Le désordre des “forces de l’ordre” postmodernes

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Le désordre des “forces de l’ordre” postmodernes

Nous ferons un rapprochement entre deux épisodes concernant les forces armées de deux pays dans cette situation postmoderne intermédiaire mêlant la conquête ou l’influence du Système venues de l’extérieur et la déstructuration de tous les cadres principiels qui en découle, et ces forces confrontées à des conflits de contestation de cette situation. Il n’est pas question de juger selon les orientations idéologiques, politiques, militaires et autres de ces pays mais bien de les rapprocher selon leur état de déstructuration, sinon de dissolution suivant l’intervention du Système. Les deux pays sont l’Ukraine-Kiev à l’assaut des révoltés du Donbass d’une part, l’Irak confronté à une attaque des islamo-terroristes de l’ISIS d’autre part. Comme on le verra bien entendu, il s’agit d’établir une analogie de situation, concernant spécifiquement autant le traitement par leurs autorités politiques que le comportement de ces forces armées dans les situations conflictuelles évoquées, aboutissant à leur intense fragilisation, sinon à leur impuissance.

(Il doit être bien entendu que nous ne traitons pas les deux événements comme deux événements militaires, – qu'ils ne sont d'ailleurs pas, à notre sens. Par exemple, l'effondrement, ou la dissolution de l'armée irakienne ne doit pas être apprécié, et ne peut l'être d'ailleurs, par rapport à un autre événement de même apparence, dans l'histoire militaire. Si l'on prend le cas de l'effondrement et de la dissolution de l'armée russe à l'été-automne 1917, cet événement, qu'on peut qualifier notamment et effectivement de militaire, est la conclusion d'une longue séquence marquée par trois années de guerre cruelle et de pertes immenses, dans un climat national extrêmement pesant de dissolution. La dissolution de l'armée irakienne, qui ne conclut rien et qui n'est en rien la conséquence d'un conflit, est un épisode d'une séquence historique bien entendu toujours en cours, qui concerne l'affrontement général généré par les tensions issues du Système et de sa crise générale.)

• Du côté ukrainien, il s’agit de l’odyssée d’une unité de la garde Nationale dans la région Est, le troisième escadron du premier bataillon de réserve de la Garde, contre les diverses forces anti-Kiev. Normalement, ces unités de la Garde Nationale, constituées depuis la prise du pouvoir par la nouvelle équipe dans le but spécifique d’intervenir dans l’Est du pays, sont constituées pour l’essentiel de membres du groupe Pravy Sektor (Secteur Droite), ultranationaliste et de tendance néo-nazie. Le troisième escadron s’est mutiné à cause des conditions où il évolue, sans paie, sans équipements de subsistance, notamment pour sa nourriture et ses installations de campagne, sans soutien logistique, etc., également dans une situation administrative extraordinaire, – comme s’il n’existait pas... C’est Russia Today du 12 juin 2014, qui nous rapporte l’odyssée du troisième escadron.

«Now an entire unit of the National Guard has revolted and is heading back to Kiev, claiming they have been abandoned by the government and left unpaid. “According to official papers, we don't exist! We're an illusion. It's like we haven't been deployed here, we haven't got any ammunition - nothing!” claimed the commander of the Third squadron of the First reserve battalion of the National Guard, Lieutenant Taras Zherebetsky. He said that all documents of his detachment have disappeared as if they had never been created. “We were sleeping on the ground, because we didn't even have tents! They just sent us there - and forgot about us! And while all the generals and commanders were sitting pretty in their warm tents, guarded by the newest APCs, we were sent to fight like cannon fodder,” Zherebetsky said.

»Other members of the National Guard said that sometimes they had to buy their uniform themselves and the body armor was given by sponsors, not the government. Another peculiar detail about the unit reveled by the fighters, is that its military personnel have been attributed to other units which actually never existed. That means that technically, they actually saw action, were carrying arms and probably killed adversaries in Donetsk Region of their own accord.

»But that is not the whole story either. The National Guards found out that while actually being deployed to a war zone near the city of Slavyansk for weeks, according to papers they remained in the peaceful city of Pavlograd in the neighboring Dnepropetrovsk Region, so they may forget about the combat pay they were promised. “We haven't been paid. We got around $600 on arrival here two months ago, and that's it. We didn't have any food. Instead, they've been feeding us with promises that it's going to happen tomorrow. But we're tired of waiting!” said another National Guard soldier, Evgeny Ivanenko.

»Several dozen unarmed members of the National Guard are now rallying in front of Ukrainian government’s headquarters in protest, demanding to be recognized as combatants. That would give them exceptional treatment and rights to benefits such as discounts on housing services and utilities payments, and privileged healthcare.»

