gravite autour.

Ainsi l’aspect militaire et de sécurité de l’Alliance disparaît-il de plus en plus de la scène européenne, laissée libre pour les activités “parallèles“ qu’on a décrites. La chose est d’autant plus compréhensible que les moyens et ressources des pays de l’OTAN sont extrêmement limités et qu’ils sont presque exclusivement réservés au “théâtre extérieur”. Ainsi en arrive-t-on au dernier point, – décisif, sans aucun doute, – de cette transformation de l’OTAN. L’activité purement militaire et de sécurité de l’Alliance a complètement déserté l’espace européen pour se concentrer sur les théâtres extérieurs, – et même, devrait-on dire, sur un théâtre extérieur que tout le monde connaît bien puisqu’il s’agit de l’Afghanistan. Ainsi s’achève la transformation de l’OTAN, telle qu’on pouvait en distinguer les prémisses dès 1991, comme on l’a rappelé au début de cet article. Pour son territoire fondateur et fondamental, qui est l’Europe et sa sécurité, l’OTAN est devenue inopérante et a changé de substance. Les conséquences ne sont pas spectaculaires parce qu’il n’y a pas de graves problèmes de sécurité, mais elles sont profondes. Pendant ce temps, effectivement, tout se joue à l’extérieur.

L’Afghanistan, ou le piège mortel de l’OTAN

Le paradoxe est donc que c’est dans du “hors-zone”, hors de sa zone d’action traditionnelle et fondamentale, que se joue le sort de l’OTAN. Il s’agit de l’Afghanistan, cette “guerre” paradoxale, désormais devenue archétypique, comme l’Irak, de ce qu’on nomme la guerre de 4ème génération (G4G), guerre asymétrique aux conditions révolutionnaire. Une guerre où ni la “victoire” ni la “défaite” ne semble possible, où le but de l’adversaire (le soi-disant plus “faible”) semble être d’attirer et de fixer la puissance extérieure qui intervient dans une lutte épuisante qui la vide de ses forces diverses, — y compris, de ses propres forces de volonté politique et de cohésion interne. Ce dernier point est d’autant plus essentiel que la volonté politique et la cohésion interne ont toujours formé ce qu’on pourrait désigner comme le talon d’Achille de l’Alliance. C’est plus que jamais le cas depuis que cette Alliance a subi la transformation que l’on sait, depuis que les activités qui en sont le fondement, – la sécurité et la capacité militaire, – ont quitté l’espace fondamental de cette Alliance, où chacun jugeait son destin concerné.

Quelle a été la conséquence de cette décision? Un simple mot suffit à la réponse: l’illégitimité. Toute organisation, toute structure, toute individualité qui prétend au pouvoir et est chargée d’en user pour une mission, quels que soient ses caractères et ses buts, doit être investie d’une légitimité. Ses membres, ses constituants, ses mandants doivent reconnaître dans ce pouvoir une force qui les représente et parle en leur nom, sans quoi cette force s’avère très vite vide de substance et devient impuissante. C’était le cas de l’OTAN originelle. Qu’on fût ou non d’accord avec ses buts, avec les méthodes qu’elle employait, avec les manipulations qu’elle impliquait et les thèses qu’elle servait, avec les conditions même de sa légitimité et les moyens employés pour l’obtenir, il reste que cette OTAN avait sa légitimité. On comprend alors que la légitimité n’est pas une vertu en soi ni même un principe théorique, mais que c’est une réalité bien terrestre, un verrou qu’il faut savoir ouvrir, une clef qu’il faut pouvoir tourner. (Bien sûr, si la légitimité ne peut être tenue pour une vertu ou/et pour un principe au sens où l’entendent les moralistes et les philosophes, elle doit être par contre tenue comme une vertu pratique indiquant le fonctionnement de la chose politique et un principe actif permettant son fonctionnement; en ce sens, vertu historique et principe historique, dans le sens le plus réaliste possible.)

Cette légitimité de l’OTAN était liée à une situation spécifique, qui était la sécurité de l’Europe. (Là aussi, quoi qu’on pense de cette situation spécifique, éventuellement même si l’on pense qu’elle était maquillée à dessein. Reste qu’elle était perçue dans le sens où on la décrit.) Tant que la sécurité européenne parut exiger l’existence d’une organisation comme l’OTAN et que l’OTAN répondit à la protection de cette sécurité, la légitimité subsista. Ce qu’on a décrit est l’érosion puis la disparition de cette légitimité. L’aventure afghane est le point d’orgue du processus.

