Les sanctions contre l’Iran, manifestation de l’épisode maniaque

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Le fameux intellectuel et auteur d’origine iranienne Trita Parsi publie dans The Independent du 9 janvier 2012 une intéressante analyse de la perspective du comportement du bloc américaniste-occidentaliste (BAO) vis-à-vis de l’Iran, par rapport à la situation actuelle. Si le titre et l’entame de l’analyse sont concentrés sur la situation actuelle et sur la montée de la tension jusqu’à la probabilité de l’affrontement, – une prospective peut-être trop simple par rapport à la réalité de la situation, – l’essentiel de l’intérêt repose sur la description et l’analyse de cette perspective, justement, selon un jugement du comportement rétrospectif des acteurs impliqués. Implicitement, il s’agit d’une étude comportementale des agissements du personnel du bloc BAO dans ses relations avec l’Iran (et dans “personnel”, nous placerions aussi bien Obama, Clinton et Sarko, tant effectivement il s’agit de déterminer une situation où le Système impose un rythme et une orientation auxquels sont soumis tous les acteurs humains, y compris les plus hauts responsables, ceux dont l’irresponsabilité n’en est ainsi que plus choquante).

Parsi rappelle certaines des nombreuses occasion gâchées d’une entente avec l’Iran, y compris le fameux épisode de mai 2010 des négociations entre la Turquie et le Brésil d’une part, l’Iran de l’autre, conclu par un succès qui fut instantanément saboté par le bloc BAO. (Depuis, les Français ont commencé à comprendre pourquoi ils n’avaient pas eu la commande semblant assurée d’avions de combat Rafale par le Brésil.) D’une façon générale, Parsi note justement que la politique sanctions-négociations, ou “menaces de sanctions” en cas de non-aboutissement des négociations, s’est transformée en son inverse : sanctions effectives appliquées comme pour sanctionner une absence de résultat dans les négociations, avant même que les négociations n’aient eu lieu, cela réduisant ces négociations à un champ d’affrontement à ciel ouvert. Même si cette évolution très rapide est parcourue de diverses interférences d’éléments humains opposés farouchement, pour des raisons idéologiques, à un accord avec l’Iran (cas de Robert Cooper à l’UE, pendant un certain temps), ce flux général, par sa puissance et son systématisme, relève selon Parsi, de ce qu’il nomme “le rythme des sanctions”, ou plus précisément “la pression du rythme des sanctions”…

«The sanctions momentum had become too great – the lure of the sanctions trumped the diplomatic breakthrough it ostensibly was supposed to bring about. Once concencus on sanctions among the five permanent members of the UN Security Council had been reached, it was deemed more valuable than a nuclear opening.

»Now the EU is about to repeat this mistake. One the one hand, the EU is aggressively moving forward with an oil embargo – a step that a senior EU official explained to me as the last step short of war. On the other hand, a new round of talks is in the making.

»Sceptics will argue that the Iranians are only coming to the table due to the sanctions pressure and that their aim is to undo the sanctions momentum. This is an astonishing statement. After all, the official objective of the sanctions are to get Iran back to the table.

»If a new round of talks take place, there should be little doubt that negotiations will be tough. The divide between the two sides has grown as a result of the mutual escalation. And political space for the kind of sustained diplomacy needed to produce a breakthrough is in short supply in the US, Iran and the EU. Rather than a negotiation, we are likely to see yet another exchange of ultimatums. But if the EU repeats the mistake of 2010 and lets its mistrust overtake its judgement and imposes an oil embargo prior to the next meeting, then diplomacy will likely be dead on arrival.»

