Les désarrois de l’intelligence, ou 9/11 pris à revers

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Les désarrois de l’intelligence, ou 9/11 pris à revers

10 décembre 2007 — Le “coup d’Etat postmoderne” selon dedefensa.org, ou “semi-coup” (selon Bolton), ou “faux-vrai coup” réussi par Bush (selon le génial-Alexandre-Adler, via Stratfor), ou “coup bidon” pour nous faire croire qu’il y a “coup” et pour mieux se préparer à frapper (en décembre, mais nous n’avons pas encore ni le jour, ni l’heure), ou “coup” qu’auraient du prévoir les SR non-US en général bien informés, ou, ou, et bla-bla-bla… NIE 2007 a déjà fait couler beaucoup d’encre, ce qui, nos lecteurs l’auront peut-être remarqué, était le but principal de l’opération.

Avant d’entamer notre propre opération d’exploration avancée et de tentative d’explication approfondie du concept du “coup d’Etat postmoderne” que nous proposons, nous signalons, toujours pour nos lecteurs, quelques données supplémentaires sur le “coup”. Destinés à éclairer un peu mieux notre lanterne, leur abondance et la précision de cette abondance réussissent surtout, par la force de la lumière, à nous aveugler un peu plus. La vertu de la confusion et des sources multiples aussi garanties sur facture l’une que l’autre est bien du plus pur type démocratique, Made In USA. C’est le phénomène de la surinformation à plein régime. Il reflète la parcellisation du pouvoir en divers centres concurrents ou alliés de circonstance; il confirme l’omnipotence de la communication comme principal moyen de pouvoir; il prépare d’autant mieux à notre tentative d’approfondissement du concept.

• L’article du 8 décembre du Washington Post, de Peter Baker et Dafna Linzer, offre une reconstruction acceptable du processus menant à la publication de la NIE 2007. On voit combien la complexité ne nous manque pas. Encore ne s’agit-il que d’extraits…

«The evolving NIE bore the imprint of McConnell and his deputies, Thomas Fingar and Donald M. Kerr, friends with decades of national security experience. Fingar in 2005 began changing how information was gathered, filtered and analyzed, and McConnell formalized the new rules after becoming director of national intelligence in February. “He quickly got the mantra down: ‘We must make a clear distinction between what we know and don't know and what we judge to be the case,’” said an official present at the time.

»As a result, the internal debate over the meaning of the new Iran intelligence was intense and often contentious, with different agencies and individuals clashing over everything from the fine points to the broad conclusions, participants said.

»McConnell told Bush about the new information in August during a daily intelligence briefing, but did not provide much detail or anything on paper, White House officials said. Bush periodically asked McConnell for updates. “The president and his advisers were regularly and continuously appraised on new information as we acquired it,” an intelligence official said.

»Officials also informed House intelligence committee members and key Senate intelligence committee staff members in September, although they were circumspect. “They said, ‘We've got new information. We want to make sure we get this thing as close to right as possible,’” said Rep. Peter Hoekstra (Mich.), the House panel's senior Republican.

»One intelligence official said Bush's team expressed concern that the intercepts might be disinformation, so analysts tested that thesis. “They tried to figure out what exactly it would take to perpetrate that kind of deception, how many people would be involved, how they would go about doing it, when it would have been set up and so forth,” the official said. Analysts “scrubbed and rescrubbed” more than 1,000 pieces of evidence but concluded Iran's program really had been shut down.

»A new draft NIE was prepared in September that was radically different from the June version. As part of the testing process, Hayden and his deputy, Stephen Kappes, convened a murder board of sorts, grilling analysts about their data and conclusions. They “had them in a room and it was kind of ‘show me,’” one official said. “And they were a skeptical audience.'' A similar session was conducted in front of Fingar in late October or early November.

»By mid-November, the agencies were ready to deliver their conclusions to the White House. Intelligence officials gave a preliminary briefing Nov. 15 in the Situation Room to Vice President Cheney, national security adviser Stephen J. Hadley and other senior officials.

