Le “modèle italien”, champ de manœuvre favori de la CIA

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Le “modèle italien”, champ de manœuvre favori de la CIA


4 juillet 2005 — Depuis 1943 et le débarquement en Sicile, les Américains sont en Italie comme chez eux. Ils l’étaient en 1943 parce qu’ils amenaient dans leurs bagages les recommandations de Charley Lucky Luciano, le capo di tutti capi de l’organisation du crime organisé italo-américain Cosa Nostra. Luciano, alors en prison à New York, négocia sa libération anticipée et son exil en Italie (en 1945), contre le soutien de la Mafia italienne aux forces américaines qu’il obtint en 1943, à partir du débarquement en Sicile. Les Américains s’installèrent en Italie, avec la chute du fascisme, comme dans une province reconquise. En 1944, James Jesus Angleton, de l’OSS et futur chef du contre-espionnage de la CIA, arriva à Rome pour organiser une Italie anticommuniste totalement alignée sur les USA. Les démocrates-chrétiens, aiguillonnés par le Vatican lancé dans la bataille anticommuniste, s’alignèrent dévotement sur la ligne US, main dans la main avec la Mafia. La victoire démocrate-chrétienne aux législatives de 1948 fut aussi bien celle de la CIA et diverses organisations-relais (le syndicat US AFL-CIO, notamment). C’est à partir de l’Italie que fut organisé le gros du réseau Gladio, l’organisation clandestine américano-otanienne qui contrôla l’essentiel des situations intérieures en Europe occidentale pendant la Guerre froide, jusqu’à des aventures particulièrement suspectes à partir de 1965-70.

Voilà quelques traits du tableau historique des rapports de l’Italie avec les USA. On notera que nombre d’Italiens sont conscients de cette situation et en souffrent mais ils la justifient par la dette qu’ils doivent aux Américains d’avoir empêché l’investissement de l’Italie par les communistes, lors des élections de 1948. (Reste à voir ce qu’aurait été cet “investissement” sans l’intervention US, s’il aurait eu lieu, etc.)

Cela explique peut-être, en partie, l’aisance extraordinaire avec laquelle les Américains se comportent en Italie selon les traditions les plus solides de l’américanisme. L’intensité de leur mépris pour la souveraineté nationale de l’Italie n’a d’égale que le comique répétitif involontaire d’un Berlusconi se plaignant régulièrement du viol également répétitif de cette souveraineté, pour aussitôt rappeler qu’il y a tant de choses (des “valeurs communes”, on dit) qui unissent l’Amérique et l’Italie. (Selon le Le Figaro du 2 juillet, « Berlusconi a exigé des Etats-Unis “le plein respect de la souveraineté italienne”. L'ambassadeur Mel Sembler s'est senti obligé de répondre que ce respect était “total” et “continuerait de l'être à l'avenir”. Pour conclure, et sur un ton plus amène, le président du Conseil a réaffirmé que les deux pays étaient liés par une “amitié profonde, étroite et durable, sur la base du respect réciproque”. »)

Depuis le 11 septembre 2001, l’activité US en Italie, et “avec” les Italiens comme dans le cas de l’otage Giuliana Sgrena, est complètement extraordinaire, dépassant même les événements de l’époque Gladio et des manipulations autour du terrorisme des années 1970. La dernière opération (CIA) révélée par les Italiens, après une enquête de deux années, est une épure dans le domaine de l’action américaine.

L’enquête a été extrêmement minutieuse et de nombreux détails ont été rendus publics, officiellement ou non. Manifestement, la justice italienne, qui déteste Berlusconi, entend mettre en évidence le cas extraordinaire de cette affaire, et embarrasser d’autant l’actuel Premier ministre. C’est une réussite.

The Guardian du 2 juillet nous donne quelques précieuses indications sur l’action américaine en Italie.


« Washington says it obtains guarantees that suspects grabbed in this way will not be tortured. But, in a call to his wife last year after he was released and before he disappeared again, Abu Omar said he had almost died under torture in an Egyptian jail. His current whereabouts is unknown, though associates say he was rearrested last year.

» By ploughing through hundreds of thousands of mobile phone records, tracing hotel registrations and bugging phone conversations, the Italian police have built up a picture of the CIA's operation that offers several surprises.

» According to the police version of events, the CIA's special removal unit (SRU) can whistle up private jets to fly its captives unseen across international frontiers.

» A Learjet allegedly took Abu Omar from the joint US base at Aviano in Italy to another US base at Ramstein, Germany, then a chartered Gulfstream V whisked him to Cairo. Yet barely a dollar was spent on making the team's communications secure.

» The secret agents used ordinary mobile phones. Italian investigators put names to the abductors by matching their calls to the phone contracts they had signed. And they could be sure of the team's movements because they could see when the calls had been made and from which mobile phone.

» In at least one case, calls were traced to a phone that was apparently returned to a US diplomatic pool. After a silence it was reactivated by an American citizen using the antenna 100 metres from the US embassy in Rome. »


• Nous apprenons que l’unité de la CIA chargée de l’enlèvement des suspects et de leur acheminement vers les unités de torture en sous-traitance, dans quelque pays-Zoulou de la périphérie, se nomme Special Removal Unit (SRU). D’autre part, selon The Washington Post du 30 juin, l’intervention est le fait d’une autre unité de la CIA, « the CIA's paramilitary branch, the Special Activities Division. (Ou bien SRU est dans SAD mais pas inversement?)

• Nous apprenons que les bases US de l’OTAN (Aviano en Italie, Ramstein en Allemagne) servent de relais pour l’enlèvement illégal de personnes et leur convoiement vers les sous-traitants pour une torture efficace. Autant pour le statut moral de “la plus grande alliance de l’Histoire”.

• Tout cela se passe à découvert, sans même de précaution de brouillage des communications entre agents de la CIA.

• Des indications du Washington Post déjà cité nous disent que des instructions seraient venues (en 2002) du plus haut niveau (NSC). (Précisément: « Officials involved in the Milan operation at the time said it was conceived by the Rome CIA station chief, organized by the CIA's Counterterrorism Center, and approved by the CIA leadership and by at least one person at the National Security Council. The station chief has since retired but remains undercover. ») D’autres indications parlent d’initiatives à des niveaux intermédiaires, d’autres parlent d’un conflit entre le résident de la CIA et sa hiérarchie, ce résidant étant opposé à l’opération.

Etc, etc. (On parle beaucoup.)

Cas d’épure, effectivement, pour une raison précise : la situation de l’Italie, en complète soumission aux USA dans ce domaine, est un spectacle particulièrement instructif du désordre qui caractérise l’action des services de renseignement US dans la “guerre” contre le terrorisme, notamment leur action dans la plus complète illégalité, leur acharnement dans des tactiques ineptes, etc. Désormais, l’action des services US est documentée de façon extrêmement ouverte, notamment en raison des tensions internes en Italie, résultant notamment de cette abdication complète de la souveraineté nationale dont Berlusconi s’est fait une règle d’or. Tout se tient: l’attaque contre la souveraineté nationale engendre le désordre dans le pays ainsi touché, mais aussi elle révèle le désordre chez ceux-là même qui traitent aussi bassement ce principe de la souveraineté nationale.


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