Le cas du Tu-95

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Le cas du Tu-95

23 août 2007 — Nous revenons sur le texte du Guardian du 22 août, que nous avons mentionné dans notre Bloc-Notes du même jour. Notre titre préfigurait l’appréciation que nous allons développer ici : «Poutine, le bombardier démodé entre les dents», ainsi qu’un qualificatif extrait d’un édito de l’Observer du 19 août qui nous intéressait également hier : «Last week's scrambling of aged bombers to patrol the skies…»

De quoi est-il question? Du Tupolev Tu-95, le bien nommé par l’OTAN, — puisque ayant reçu la désignation code-OTAN de Bear (ours). L’article du Guardian donne quelques précisions sur l’intention annoncée de Poutine de relancer la production du Tu-95, en même temps que celle du Tu-160.

«…Speaking at the opening of the largest airshow in Russia's post-Soviet history, the president said he was determined to make aircraft manufacture a national priority after decades of lagging behind the west.

»The remarks follow his decision last week to resume long-range missions by strategic bomber aircraft capable of hitting the US with nuclear weapons. Patrols over the Atlantic, Pacific and Arctic began last week for the first time since 1992.

»Presidential aides hinted yesterday that Russia could shortly resume the production of Tu-160 and Tu-95 strategic nuclear bombers, now that the aircraft are again flying “combat missions”. The bombers would be used as a “means of strategic deterrence”, a presidential aide, Alexander Burutin, told Interfax. […)]

»One analyst said Mr Putin did not want confrontation with the west but was determined to restore Russia's strategic parity with the US.

»“Russia wants balance. It wants a strategic balance with the US,” Ivan Safranchuk, a Moscow-based expert on defence, told the Guardian.

»“Russia wants to do this as cheaply as possible. But with the Bush administration withdrawing from arms control treaties, Russia is saying it is also ready to keep the balance at a high level of cost.”

»Asked about Russia's resumption of long-range bomber patrols, Mr Safranchuk said: “It's significant. For 15 years the political leadership was constraining the military on this. Now it isn't.”»

Le reste de l’article analyse les intentions proclamées par Poutine de relancer l’industrie aéronautique, déjà renaissante par ailleurs avec des ventes militaires en augmentation continue. C’est un plan assez classique d’expansion de la puissance qui s’inscrit dans une double logique:

• La réaffirmation de la puissance russe après la période noire des années 1990 jusqu’en 2003-2004. Cette idée se trouve dans la relance d’une industrie stratégique majeure, tant dans sa branche militaire que dans sa branche civile.

• La réaffirmation militaire et stratégique face à un comportement des USA que les Russes ne cessent de dénoncer comme extrêmement dangereux. On trouve cette idée dans les plans de réactivation de missions stratégiques, de développement de nouveaux équipements et, enfin, de la relance éventuelle de la production des Tu-95 et Tu-160.

C’est ce dernier point qui nous intéresse. Notre analyse se concentre sur le cas du Tu-95 parce qu’il est le plus spectaculaire mais elle vaut aussi, éventuellement, pour le Tu-160, dont la production eut lieu entre 1984 et 1992. L’éventuelle relance de la production du Tu-95 est une décision qui a une signification évidente, exposée d'une façon classique. Selon nous, elle en a une autre, beaucoup plus dissimulée, peut-être (sans doute) non réalisée et révolutionnaire.

Un poids lourd de la Guerre froide pour la G4G?

Interrogé sur cette décision de relancer la production du Tu-95, le porte-parole de la Maison-Blanche a laissé tomber avec un certain mépris : «Si les Russes veulent relancer la production d’un vieux bombardier, c’est leur affaire.» Il aurait pu s’aviser qu’en fait de “vieux bombardier”, le Tu-95 est de la même époque que les B-52, le C-130 et les KC-135, tous utilisés encore par l’USAF dans des versions modernisées (tout comme le Tu-95, s’il est produit à nouveau, le sera dans une version modernisée).

Le Tu-95 a été développé et mis en service dans les années 1950. Cet énorme quadri-turbopropulseur est la seule réussite majeure de l’URSS dans le domaine des grands vecteurs stratégiques pilotés. Ses qualités d’endurance, de stabilité, de solidité, son autonomie exceptionnelle, en firent un avion stratégique de reconnaissance et de bombardement, et une plate-forme de lancement d’engins (cruise missiles) d’une puissance exceptionnelle. Il y a des qualités structurelles de longévité et d’endurance assez proches dans le Tu-95 et le B-52, comme si l’époque avait atteint la quintessence du compromis entre les nécessités opérationnelles, les qualités de rusticité nécessaires à l’usage et l’avancement technologique. Après eux, après les années 1950, l’industrie militaire aéronautique a commencé à basculer dans la tyrannie de la technologie.

Par ailleurs, la décision russe, si elle se confirme, est absolument sans précédent pour un programme de cette importance. (Le Tu-95 fut produit principalement dans les années 1950 et 1960 et continua sans cesse à être modifié et modernisé dans des versions nouvelles jusqu’en 1991.) Nous ignorons les causes réelles de cette éventuelle décision, sinon celle, assez logique et crédible, de l’économie de la décision.

(Selon l’expert Ivan Safranchuk : «Russia wants to do this as cheaply as possible…».) Mais il nous semble que la décision est importante pour une autre raison, qui n’est sans doute pas éventuellement conceptualisée ni même consciente en aucune façon. Une décision de relance d’un système en apparence si dépassé représente pour la première fois dans notre époque moderne de l'omniprésence de la technologie, pour un domaine si important (un système aérien pour les missions stratégiques de première nécessité), une démarche de rupture par rapport au courant tyrannique de cette même technologie, — c’est-à-dire la tyrannie du Progrès. Il s’agit d’une démarche de compromis, un retour en arrière là où le passé présentait des avantages utilisables aujourd’hui plus grands que ceux pouvant être créés aujourd’hui, en fonction des possibilités et des nécessités opérationnelles et du cadre plus vaste de l’économie de la décision.

