L’Iran, invité-surprise de la rencontre Poutine-Macron ?

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L’Iran, invité-surprise de la rencontre Poutine-Macron ?

On a mis les petits plats dans les grands pour la visite de Poutine en France, lundi prochain, notamment parce qu’à Versailles, où aura lieu la rencontre avec Macron, s’ouvre en même temps une exposition pour commémorer la visite au plus grand et plus prestigieux Palais du monde du tsar Pierre, Pierre Ier dit Pierre le Grand, en 1717. Deux des plus grands souverains du monde se rencontraient ainsi, d’une manière symbolique qui avait beaucoup de rapport avec une situation politique compliquée (l’alliance de Louis XIV avec l’empire ottoman) expliquant que Pierre avait évité la France jusqu’alors : l’ombre du Roi-Soleil, mort deux ans auparavant, accueillait dans son château qui irradiait le monde civilisé de sa splendeur le grand réformateur de toutes les Russies, le grand tsar dont le projet était d’ouvrir son immense empire à un Occident alors entièrement sous l’influence culturelle française.

A côté de cela, le voyage de Poutine semblerait avoir une importance moindre, mais il a sans aucun doute une signification symbolique marquante ; et, par conséquent, il n’est pas sans intérêt ni importance symbolique de voir que la première réception officielle d’importance à Paris du président Macron, dans le domaine de la politique extérieure, soit pour le président russe. Les relations de Poutine avec Hollande se sont terminées d’une façon absolument catastrophique par l’annulation de la visite par Poutine de sa visite à Paris, suite à des conditions de restriction de déplacement durant cette visite imposées au dernier moment au président russe. La chose constitua, de la part du président français, selon l’expression à développer, – en plus d’une insulte et d’une grossièreté d’une rare impolitesse, une erreur et une stupidité politiques sans guère de précédent diplomatique. A côté de ce Hollande-là, Hitler était un hôte charmant lorsqu’il recevait des chefs d’État.

En présence de cette visite si chargée de symbole tant politique qu’historique, la question la plus immédiate est de savoir s’il en restera quelque chose de plus que cet aspect symbolique. Le commentateur Alexander Mercouris, qui a de bonnes entrées du côté de la Russie, juge que les Russes n’en attendent pas grand’chose. Poutine viendra pour “tâter le terrain” et voir dans quelle mesure il est possible de “dégeler” les relations franco-russes qui ont en général une importance extrême, tant au niveau européen pur qu’au niveau mondial. Pour les Russes, dans une situation générale extrêmement agitée, extrêmement incertaine, avec des relations tendues entre la Russie et l’Europe, avec une guerre civile en cours à Washington D.C., avec une situation de conflit au Moyen-Orient brusquement aggravée par la visite de Trump, tout élément de stabilisation important est bon à prendre. Les Russes sont en train de s’apercevoir qu’ils ont consacré beaucoup de temps, beaucoup trop de temps à l’évolution de la situation à Washington avec l’arrivée de Trump, dans l’espoir de voir une stabilité qui leur soit favorable remplacer l’immobilisme antirusse d’Obama ; cela, pour s’apercevoir qu’avec Trump c’est pire qu’avec Obama. Par conséquent il leur faut relancer leur recherche d’éléments de stabilisation vers d’autres directions.

Le commentateur indien M.K. Bhadrakumar est beaucoup plus disert dans sa chronique du 23 mai 2017. D’une certaine façon, Bhadrakumar place d’abord cette visite dans la perspective d’une relation Macron-Merkel qui, selon lui et selon certains milieux allemands, est loin d’être idyllique et marquée par une certaine concurrence : dans ce cas, un “certain” rapprochement de Paris avec Moscou aurait un sens pour les Français sans déplaire aux Russes, selon une équation politique assez classique. Il y a aussi d’autres argument selon Bhadrakumar, notamment une distance nouvelle possible de la France avec le Qatar, l’un des principaux soutiens des terroristes en Syrie, et donc avec l’axe des monarchies pétrolières sunnites qui soutiennent les terroristes en Syrie contre les Russes soutenant le régime Assad... Voici ce qu’écrit Bhadrakumar à cet égard :

« Unsurprisingly, Putin is wading into a bay with stunning coral reefs. Of course, he is known to be a strong swimmer (and scuba diver) and can be trusted to make the most out of the visit to Paris. Putin’s main intention will be to defrost Russian-French ties, which is important, given the great fluidity in the western alignments today. Putin is bound to explore what is there in it for Russia. France is a powerful voice in Europe and historically an ally of Russia.

» Second, with Francois Hollande out of power, France’s ardour for Qatar, forged in the smithy of the scandalous deal for the Rafale fighter aircraft (and other arms deals) may cool down. Macron has a clean image and has vowed to come down heavily on corruption and sleaze. In a devastating statement, Macron said, “I will put an end to the agreements that favor Qatar in France. I think there was a lot of complacencies…” The French press reported that on Monday, Macron’s Justice Minister Francois Bayrou held talks with leading anti-corruption organizations Transparency International and Anticor.

» Simply put, if Macron dials down France’s ties with its Rafale customer, Qatar, Paris is no longer obliged to serve the Saudi-Qatari interests in the Syrian conflict. Despite the terrorist attacks in Paris, Hollande was virulently opposed to the Russian intervention in Syria. Conceivably, Putin will persuade Macron to play its due role as peacemaker in Syria. (In terms of the League of Nations mandate following the collapse of the Ottoman Empire, France was the governing country and trustee in charge of Syria during 1923-1946.) It will be a political earthquake if Macron changes France’s disposition toward Syrian President Bashar al-Assad, but then, that will be looking ahead of time.