D’une façon générale, nous prenons ce cas particulier comme assez exemplaire de ce que doit être l’état général des forces anti-Kiev. Il y a déjà eu de nombreux cas et des remous suffisamment significatifs dans les forces armées, avec des cas de refus de combattre, de désertion, etc., ainsi qu’une attitude générale marquée par une réticence évidente à s’aventurer à découvert dans des phases offensives qui permettraient des gains significatifs, malgré une considérable supériorité en nombre et en armements. D’autre part, l’aspect composite, avec des statuts différents, voire des autorités suprêmes différentes, des forces engagées, y compris avec des apports étrangers (non-ukrainiens, – comme des mercenaires US), tout cela implique un manque complet d’unité et de coordination.

• Le cas des forces armées irakiennes pourraient sembler à première vue complètement différent, du point de vue des combats engagés, du volume et du comportement de ces forces, etc. Des analyses ont déjà été publiées sur ce comportement où l’on voit des cas surprenants, comme celui d’une division de 15 000 hommes se débandant devant une force de 800 hommes de ISIS. Par contraste avec les forces pro-Kiev dans le cas cité ci-dessus, les soldats irakiens sont grassement payés, mieux que certaines professions libérales ($1 300 mensuels pour un soldat, contre $1000 pour un professeur d’université). La corruption semble une sorte d’activité courante, à tous les niveaux, tandis que les motivations sont très fortement marquées par les provenances et les loyautés ethniques, tribales, partisanes, religieuses, etc. Ces provenances et ces loyautés peuvent être honorables en soi mais elles actent et renforcent massivement une situation de déstructuration et de dissolution lorsqu’elles prennent la place des principes de légitimité et de souveraineté qui n’existent plus dans le cas qui tend à devenir universel de ces États réduits à une existence fantomatique, souvent elle-même partisane, déstructurée et dissolue. Le journal en anglais Al-Akhbar donne, le 13 juin 2014 un rapport sur le sujet...

«Military affairs expert Dr. Hisham al-Hashemi says that the Iraqi army comprises 15 divisions, each made up of 12,000 to 15,000 troops, in addition to the Air Force, the Navy, the Security Forces, Intelligence, and Military Police. The total number of troops is 600,000, which should be sufficient to thwart any plot or attack against Iraq, he says, “were it not for the weak military spirit, corruption among officers, and the desertion of the officers in charge of the Ninawa Operations Command.”

»Explaining the causes of the security forces’ retreat, Dr. Hashemi said, “The defeat is the result of military commanders relying on political parties to justify their actions and protect them, while neglecting their military responsibilities, and being preoccupied with side activities for profiteering, as well as their lack of moral integrity.” [...]

»Ali al-Nour, another military affairs expert, believes that the army’s collapse is not the result of a single mistake, but rather of the accumulation of many political and military errors, in addition to what he described as the state’s failure to contain corruption, and provide basic security and services for the citizens. Nour told Al-Akhbar that what happened in Mosul was not just the result of corruption, but the culmination of all of the corruption Iraq has seen since 2003, pointing out that what happened was a result of the lack of proper security consultation, sectarian quotas in security posts, and the lack of seriousness among politicians when it comes to state-building after 2003.

»He added, “Corruption is institutionalized in Iraq. It is therefore natural for the military to be part of the corruption, with many officials profiteering from it, without performing their duty. They sell fuel, vehicles, and weapons, smuggle prisoners, and extort people.” Nour also pointed out that the army has no doctrine, save for sectarianism.

»For instance, he said, a Shia soldier might not be interested in defending a Sunni city, and vice versa, pointing out that an army’s doctrine should be a combination of emotional and intellectual bonds that the army has failed to develop, even though soldiers are paid more than university professors. Nour said, “The ordinary soldier is paid a [monthly] salary of $1,300 and above, while professors earn only $1000.” In addition, officers with the rank of Major General and above are paid more than $6,000 a month, which is more than what a deputy minister earns.

»Nour continued, “The problem of armament and empty slogans, which led to the U.S. withdrawal without preparing an alternative, was also a big mistake.” The military expert then drew attention to the growing phenomenon of “ghost soldiers,” or soldiers enrolled in the army without being assigned duties or even attending, for which officers are paid half of the ghost soldiers’ salaries, all with the knowledge of senior officials at the Army Command and some MPs.

»In the opinion of the military expert, what happened in Iraq is a reflection of the troubling situation in the region, but also the result of the huge wealth that has been squandered by sectarian quota-based clientelism. Nour said it was unlikely that assistance from the U.S. army or any international assistance to the Iraqi army would solve the security crisis, unless all crises in the region were addressed together...»

