Le “surge” en Irak sera technologique, — et boum boum boum!

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Le “surge” en Irak sera technologique, — et boum boum boum!


21 janvier 2007 — Parmi les revues spécialisées qui suivent et commentent l’aspect technologique et militaire des événements politiques, Aviation Week & Space Technology nous donne une appréciation résolument moderniste du renforcement (“surge”) des forces US en Irak, tel qu’annoncé par GW Bush le 10 janvier. L’accent sera mis sur la technologie, — ainsi en a décidé le Pentagone.

Nous avons déjà donné un avant-goût de la chose hier, avec une nouvelle sur le F-22 (qui ira peut-être — suspens — en Irak), parce que nous ne pouvons résister aux charmes du F-22. Il s’agissait d’un extrait de ce même texte auquel nous nous référons ici. C’est la “philosophie” de ce texte qui nous intéresse, et les enseignements qu’elle nous suggère. Elle nous est exposée succinctement par ces quelques paragraphes, où l’on remarquera l’allant très caractéristique de nos guerriers des bureaux luxueux de Washington D.C., — et particulièrement ce “boom, boom, boom” — vous voyez ce qui attend les pauvres Irakiens situés dans les zones des “dommages collatéraux”?

«A key element in the deployment will be an accelerated effort to bring more and newer technologies to bear on the foe, in part by targeting insurgent commanders, often through their communication networks, say Pentagon and aerospace industry specialists. Even the F-22 with its advanced electronic surveillance and analysis capability is being considered for deployment into theater from Okinawa this year during the stealth fighter's first air expeditionary force assignment.

»The Pentagon is scrambling — in tandem with a crash reworking of the 2008 President's budget, due in February — to make sure that the ground force in Iraq, enlarged by 21,500 troops, will “have more advanced technology tools to work with,” says a retired U.S. Army official with insight into the service's preparations. “There's certainly going to be more precision weapons available and more special operations teams that can provide precision targeting.” But what the military really will be focusing on are electronic emitters, primarily communications used by insurgents.

»One goal of the technology infusion in Iraq will be to decapitate the leadership of some insurgent cells quickly and map their communications to reveal additional layers of their networks. Well before the White House's call for troop increases last week, the military and industry were conducting an urgent examination of sensors and weapons that could provide more network-centric-based options for increasing the clout of what's expected to be a relatively small and difficult-to-sustain increase in ground forces.

»“Will there be more airpower going to Iraq in the next days, weeks, months? Hell, yes,” says a senior Air Force official. “The plan is to clear some insurgent areas and militia strongholds in Baghdad and keep them cleared. There will be precision weapons applied wherever there's an enclave, a storage area or logistics activity — boom, boom, boom. It will be fixed-wing attack of critical targets within urban areas.”»

Le reste du texte est un détail accablant de tous les systèmes qui seront déployés en Irak, selon la doctrine accompagnant la religieuse conception de la “network-centric technology”. Est-ce la bonne solution pour vaincre en Irak ? L’article rapporte un avis du sénateur Levin, qui préside la Commission des forces armées du Sénat. Avis assez en désaccord mais, nous semble-t-il, également assez accablé, c’est-à-dire sans espoir de freiner le flot enthousiaste du Pentagone. D’ailleurs, les sénateurs ont capitulé d’avance…

«The chairman of the Senate Armed Services Committee, Carl Levin (D-Mich.), expresses mixed feelings about the introduction of additional technology, given that U.S. military and Iraqi leaders have said that there's no military solution to the conflict in Iraq.

»“I think it's a political problem,” Levin says. Advanced technologies may have helped “marginally. There was some evidence, in some cases, that intelligence allowed us to succeed against certain insurgents.” But, he warns, “the more focus we put on a military solution, the less we put on what the problem is.” Levin says Congress may try to impose caps on the number of troops in Iraq, as it did in Europe, but not on the money spent to support them, which would keep the door open to more technological support.»

Bref, le Pentagone pourra envoyer toute sa quincaillerie en Irak. Il entend démontrer qu’elle sert à quelque chose. Ce sera impératif. Les communiqués sont déjà prêts et les bons de commande n’ont plus qu’à être signés.

