L'antiaméricanisme de la littérature américaine

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L'antiaméricanisme de la littérature américaine

Tout le monde le comprend ou le devine, la polémique du GATT représente plus qu'un affrontement sur un réglement commercial mondial. Une démonstration convaincante en est la question de l'“identité culturelle” (dans ce cas européenne) qu'elle a fait surgir à propos de l'audiovisuel. La thèse courante en France est que la culture française (européenne) de l'image serait menacée par l'américaine, que nous serions pressés par une “invasion culturelle” (américaine). Nous voyons là l'amorce d'un débat pour la fin du siècle et bien au-delà, qui porte sur la problématique de l'“américanisme”, qui est beaucoup plus que la prise de position antiaméricaine que nous concevons habituellement. Il faudrait des mots précis : le débat sur l'américanisme concerne des positions d'antiaméricanisme plus qu'antiaméricaines, c'est-à-dire l'hostilité à un système et nullement à une nation et à des gens, et dans le cas de l'Amérique l'on est fondé à se demander si les gens ne sont pas eux-mêmes, par intermittences pour certains et définitivement pour d'autres, en guerre contre ce système qui les gouverne.

De même pour la crainte de l'“invasion culturelle” américaine. L'expression est trompeuse. Ce que nous craignons n'est pas tant une invasion de la culture américaine qu'une invasion de cette non-culture prédatrice de la culture à force de vulgarité et de stupidité ; système fait d'argent, d'intérêts, de démagogie et d'abêtissement, dont la conséquence est de tuer la qualité, l'expérience, l'attention, l'intuition, le talent, toutes ces vertus nécessaires à l'oeuvre d'art. Le phénomène est moins l'expression de ce qui serait le “génie maléfique” de l'Amérique, que la conséquence d'une bataille qui se livre outre-Atlantique. Là-bas aussi la culture est en danger, et plus que chez nous. L'écrivain Philip Roth exprime cette idée lorsqu'il dit : « Les enfants de mes amis, qui viennent de milieux intellectuellement privilégiés, sont désormais des Américains très isolés. Je ne dis pas qu'ils vont être persécutés, (...) mais ils sont dans une sorte de guetto intellectuel : la partie se joue sans eux, sans les gens cultivés. Il n'y a rien à faire pour arrêter cela. Alors, que nous soyons les derniers romanciers me paraît évident. Au moins dans ce pays ». (1)

Nous résumerions cette idée initiale par ce constat : si nous étions vraiment menacé d'une invasion culturelle américaine, nous n'aurions rien à craindre pour notre qualité d'être. Etre menacé de voir nos libraries se remplir de livres de Thomas Wolfe, de Fitgzerald, de Henry Miller, de Norman Mailer, de Paul Auster, de Gore Vidal, n'a rien d'effrayant ni de dangereux. Quelle richesse supplémentaire nous serait promise ! Et comme toute richesse de l'esprit, éminemment respectueuse des qualités différentes que sont nos propres cultures.

Au contraire même : cette “invasion” nous donnerait la disposition, à côté de l'oeuvre d'art, d'un formidable outil dans la bataille contre l'américanisme, pour mieux connaître ses caractères et l'affronter plus efficacement. En ces temps où le problème de l'américanisme reparaît au premier plan, il nous paraît alors essentiel de nous arrêter à la littérature américaine, qui est par nature, — comme une chose de nature va de soi —, la manifestation de communication (au sens le plus noble du terme) la plus hostile qui soit à l'américanisme.

La tromperie originelle

On doit d'abord ne pas ignorer ce qu'est l'Amérique. Au départ, il y eut tromperie et substitution. L'idée originelle américaine, celle qui fut exprimée dans la Constitution initiale par Thomas Jefferson, a été kidnappée par le parti des intérêts très réalistes de la finance et de l'industrie américaine, par les Hamilton et les Madison qui introduisirent des amendements décisifs en 1787 (2). Laissons le débat politique et philosophique sur les mérites respectifs des idéalistes “jeffersoniens” et des réalistes “hamiltoniens” ; nous importe seulement de rappeler qu'il y eut substitution d'abord, qu'il y eut dissimulation pour cacher celle-ci ensuite, et par conséquent affirmation continuelle de vertus idéales dont la poursuite de l'accomplissement a été abandonnée depuis longtemps, et dont l'exaltation servit souvent de “paravent” à des réalités moins élevées. Juste ou injuste, efficace ou pas, peu nous importe : il y eut véritablement tromperie, et depuis, mensonge.

D'abord, la littérature ignora l'événement. Elle exaltait les valeurs idéales américaines et, au XIXème siècle, en tout cas jusqu'aux trois-quarts du siècle, le néologisme “américanisme” avait implicitement un sens contraire àcelui qu'on lui donnerait aujourd'hui. Le poète Walt Whitman fut salué comme “le chantre de l'américanisme”, alors que les vertus qu'il chantait n'avait rien de commun avec les fortunes et les agissements des grands capitalistes et des grands trusts de la Standard Oil ou de le Pennsylvania Railways.

Puis les réalités s'imposèrent. Les écrivains et les poètes observaient avec une inquiétude grandissante l'évolution du grand pays. L'on en eut des échos chez Melville, Poe, et même Mark Twain. Sur la fin de sa vie, Whitman exprima des doutes sérieux sur l'orientation prise par l'américanisme. Il expliquait d'abord (en 1892) :

« Je le répète, la seule vraie nationalité des Etats-Unis d'Amérique, leur union profonde, si nous devons un jour affronter une crise, ne se trouvera pas dans la loi écrite (comme on le suppose généralement) ni dans l'intérêt particulier de chaque citoyen, ni dans l'intérêt matériel et pécuniaire commun à tous, mais dans l'“idée” fervente et exaltante qui, dans sa flamme puissante, fondra les éléments divers de ce grand pays et les transformera en force spirituelle » (3).