»The process was climaxing just as Bush was convening a Middle East peace conference in Annapolis, a meeting designed at least in part to rally the region against Iran. No one told participants about the new information, but on the same day they were gathering in Annapolis on Nov. 27, the National Intelligence Board met to finalize the new NIE. McConnell and others briefed Bush and Cheney the next day. Even though intelligence officials planned to keep it from the public, Bush later that day passed it on to Israeli Prime Minister Ehud Olmert and Cheney told Defense Minister Ehud Barak.

»By last weekend, an intense discussion broke out about whether to keep it secret. “We knew it would leak, so honesty required that we get this out ahead, to prevent it from appearing to be cherry picking,” said a top intelligence official. So McConnell reversed himself, and analysts scrambled over the weekend to draft a declassified version.»

Pub & RP

Quel était notre propos central lorsque nous proposions l’idée d’un “coup d’Etat postmoderne” dans notre récent F&C? Que l’essentiel de l’événement est la communication, l’effet. Certes, il est important que la NIE 2007 nous disent qu’il n’y a plus de programme nucléaire militaire iranien depuis 2003. Mais cela n’est pas vraiment tout à fait inédit, comme certains l’ont fait remarquer, et puis cela prouve que les Iraniens ont cherché à faire du nucléaire jusqu’en 2003 et qu’ils peuvent recommencer demain, qu’ils ont peut-être recommencé… Certes, il est important que la NIE 2007 affirme que les dirigeants iraniens sont des gens rationnels, qui calculent et mesurent les choses. Mais c’était tout de même un des termes de l’alternative constituant le jugement hypothétique sur les dirigeants iraniens : ou bien des gens rationnels, ou bien des “fous d’Allah” qui n’attendent qu’une chose, appuyer le plus rapidement possible sur le bouton rouge du nucléaire islamiste.

Mais il est plus important encore que la NIE 2007 parle souvent “avec la plus haute confiance” et qu’elle appuie systématiquement sur les aspects positifs de la situation, sur les faits positifs en disant : “cela montre tout de même quelque chose, non?”. Il faut remarquer que nous sommes déjà là dans le domaine de la communication, c’est-à-dire de l’interprétation et de la perception. C’est bien ce qui justifie notre “il est plus important encore” car l’essentiel est le binôme communication-perception.

Mais il est plus important que tout que la NIE 2007 ait été publiée quand elle a l’a été, dans les circonstances où elle l’a été, au moment où elle l’a été. Nous ne vivons pas une époque de politique mais une époque de rythme déterminant la seule “politique” possible ou faisant fonction, – car il ne s’agit pas d’une politique mais d’une dynamique née d’une mécanique. Cette dynamique est entretenue, contrecarrée ou freinée, c’est selon, par la communication. Le problème n’est pas de faire changer la politique puisqu’il ne s’agit que d’un rythme, mais de briser ce rythme. La NIE 2007 a fait à cet égard un travail formidable parce qu’elle a été perçue comme telle, comme une information, c’est-à-dire un acte de communication qui brise le rythme. Littéralement, elle leur a coupé le souffle. Elle a obtenu ce résultat étonnant de mettre les néo-conservateurs et compagnie pour la première fois sur la défensive. Les voilà obligés de passer de la vitupération, qui est le véritable aliment du rythme mécaniste, à l’argumentation qui est l’aliment d’une politique et où ils apparaissent pauvres d’esprit et faibles de conviction parce que la politique n’a jamais été leur propos. On en est même à entendre un Bolton qui, sans rire, dénonce les comploteurs à l’intérieur de la CIA, pour attaquer un document officiel, dont même Dick Cheney (voir encore notre F&C du 7 décembre) a été contraint de dire qu’il traduit la position officielle des USA. Malgré l’apparence de ses moustaches blanches et belliqueuses, Bolton est sur la défensive et dans une position limite par rapport à la ligne du Parti.

Il est inutile aujourd’hui de s’attacher aux buts d’une politique qui n’existe pas, aux complots d’acteurs qui sont des publicitaires faisant de la communication pour entretenir et alimenter le rythme. On est conduit à constater qu’une seule chose est possible pour ceux qui veulent, pour des raisons diverses qui sont un autre problème que celui considéré ici, freiner ou changer la course et le rythme du système. Il faut tenter de gripper la mécanique. Il faut agir sur la perception, de la même façon que les publicistes poussant à la mécanique du système utilisèrent pour préparer l’attaque contre l’Irak, qui est l’influence de la perception; que l’argument soit faux ou vrai n’a plus de réelle importance, que le fait soit réel ou fabriqué non plus, parce que nous n’intervenons pas par rapport à la réalité mais par rapport à la perception. Il s’agit de la technique du feu qui avance (la mécanique du système) et du “contre-feu” qui bloque l’avance du feu.

