Le JSF et une rafale d’hypothèses…

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Le JSF et une rafale d’hypothèses…

1er février 2006 — Un ami qui nous veut du bien, qui se reconnaîtra certainement et qui saura que nous le remercions, nous a fait parvenir un texte d’un très grand intérêt. Il est posté en date du 25 janvier, sur un site britannique de commentaire des questions européennes, EU Referendum, avec un élément très fourni et très intéressant de discussion des sujets abordés. Le texte est signé “Richard” tandis que le site a comme l’un de ses deux éditeurs, “notre ami” Richard North. Le Forum de discussion qui suit, très fourni et très intéressant, voit intervenir le même “Richard”, comme éditeur du site, ce qui ne laisse aucun doute. Le texte initial est de Richard North, ce qui renforce son intérêt.

Son titre, assez alléchant : « UK to dump Joint Strike Fighter », introduit une réflexion hypothétique sur le très récent accord entre Français et Britanniques sur la question des porte-avions. L’auteur juge que l’accord franco-britannique s’accompagne d’une entente secrète qui doit déboucher sur l’abandon du JSF et le choix du Rafale français par le Royaume-Uni pour les nouveaux porte-avions. Comme hypothèse(s), ce n’est pas rien.

Voici l’essentiel du propos : « But the crucial explanation lies in what we flagged up on 6 January — the extraordinary tale of the second engine for the Joint Strike Fighter. This story got more mysterious last week with the highly suspicious leak of the news that Bush has apparently rejected Blair’s pleas that the programme should be rescued.

» This “snub”, we suggested, would set Blair up with just the excuse he needed to call of the whole JSF co-operation programme, in time for the British to avoid having to make a firm order for the aircraft, due in November.

» The only practical alternative, of course, is the French-built Dassault Aviation Rafale, which is to equip the French carrier. It makes absolute sense for Britain and France, having now agreed to co-operate with their carrier designs, to operate the same aircraft.

» As another straw in the wind, on 16 January the French government announced that it was to buy only 51 of the latest-model Rafales – which have yet to win a single export order - rather than the 59 stipulated in the original contract. Curiously, the value of the deal was to remain at €3.1 billion, the addition finance being used to upgrade systems and avionics to make the aircraft “more suitable for export”. And to whom are the French so confident of selling the aircraft?

» Short of having an MoD press release in my hands to that effect, I am now as convinced as I can be that the British government is going to dump the Joint Strike Fighter and buy French, with implications for the Atlantic Alliance that I hardly need spell out. »

Que penser de l’hypothèse? Chacun pour soi, chacun peut spéculer. Nous nous en tiendrons à quelques remarques qui écartent absolument une spéculation sur la réalité de l’hypothèse.

• D’abord une remarque qui tendrait plutôt à se référer au bon sens qu’à une information quelconque, ou à une situation politique. A la lumière des hypothèses sacrilèges et relaps de North autant qu’à la lumière des décisions récentes de coopération franco-britannique sur le porte-avions, on réalise combien une entreprise comme cette coopération devrait logiquement générer et englober une même coopération et une même unicité au niveau des éléments embarqués (« It makes absolute sense for Britain and France, having now agreed to co-operate with their carrier designs, to operate the same aircraft »). C’est ce que nous désignerions comme la force du bon sens en présence du fait accompli (la coopération sur les porte-avions décidée sur son principe). Pour l’instant, la remarque concerne la psychologie, rien d’autre (voir plus loin).

• L’énormité dans tous les sens du programme JSF est en train d’éclater. Les ambitions incroyables, les prévisions également incroyables qui ont accompagné le lancement et la promotion de ce programme durant les dix dernières années, ce que nous appelons le “JSF virtualiste”, tout cela est en train d’être confronté à la réalité et, par conséquent, en train de mourir pour laisser place au JSF réel. Ce programme dans sa forme virtualiste était la référence suprême pour la coopération après avoir été présenté comme la référence suprême pour le Pentagone lui-même (voir notre texte sur le Teal Group, dont le rapport qui y est commenté représente l’un des ultimes feux de la présentation du “JSF virtualiste” en train de mourir sous les coups de la réalité: « Le JSF pourrait faire à l'industrie européenne ce que le F-16 a presque réussi: la détruire. [...] Le JSF est au moins autant une stratégie nationale qu'un programme d'avion de combat »). Cette énormité, qui a paru longtemps comme un avantage irrésistible, est en train de devenir un handicap épouvantable. C’est l’énormité du “JSF virtualiste” qui a conduit les Britanniques à en faire un enjeu d’une importance si considérable ; c’est cette même énormité dans sa phase négative (avatars du JSF, coûts, restrictions des transferts de technologie, etc.) qui conduit des Britanniques à envisager, même s’ils n’en sont pas partisans (c’est le cas de North), des alternatives aussi extrêmes, aussi radicales, aussi impensables hier, qu’une combinaison franco-britannique basée sur le porte-avions et sur le Rafale, — comme le fait North.