Pour la réalité de la chose, on a une esquisse d’indication de ce que sera la situation là-bas avec les nouvelles technologies, avec cette discrète et timide réserve des auteurs de l’article :

«However, there's the possibility that some U.S. technology could interfere with other U.S. technology. Baghdad, where the force buildup is expected, is electronically polluted. For example, one smart system that jammed improvised explosive devices locked onto another smart system because of a lack of coordination between electronic warfare systems operated by different services and agencies. Jammers also can conflict with surveillance and communication systems. In one example, data links on Predators flying out of Balad AB near Baghdad were degraded to a range of 35 mi. while the same aircraft operating in Afghanistan had a data link range of 120 mi. The problem is so pervasive that antennas have been put on 110-ft.-high poles to get them out of the worst interference.»

L'art de ne rien apprendre

Faut-il épiloguer sur la gigantesque stupidité qui caractérise le Pentagone, ses experts, ses ors et ses coutumes? La montagne est trop haute pour être déplacée, malgré toute la foi qu’on y pourrait mettre. D’un autre côté, ils s’enfonceront un peu plus dans leur tourmente et leur tragique catastrophe. C’est le destin. Le Pentagone, bastion de l’américanisme, a une capacité prodigieuse à ne rien apprendre de toutes les soi-disant batailles qu’il livre, à refuser complètement la réalité du monde, prestement condamnée pour ne pas suivre les instructions (celles du Pentagne). Dans le cas présent, il est à l’extrême de cette attitude parce que l’Irak est, par excellence, la démonstration de l’incapacité des hautes technologies à intervenir efficacement dans une guerre de quatrième génération ; par conséquent, encore plus, toujours plus de hautes technologies. Il n’y a rien de nouveau dans l’ordre de la sottise mais, dans l’ordre du quantitatif, c’est prodigieux.

Plus intéressant et plus instructif pour comprendre la situation politique à Washington, il y a ce que nous dit cette attitude du Pentagone et des forces impliquées. (On doit le remarquer parce que c’est inattendu, ce sont essentiellement, pour ce “surge” des hautes technologies, l’USAF et la Navy qui sont impliquées. D’où cette surprise mentionnée dans l’extrait ci-après, dont il faut admirer l’ingénuité, tant elle semble nous dire : “Divine surprise ! Tous ces trucs pour l’USAF et la Navy, ils servent même pour l’Army”. Extrait : «Nonetheless, there are additional technological surprises planned for introduction into the theater. “In the ISR [intelligence, surveillance and reconnaissance] world, there will be more and different things we will try out,” says a senior Navy official. To the surprise of acquisition officials, many of the capabilities developed for the Navy and Air Force will see their first, extensive operational use in support of the Army, he says.»)

Bien sûr, le sort des armes en Irak n’intéresse pas la bureaucratie du Pentagone. Ce qui lui importe, c’est de développer ses technologies, d’avoir les crédits et les priorités pour cela, d’avoir un bon dossier pour le Congrès. Le “surge” est donc utilisé pour cela. On en reviendra avec des rapports impératifs qui prouveront à la direction civile du Pentagone d’une part, au Congrès d’autre part, que ces technologies sont uniques, très efficaces, très avancées, complètement nécessaires à la bonne marche des choses (et toujours plus chères, signe évident de qualité et de santé).

En attendant, on peut au moins tirer deux enseignements de cet épisode :

• L’U.S. Army (et le Marine Corps) sont vraiment à bout de souffle du point de vue de leurs effectifs. Les 21.550 hommes en “renfort” sont vraiment les fonds de tiroir. On compense la modicité extrême du renfort par une pléthore de hautes technologies et par une tactique “boom boom boom”, c’est-à-dire l’écrasement par la puissance de feu venue du ciel. On sait les résultats que cela a donné (en Irak aussi bien que contre le Hezbollah), mais la chose est tout à fait accessoire. Les quartiers de Bagdad vont sans doute être “traités” de la sorte, ce qui a de fortes chances de conduire à une rupture avec le gouvernement irakien.

• A Washington, plus que jamais les centres d’intérêt et de pouvoir agissent à leur guise, devant un pouvoir politique civil discrédité, affaibli et à la dérive. Au Pentagone, les groupes de pression conjugués de l’USAF, de la Navy (les deux “armes technologiques”) ont voulu leur part du gâteau, soutenus à fond par l’industrie. On la leur donnera. La marche vers la défaite militaire (US, s’il est nécessaire de préciser) se poursuit à un bon rythme.


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