» Meanwhile, France is also a member of the Normandy format on Ukraine. Suffice to say, Putin is doing the smart thing by rebooting Russia’s European options. Russian foreign policy has been far too heavily preoccupied with the Trump administration. A course correction is useful. At any rate, in the civil war conditions in Washington, Russian-American normalization can only be at a glacial pace, no matter what Moscow desires or Trump seeks. The US’ leadership role is also diminishing by the day amidst the chaos enveloping American politics and the weakening of the Trump presidency. »

A côté de ces supputations auxquelles on pourrait sans doute opposer des arguments, il nous semble qu’un nouveau facteur de grande importance soit apparu ces derniers jours, dont il n’est pas tenu compte en raison de sa trop grande proximité chronologique. Il s’agit de la radicalisation de la politique US sous l’impulsion de Trump, lors de sa visite saoudo-israélienne, parsemée de malédictions anti-iraniennes. Cette radicalisation peut sembler d’une consistance moyenne et surtout du type communicationnel du côté US à cause des circonstances et du personnage, – Trump, l’homme téléréalité sans ligne directrice cherchant surtout à consolider sa position dans son affrontement de guerre civile à Washington ; elle constitue par contre une occasion en or, prise pour son comptant et pour son poids, – par les Israéliens appuyés sur leur lobby washingtonien AIPAC, par les Saoudiens avec leur cohorte d’États musulmans plus ou moins forcés à venir se constituer à Ryad en coalition anti-iranienne sous l’auspice de la dialectique trumpiste. Quoi que veuille Trump, sa vindicte anti-iranienne est en train d’être transformée en un fait stratégique majeur par l’usage qu’en font les Israéliens et les Saoudiens. (Au reste, il n’est même pas assuré que l’hostilité anti-iranienne extraordinairement virulente et bornée ne soit pas justement la seule ligne politique constante, de type obsessionnel, dans l’esprit de Trump préoccupé par ailleurs des seules paillettes du jour de la téléréalité. Dans ce cas, Saoudiens et Israéliens en sont d’autant plus confortés.)

Dans un autre texte, le même Mercouris déjà cité observait dans une longue analyse combien cet élément nouveau au Moyen-Orient enfermait l’Iran dans un choix cornélien qui se résumait en fait à aucun choix du tout sinon le classique TINA. Pour lui, l’Iran n’a d’autre choix que de se tourner stratégiquement vers la Russie et la Chine, pour des alliances stratégiques majeures, outre une probable adhésion accélérée en tant que membre actif à l’Organisation de Coopération de Shanghai. Stratégiquement et opérationnellement, cette orientation concerne au premier chef la Russie, qui est également l’alliée directe de l’Iran dans le conflit syrien, et qui ne pourrait accepter sans réagir, peut-être jusqu’à l’extrême d’une implication, à une attaque contre l’Iran qui redevient d’actualité comme elle le fut surtout pendant trois années, de 2006 à 2008.

Il y a donc une connexion directe entre d’une part cette hostilité envers l’Iran qui rencontre pour la première fois une coalition à la fois d’intérêt et de volonté (aucun président US, y compris GW Bush, n’a montré une telle hostilité à l'encontre de l'Iran que celle que montre Trump) ; et d’autre part la Russie ainsi liée à l’Iran, et la Russie signifiant le lien fait entre cette tension potentielle au Moyen-Orient et une situation européenne déjà marquée par de fortes tensions (entre le bloc-BAO/l’OTAN et la Russie). On comprend que ce nouveau foyer de crise, ou bien encore cette crise iranienne sans fin et mécaniquement relancée par les principaux protagonistes, pourrait évidemment et directement toucher l’Europe, – laquelle, dans le chef de l’UE, tient beaucoup à la pérennisation de l’accord avec l’Iran, – et la France par conséquent. (Outre le fait que la France, engagée militairement dans la pseudo-“coalition” montée par les USA au Moyen-Orient pour leurs différentes moyennes, pourrait tout aussi bien se trouver un jour engagée dans une croisière-croisade anti-iranienne...)

Il n’est pas assuré que la “question iranienne” telle qu’elle se présente sous son jour nouveau ait été un des sujets à l’ordre du jour de cette rencontre Macron-Poutine qui s’est préparée sans beaucoup de publicité. Il est par contre probable qu’elle s’impose dans cet ordre du jour, surtout si Poutine juge qu’il s’agit d’une bonne occasion pour voir de quel bois Macron se chauffe, jusqu’où il est prêt à aller dans des échanges sur des sujets sensibles, quels sont ses penchants en politique extérieure et s’il en a d’ailleurs, et ainsi de suite.

Dans ce contexte, pour nous aussi, cette rencontre pourrait être instructive dans le sens où cet élément dynamique de politique et de stratégie qui est apparu et se trouve en plein développement pourrait permettre d’en apprendre un peu plus sur le président Macron. Après tout, il ne pourrait y avoir meilleur interlocuteur que Poutine pour cette sorte de test. Pour l’instant il n’y a rien à dire de plus sinon le prufent “wait and see”, mais non sans remarquer que les événements sont toujours à l’œuvre pour mettre à l’épreuve des vérités-de-situation les images que les dirigeants politiques (Macron dans ce cas) se sont forgées d'eux-mêmes, aussi bien d’ailleurs que les images que les opposants et les critiques de ces dirigeants se sont forgées de ces derniers.

 

Mis en ligne le 25 mai 2017 à 14H35

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