• Sur le “JSF virtualiste”, voyez ce texte extrait de notre Lettre d’Analyse de defensa, en date de juin 2000. Nous y annoncions le début de la fin du “JSF virtualiste”, en décrivant ce phénomène. Nous pensons que le 11 septembre 2001 a empêché (retardé) ce trépas, a redonné quatre ou cinq ans de vie artificielle au “JSF virtualiste”, jusqu’à la période actuelle qui est la rencontre retardée mais d’autant plus explosive de la réalité.

• Nous parlons ici de l’état d’esprit, de la psychologie, puisque nous n’avons aucune information sur les hypothèses de North, pour les renforcer ou les dénoncer. Nous constatons simplement que lorsque l’esprit commence à envisager comme possibles des choses qu’il envisageait comme impossibles hier, il s’agit d’une évolution considérable, voire décisive, qui peut ouvrir la voie à une réalité révolutionnaire. En d’autres mots, s’il n’y avait pas eu l’aventure du “JSF virtualiste” et la déception qui suit la mise en lumière de son imposture, il n’y aurait pas cette audace d’esprit en réaction qui commence à construire l’hypothèse d’une coopération franco-britannique sur le Rafale. (On notera, en enrichissant notre connaissance de la psychologie des deux peuples, que, tous comptes faits, l’hypothèse de la possibilité d’un intérêt britannique pour le Rafale est plus envisagée du côté britannique que du côté français. Du côté français, cette hypothèse n’est envisagée quasiment que sur son seul versant négatif, pour dire: un tel intérêt des Britanniques est impossible.)

• L’un des éléments ‘objectifs’ nouveaux qui apparaît surtout dans le très intéressant Forum de discussion du site que nous avons signalé, c’est l’importance du prix. Apparaît alors le facteur nouveau du poids politique de Gordon Brown, le chancelier de l’Echiquier placé face à des perspectives budgétaires très difficiles. L’idée exprimée dans le texte de North autant que dans le Forum, c’est que le prix très élevé du JSF deviendrait un facteur politique très favorable à l’alternative d’un Rafale beaucoup moins coûteux, et que cette alternative pourrait donc avoir le soutien (d’une importance considérable) de Brown.

• D’une façon générale et en laissant l’hypothèse de North de côté, on a le sentiment que l’affaire JSF pourrait devenir un débat politique majeur au Royaume-Uni cette année, avec le moment de décision (commande) exigé par les Américains et programmé à Londres pour novembre prochain. Nous parlons effectivement d’un “débat politique”, dépassant largement la sphère de l’aéronautique et de l’équipement militaire, pour toucher la question des relations USA-UK. Le cas JSF s’ajouterait alors au cas irakien, qui continue à être en pleine ébullition, pour dramatiser ce débat politique.

“JSF-blowback

Concluons à ce point : alors, s’agit-il du “JSF-blowback”? (Le JSF conduisant à des réactions négatives inattendues et dramatiques.) Cela se pourrait et, dans tous les cas, il existe une évolution logique potentielle dans ce sens.

C’est l’un des plus étonnants phénomènes de la politique américaniste, exacerbée dans ce sens depuis le 11 septembre 2001. Les entreprises, les prétentions, les affirmations américaines sont de plus en plus énormes, colossales, à l’image de la globalisation qui est le faux-nez de l’américanisation. Mais, certes, elles sont fondées sur le virtualisme, lui-même alimenté par une formidable puissance de communication. L’illusion virtualiste se prolonge d’autant, nourrissant l’attente des partenaires et des Américains eux-mêmes, haussant le cas au niveau des exigences les plus hautes. (Le cas du “JSF virtualiste” est exemplaire, quand on se rappelle ce que devait être cet avion : pour dire vite, le seul avion de combat au monde pour quasiment tout le XXIème siècle.) Le retour aux réalités est brutal et, surtout, il constitue un événement considérable, entraînant des conséquences complètement hors de propos et pourtant bien réelles.

Lorsque North implique que l’abandon du JSF par le Royaume-Unis ne serait pas loin d’être la fin de l’OTAN, certainement la fin des relations spéciales USA-UK et ainsi de suite, il n’est pas loin d’être dans le vrai. C’est alors qu’on se rapproche du grotesque, mais qui ne fait qu’illustrer une époque grotesque: comment pourrait-on imaginer qu’un éventuel échec dans une coopération dans un programme d’avion de combat puisse mettre en danger une telle architecture d’influence et d’intérêts? C’est pourtant bien le cas…

Mais l’ironie ultime n’est-elle pas que ce ne serait que justice, et finalement manifestation de la vérité de la grande Histoire dans la mesure où ce serait retrouver la réalité ? L’OTAN, l’alliance USA-UK sont elles aussi transformées en montages virtualistes au moins depuis la fin de la Guerre froide (depuis plus longtemps pour les relations USA-UK). Leur écroulement ne serait que la prise en compte, là aussi, de la réalité. Dans ce cas, le JSF deviendrait une sorte de justicier, un “Zorro du retour à la réalité”.

 

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