Dans toutes ces considérations, nulle notion telles que défense de la patrie, héroïsme, esprit de sacrifice, etc. Ces références semblent aujourd’hui des anachronismes absolument stupéfiants pour l’esprit du temps, comme à mille siècles de nous et d’une autre civilisation. Philosophe et chercheur au CNRS qui a publié Le Soldat impossible sur la question de l’évolution du soldat (ou “soldat” selon l’idée d’une seule mission sacrificielle, devenu “militaire“ aux multiples missions possibles selon l’évolution des mœurs culturels et idéologiques dans un temps extrêmement élastique à cet égard), Robert Redeker observe : «Un soldat se bat, c’est-à-dire tue et meurt, pour la nation, la France par exemple, articulé à la profondeur du temps, la longue durée, tandis que le militaire contemporain, gendarme contemporain déguisé en soldat, est commis à se battre pour imposer des idées, des valeurs, dans un horizon pédagogique (convertir, en punissant les récalcitrants, tous les États aux droits de l’homme et à la démocratie).» (Dans Eléments, avril-juin 2014.)

Dans les cas qui nous occupent, les combattants pro-Kiev et l’armée irakienne, il s’agit de sous-“gendarmes contemporains” aux capacités pédagogiques caricaturales, des supplétifs des “gendarmes contemporains” nés des nécessités des actes déstructurants du Système, sur lesquels on a greffé quelques slogans vides importés du bloc BAO, qui répondent à des consignes-Système que répercutent ceux qui les ont formés. Ils évoluent dans des milieux interlopes de directions politiques absolument corrompues avant même d’exister, donc des sous-directions-Système (imposées par le Système), non pas corrompues par le Système, mais corrompues avant que d’exister en tant que telles, c’est-à-dire accouchées du Système lui-même et ayant comme condition d’existence la corruption d’abord psychologique ; par conséquent, ayant pour condition sine qua non d’existence le rejet de tous les principes (légitimité, autorité, identité) qui permettent d’espérer fonder une force cohérente, solidaire et disposant d’une unité collective de dessein. C’est bien le cas, aussi bien des forces pro-Kiev, dépendant d’un pouvoir installé par le bloc BAO pour servir les intérêts déstructurants du bloc, que des forces irakiennes qui dépendent d’un gouvernement formé selon une démarche de sens similaire, même si cela s’est fait dans des conditions complètement différentes et selon des références correspondantes aux situations régionales, aux mœurs et aux nuances religieuses des populations et de l’histoire. Cela signifie que, pour nous, les dynamiques postmodernes du Système plaquées sur les situations existantes avec leurs conflits larvés ou actifs, se servent de ces situations existantes pour nourrir leur propre production de désordre.

Il en résulte que ces “soldats” sont par définition de piètres combattants, simplement parce qu’ils ne peuvent être autre chose, parce qu’ils sont ontologiquement impuissants à être autre chose en raison des conditions imposées par le Système. Pravy Sektor n’a emprunté aux nazis que leurs tendances à appliquer des comportements massacreurs sans la moindre capacité combattante de leurs troupes. Les soldats irakiens, dépendant d’un pouvoir qui s’affiche partisan à cause des conditions créées par le Système (les USA et leur invasion de 2003 suivant plus d’une décennie de pressions de tous ordres) et qui corrompt tout ce qui bouge au nom de sa partisanerie, sont eux-mêmes partisans au niveau de leurs ethnies, de leurs tribus, de leur appartenance religieuse, etc., c’est-à-dire que leurs réflexes les poussent à aller au-devant des buts recherchés par leurs adversaires, qui sont des buts de nettoyage ethnique, de division, de partition, etc., au désavantage de ce qu’ils sont censés promouvoir. Par leur comportement, ils se font les complices, plus ou moins volontaires c’est selon, de ceux qu’ils affrontent, qui sont en général des “irréguliers” par rapport aux arrangements du Système, qui suivent en général des buts précis et structurants pour eux-mêmes, au service d’entités unitaires ou d’idéologies bien identifiées (que certaines soient détestables ou critiquables n’importe pas pour cette observation qui n’apprécie que la seule problématique de l’évolution de la structuration des situations). Il s’agit alors de conflits appartenant à la guerre dite de 4ème génération (G4G), où les différences se marquent selon des références aux capacités unificatrices, structurantes et identitaires très inégales selon qu’elles répondent ou non à des principes, – et l’emportent ceux qui répondent le mieux à ces références lorsqu’elles représentent elles-mêmes des principes unificateurs.


Mis en ligne le 14 juin 2014 à 06H26

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