L’engagement de l’OTAN en Afghanistan n’a aucune légitimité fondamentale. Il se fait hors de l’espace légitime de l’Alliance, pour des motifs dont le fondement n’est en rien démontré. Il n’est effectivement en rien démontré que ce qui se passe (ce qui se passait au moment de l’intervention) en Afghanistan menace la sécurité de l’OTAN. La polémique à ce propos est toujours active et montre la fragilité de l’argument, qui repose sur des argumentations souvent poussives ou entachées d’affirmations contestables. Le comportement des Etats-membres de l’OTAN, leurs réticences à s’engager, leur pusillanimité dans leur façon de combattre constituent une démonstration convaincante à cet égard. Dito pour les conditions mêmes du combat, les difficultés considérables de l’Alliance, l’absence flagrante d’unité entre les divers pays de l’OTAN sur les conditions de cette bataille. C’est-à-dire que l’Afghanistan, bien loin de donner un nouvel élan à l’OTAN, continue à accélérer l’érosion de sa légitimité, en la transformant en un instrument mercenaire ou un instrument de conquête qui n’est justifié par aucune cause fondamentale affectant la politique centrale des Etats-membres.

Là-dessus s’ajoutent les conditions de la bataille, ce qu’on nomme la fameuse G4G, que nous détaillons par ailleurs dans notre rubrique Journal. L’insuccès évident des formes de combat dont sont capables la majorité des pays de l’Alliance, pire encore, le renforcement dont cette forme de bataille fait bénéficier l’adversaire (en fait, une multitude d’adversaires apparaissant à mesure), interdisent la victoire de l’OTAN alors que, par ailleurs, les conditions générales lui interdisent d’accepter ce qui pourrait être considéré comme une “défaite“. La délégitimation de l’OTAN se poursuit plus rapidement encore en Afghanistan: délégitimation par le combat qu’elle mène, sans victoire possible, délégitimation si elle tentait de rompre le combat en reconnaissant de facto sa défaite, donc en confirmant l’illégitimité de son intervention.

L’aventure afghane est sans aucun doute le complément naturel du processus de délégitimation de l’OTAN en Europe depuis la fin de la Guerre froide et sa transformation en une organisation aux buts douteux et aux pratiques de plus en plus liées au désordre postmoderne tel qu’il apparaît être de plus en plus: bureaucratie proliférante, éclatement du dessein initial au profit de groupes d’intérêt, corruption vénale et psychologique du complexe militaro-industriel, jusqu’à la possibilité de la prolifération de méthodes mafieuses de certains nouveaux membres. Mais l’aventure afghane est certainement le point (l’abcès) de fixation de cette situation. Elle est ce par quoi tout le reste est d’autant plus mis en évidence, elle est une démonstration par l’absurde de l’illégitimité désormais avérée de l’OTAN, donc de son destin désormais tracé de la fin de soi.

L’OTAN sur sa course finale: responsabilités et opportunités des uns et des autres

Le paradoxe de la situation actuelle est que l’effritement de la légitimité, donc de l’existence de l’OTAN, est la démonstration a contrario de la justesse de certaines observations US. Les plus extrémistes des élites US (Richard Perle) voudraient que l’OTAN devienne une sorte d’ONU armée, remplaçant l’ONU, bien sûr au profit des USA. Ils arguent que le déclin de l’ONU justifie ce projet. Le paradoxe est que la réalité du déclin de l’OTAN perdant sa substance au profit d’un faux renforcement montre que l’OTAN est d’ores et déjà cette ONU qu’ils voudraient qu’elle soit. Mais l’on comprend aussitôt la cause centrale du processus: c’est bien le courant déstructurant, délégitimant, que les USA ont accéléré ces dernières années (pour eux-mêmes et pour les autres) qui est la cause du phénomène. Le renforcement même de l’OTAN constitue une des causes de cette déstructuration.

Dans ce contexte, que certains croient en l’opportunité de l’OTAN comme d’une plus-value fondamentale est confondant. C’est le cas de certains chez les Français. Un rapprochement de la France de l’OTAN, s’il est plaidé pour des raisons tactiques qui resteraient à démontrer, a certainement sa valeur propre. S’il est considéré comme une démarche fondamentale pouvant amener un renforcement de la substance de la politique française, alors il révèle chez ceux qui conçoivent une telle chose un aveuglement bien singulier.

Mais ce ne sont là que de vaines spéculations. A notre sens, l’accélération de la dégradation de l’OTAN vers une situation de désordre et de chaos, comme le sommet de Bucarest en a montré les prémisses, rendra la transformation de l’OTAN en une masse en voie de décomposition bien plus rapide que la concrétisation structurelle de projets de rapprochement ou d’intégration en elle. On ne s’intègre pas dans une masse gélatineuse en voie de décomposition.


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