Que vaudrait — que vaut le Tu-95 aujourd’hui, puisqu’il y en a encore quelques-uns en service? L’avion est un outil de représentation et de pression stratégique, une façon de “montrer le drapeau” (“to show the flag”), une sorte de “stratégie de la canonnière” dans les airs mais adaptée à l’ère de la communication ; donc outil de communication stratégique autant que de capacités opérationnelles stratégiques. Il vaut plus pour sa représentation des pressions stratégiques que pour de véritables opérations stratégiques, — ce jugement étant avancé selon l’existence d’un cadre stratégique nouveau.

La question synthétisant ce “cadre stratégique nouveau” est celle-ci : peut-on encore envisager des situations pouvant aboutir à des affrontements stratégiques conventionnels réels, — la guerre stratégique conventionnelle de haut niveau? Les experts l’affirment parce qu’ils sont payés pour ça. La réalité qu’on observe aujourd’hui a une autre façon de nous faire voir, si nous voulons bien regarder. La réalité concerne des embourbements dans des caricatures de guerres multiples qui sont une nouvelle voie conflictuelle bien plus que seulement la possibilité de conflits réels conventionnels du plus haut niveau dont parlent les experts. Notre conviction à cet égard, — et c’est pour cela que nous faisons si grand cas de la G4G (“guerre de quatrième génération”) à condition que sa définition en soit radicalement élargie — est qu’effectivement la possibilité de conflits conventionnels de haute intensité est devenue marginale, au profit des multiples possibilités de conflits asymétriques ; et ces conflits asymétriques doivent être définis comme très larges, débordant résolument et substantiellement le cadre du seul domaine militaire. Le conflit asymétrique type-G4G comme nous l’apprécions aujourd’hui touche tous les grands domaines de la puissance, jusqu’à la communication, la culture, etc. Il agit sur la psychologie autant, sinon bien plus que sur les autres domaines du comportement humain. Il porte finalement sur l’enjeu principal de l’identité (souveraineté, légitimité) sur laquelle la globalisation (l’américanisation) exerce une pression déstructurante démentielle. Il réalise un développement violent de l’affrontement général des forces déstructurantes et des forces structurantes.

Dans ce cadre, la décision concernant les Tu-95 peut être interprétée comme une décision de facto (quoiqu’en veuillent les Russes), une décision relevant objectivement de cette G4G. Elle va contre toutes les pressions et les tendances systémiques, absolument liées à la tendance de la tyrannie du progrès et de la technologie ; elle va contre la tyrannie systémique de ce monstre général nommé “complexe militaro-industriel” qui fonde sa démarche sur l’équation “progrès + technologies avancées + coûts maximaux”. Elle est adaptée, — de facto là aussi, sans savoir, et même en en doutant, s’il y a délibération à cet égard, — à une situation stratégique incertaine et insaisissable, où les outils stratégiques ne répondent plus aux théories absolutistes de la Guerre froide. (En un sens, cette décision se rapprocherait dans sa signification réelle dont nous proposons l’hypothèse, mais en bien plus audacieuse, à celle que nous avons commentée à propos de l’orientation d’Israël, notamment à l’égard du JSF.)

Voici une tentative d’explication encore plus générale mais complètement indirecte et hypothétique de notre part sur cette décision inédite de rouvrir une chaîne d’un avion vieux d’un demi-siècle au mépris de toutes les règles de l’équation “progrès + technologies avancées + coûts maximaux”. Notre conclusion sera de vous rappeler l’idée superbe de James Carroll, dans une interview que nous avions reprise le 20 juillet 2006. Carroll y expliquait que l’URSS, en (re)devenant Russie, avec réussi subrepticement et dans les souffrances terribles d’une crise de déstructuration massive cet exploit magnifique: se débarrasser de son complexe militaro-industriel. Le jour où les Américains décideront de rouvrir la chaîne des B-52 plutôt que de faire un “B-3” qui coûtera plus cher que le B-2 ($2,4 milliards l’exemplaire, prix officiel et pudique), nous saurons qu’eux aussi peuvent le faire. Nous croyons que le système américaniste préférera mourir que d’y céder.

Voici un extrait sur Carroll ; une présentation de l’extrait de l’interview qui nous intéresse, puis cet extrait :

«Un point pourtant, un jugement inédit, une idée absolument originale que nous offre James Carroll. Il nous explique que tout espoir n’est pas perdu dans la mesure où un pays-Empire a réussi à se sortir des griffes du (de son) complexe militaro-industriel : l’URSS devenue Russie. Selon Carroll, le processus valait bien les souffrances et les ruptures que la Russie dut subir:

»“And look at the greatest example of that change — it took place in the Soviet Union, which dismantled itself. Instead of blaming everything on the enemy outside, it actually confronted its own corruptions, and took itself apart. That great event of the 20th Century — the non-violent demise of the Soviet Union — is something that we Americans should look much more closely at as a source of hope. Our shallow insistence that we ‘won’ the Cold War means that we don’t actually have to look at what happened on the other side. After the leadership of Mikhail Gorbachev, especially, but not just him, and in response to pressures from below, the Velvet Revolution, the Soviet Union offered us a way to step back from the totalitarian impulse. And we should understand that we can do it, too. We can dismantle the structure of a military economy. We can transform our national identity. We can stop being a nation based on the preparation for war. It’s all possible. It happened in the 20th Century and it can happen in the 21st.”»


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