Jusqu’ici, l’esprit que nous savons nécessairement sommaire, celui de la communication, disait: “les Iraniens ont la bombe, essayez de nous prouver le contraire nous vous écoutons”; vitupération contre argumentation, l’affaire était entendue. Aujourd’hui, depuis NIE 2007, nous sommes passés à une affirmation tout aussi sommaire, en employant une méthode tout aussi sommaire : “les Iraniens n’ont pas la bombe, essayez de nous prouver le contraire nous vous écoutons”; vitupération contre argumentation… Tout cela doit être compris quelle que soit la réalité de la situation nucléaire de l’Iran.

Le problème est que nous utilisons notre intelligence pour juger du fond des choses (de la “politique”, en un mot). Il n’y a rien qui soit sensible à l’intelligence dans cette politique puisqu’il n’y a point de politique mais un système mécaniste. Pour le cas précis qui nous importe, nous devons utiliser notre intelligence à tenter de comprendre et débrouiller les mécanismes de ce rythme mécaniste qui, depuis 9/11, nous emporte. Il n’est absolument pas sûr que les “putschistes” aient compris quoi que ce soit dans ce sens, mais là n’est pas l’important. Ils connaissent le fonctionnement du système. Ils ont réussi à réunir tous les éléments nécessaires pour changer la perception mécanique de la chose. Ils ont installé une situation paradoxale où tout ce qui faisait la force dynamique du système pourrait être utilisé contre les buts initiaux et aveugles du système.

Un néo-conservateur, Robert Kagan, a compris la situation nouvelle, sinon les causes de cette situation nouvelle. Le Sunday Times, qui le cite le 9 décembre, écrit: «Robert Kagan, an influential neoconservative writer, argued that “with its policy tools broken, the Bush administration can sit around isolated for the next year. Or it can seize the initiative, and do the next administration a favour, by opening direct talks”.» Il est significatif que Kagan emploie le terme “tools” (moyens dans le sens d’“outils”), exactement comme l’on parle d’une mécanique ; il n’a pas employé le terme “arguments”, par exemple…

Le “coup d’Etat postmoderne” n’est pas une affaire politique, ou militaire, agissant sur les instruments concrets du pouvoir (dont ceux qui influent sur la communication). C’est une affaire de relations publiques et de publicitaires, agissant sur la communication dont le pouvoir, – c’est-à-dire le système, – s’est fait l’otage en l’utilisant à 200% à son avantage sur toutes les affaires tordues depuis 9/11, à partir d’un drame qui a été parallèlement mis en scène comme un montage de relations publiques et de publicité. L’arme a été retournée contre lui (contre le système), avec toute sa force, selon le fameux principe du non moins fameux stratège chinois (vous le connaissez tous, inutile de citer son nom, d'autant qu'il pourrait s'agir de Sun Zi ou de Sun Tsu) selon lequel il faut retourner contre l’ennemi la force de cet ennemi.

Cela (cette définition un peu plus avancée du “coup d’Etat postmoderne”) éventuellement admis, si l’on accepte d’envisager la thèse, on peut alors à nouveau utiliser son intelligence pour apprécier le fond des choses. On constatera alors qu’on est loin de la question du nucléaire iranien telle qu’abordée par la NIE 2007. Comment sommes-nous arrivés à cette situation générale où toutes les situations de pouvoir sont prisonnières de forces mécanistes et systémiques incontrôlables? Où les orientations des situations de pouvoir sont prisonnières de phénomènes prétendument libérateurs comme la communication et l’information et en réalité absolument manipulables? Et ainsi de suite… Nous sommes dans le domaine des choses simples, c’est-à-dire des choses fondamentales. C’est alors le procès de l’époque moderniste, sous sa forme “hyper” qu’est sa caricature décadente postmoderne, qui est ouvert.


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