Bien entendu, plutôt que précisément “rythme des sanctions”, notre explication plus générale, qui s’applique à bien d’autres domaines et bien d’autres cas, est celui de la pression irrésistible du Système en tant que tel, imposant sa loi et son orientation. Là-dessus intervient notre interprétation d’une pathologie de la psychologie principalement dans les directions politiques et par conséquent dans les bureaucraties qui suivent leurs instructions, les unes et les autres soumises à cette pression du Système qui semble, de plus en plus souvent et fort logiquement, échapper à l’empire de la logique terrestre (diplomatique) et à l’intuition (d’une “hauteur” très moyenne, celle-là) qui devrait caractériser l’orientation de la diplomatie. Il s’agit bien entendu de notre thèse sur l’état maniaco-dépressif qui affecte collectivement notre époque, et l’épisode maniaque particulièrement les directions politiques (notre F&C du 30 décembre 2012, justement avec la crise iranienne comme point de départ de la réflexion) ; on observera que certains éléments de cette thèse affleuraient déjà dans un commentaire du 29 mai 2010 sur le “sabotage” de l’accord Brésil-Turquie-Iran, avec le qualificatif “bipolaire” utilisé dans le titre à propos de la diplomatie US dans cette affaire («Une diplomatie “bipolaire”…»).

Les échos de cette situation nous viennent de plus en plus précisément de sources à l’UE, où le “travail” sur les sanctions s’effectue sans aucune réflexion, ni sur les causes, ni sur les conséquences, ni sur le but, ni sur le sens, etc., effectivement comme suscité par une psychologie caractérisée par une obsession maniaque, elle-même résultant des pressions du Système. Nous observions déjà ce climat, le 9 juin 2010, toujours à propos de l’accord Brésil-Turquie-Iran. Les choses n’ont fait qu’empirer et s’aggraver, comme on a pu le constater avec la décision d’embargo sur le pétrole iranien. Nos sources nous indiquent que lorsqu’on interroge des individus impliqués dans ce processus bureaucratique, aucune réponse cohérente n’est obtenue “ni sur les causes, ni sur les conséquences, ni sur le but, ni sur le sens, etc.” Farsi cite dans son texte des “explications” de diplomates sur les mesures décidées, mais il s’agit de lieux communs élaborés, ou mécaniquement exposés, en aval du processus, lorsqu’il s’agit de trouver une explication cohérente à des décisions prises par la bureaucratie, sous l’impulsion des directions politiques elles-mêmes conduites par leurs psychologies en épisode maniaque.

Dans ce chaos d’irresponsabilité et de pathologie, ou d’irresponsabilité pathologique, on ne trouve ni stratégie, ni but, sens, mais un simple processus automatique qui dénote la puissante et irrésistible influence du Système et les réactions psychologiques qui s’en déduisent effectivement. Tout cela conduit évidemment à des situations éminemment dangereuses (l’embargo du pétrole comme “last step short of war”), sorte de “chas de l’aiguille” sorti du “trou noir” du processus, où l’on se trouve confrontés à des situations exigeant des décisions graves que plus personne n’a vraiment les moyens d’assumer, sans parler du réel désir de les prendre ; cela, bien entendu, comme cette situation que nous connaissons aujourd’hui, à laquelle nul n’est vraiment préparé par contraste avec les agitations des années 2006-2008 où l’on nous préparait soi-disant une attaque unilatérale très soigneusement élaborée, et qui met tous les acteurs impliqués dans des situations extrêmement périlleuses et délicates (voir les balbutiements automatisés et incantatoires du général Dempsey, ce 9 janvier 2012). Il est bien difficile, dans ce cas, et même de plus en plus difficile, d’accepter la version machiavélique d’une manœuvre pensée de longue date et menant vers la guerre, puisqu’on obtient le résultat d’une situation extrêmement dégradée pour soi-même, dans les pires conditions opérationnelles pour les soi-disant machinistes de la chose, alors que des occasions infiniment plus favorables pour une action militaire, dans une position stratégiquement bien mieux aménagées, contre un Iran bien plus mal préparé, etc. (2006-2008), ne furent pas exploitées. Il y a certes des “machinistes”, des “comploteurs”, etc., mais eux aussi agissent aveuglément, eux aussi dans leur épisode maniaque, tout cela “conduisant” une politique caractérisée par avance comme totalement nihiliste, du mode de la surpuissance se transformant en mode autodestructeur… Le sceau du Système ne laisse aucun doute.


Mis en ligne le 10 janvier 2012 à 07H08

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