Puis il fixait le dilemme américain, croyant désormais à cette “crise” qu'il semblait d'abord évoquer comme simple hypothèse : « Les États-Unis sont destinés à remplacer et à surpasser l'histoire merveilleuse des temps féodaux ou ils constitueront le plus retentissant échec que le monde ait jamais connu ». On devine où penchait son jugement.

La littérature américaine bascula essentiellement avec Théodore Dreiser, naturaliste et peintre minutieux de la société américaine, sa cupidité, sa cruauté, sa sécheresse, l'omnipotence de l'argent, bref du résultat quotidien de l'américanisme appliqué “industriellement” depuis la fin de la Guerre de Sécession. Son premier livre, Sister Currie, publié en 1900, fut un tournant. Norman Mailer disait de Dreiser : « Il s'est plus approché de la compréhension totale de la machine sociale qu'aucun autre écrivain américain » (4). Son ami Henry Mencken, lui, notait que « la littérature américaine avant et après Dreiser est aussi différente que la biologie avant et après Darwin ».

Dreiser fut en butte aux attaques de la “censure à l'américaine” : des décisions d'interdiction dans les États, des campagnes des ligues de vertu, d'associations diverses, des rumeurs, des mots d'ordre, etc. Henry Mencken sonna l'alarme, rassembla les intellectuels, il monta une grande action dans le pays pour venir au secours de Dreiser et écarter les forces de l'hypocrisie américaine. D'ores et déjà, dès ces années 1910, Mencken occupait une place centrale dans la littérature américaine. Il faut s'arrêter à ce personnage.

Le sarcasme de Mencken

Mencken était journaliste, essayiste, éditeur, traducteur (il effectua en 1908 les premières traductions de Nietzsche en anglais). Il laissa une oeuvre nombreuse et variée, où l'on trouve autant de livres de polémique (Préjugés, Notes on Democracy) que d'oeuvres de linguiste (The American Language), ou de livres de mémorialistes (Happy Days, Newspaper Days, Heathen Days). Il édita deux revues qui marquèrent la vie littéraire américaine pendant près de vingt ans (The Smart Set et American Mercury). Il aida de nombreux jeunes auteurs, fut le mentor de Sinclair Lewis autant que de Theodore Dreiser, patronna Eugene O'Neill, James McCain, John Fente. Le critique Mike Davies en fait le “parrain” du mouvement noir de Los Angeles, dans les années trente (5). Mencken ne fut pas loin d'être, à peu près de 1915 à 1935, le personnage-clé de la littérature américaine.

Son influence était considérable. Il était doué d'un style exceptionnel, d'une ironie mordante, et d'une violence froide pleine de sarcasme qui en faisait un polémiste redouté. Il exerçait principalement ses talents contre les institutions américaines, le conformisme, l'hypocrisie, ce qu'on nommerait aujourd'hui la “bienpensance”. Ainsi écrivait-il, exemple de son style et de ses façons :

« C'est, par exemple, une de mes convictions les plus fermes et les plus sacrées, acquise après une enquête s'étendant sur plus d'une vingtaine d'années, et soutenue par la prière et la méditation continuelle, que le gouvernement des Etats-Unis, tant au législatif qu'à l'exécutif, est ignorant, incompétent, corrompu et veule, et, de ce jugement, je n'excepte pas plus de vingt législateurs vivants et vingt exécuteurs des lois » (6).

Nul dans l'establishment ne s'y trompa : avec son habileté à user du système, Mencken était un dynamiteur efficace, une institution médiatique paradoxalement subversive. « Il se répandait en sarcasmes contre la religion, la respectabilité, le sentimentalisme et le conformisme des arts de l'ère victorienne, les réformateurs et les politiciens en général », écrivait plaintivement en 1952 l'historien Frederick Lewis Allen (7), qui montrait qu'il avait bien compris son rôle en ajoutant qu'il était « un entraîneur pour des écrivains intrépides comme Dreiser ». Esprit éclairé plus libéral qu'Allen, Arthur Schlesinger Jr. laissait pourtant percer une préoccupation réelle :

« Avec sa superbe nonchalance, son merveilleux style polémique et le bruyant mépris qu'il affichait à l'égard de la culture du “business”, Mencken exprimait ce que les jeunes gens souhaitaient pouvoir formuler eux-mêmes : la vie américaine était impossible. (...) Les pressions contre lesquelles Mencken fulminait au nom de la liberté individuelle lui apparurent, en les examinant de près, comme inséparables de la démocratie. (...) La prohibition, la censure, le Klu Klux Klan, qu'ils fussent soutenus par les nababs aux dents longues ou par la racaille anthropoïde, étaient l'inévitable conséquence de la doctrine démocratique. (...) L'influence de Mencken fut dévastatrice. S'intéresser aux questions sociales devint par sa faute grotesque et incongru ; défendre la démocratie ne se concevait que comme une farce » (8).

Peu importe les procès qu'on pourrait lui faire : le principal est que Mencken était plus adversaire de l'américanisme que de la démocratie. Aux valeurs matérielles, à la comptabilité affairiste, à la morale du marchand, à la philosophie du “business”, il opposait la force du verbe, la puissance de la littérature, la noblesse de l'art et de l'esthétique. D'origine allemande (comme Dreiser), il soutint le kaiser durant la Première Guerre mondiale et s'opposa à l'engagement américain durant la Seconde. On l'accusa d'être antisémite et raciste, quoique ses dénonciations du Ku Klux Klan et d'autres faits (son amitié et son travail de plus de vingt ans avec George Nathan, co-éditeur du Smart Set et de American Mercury) indiquent que l'affaire est plus complexe qu'elle ne paraît et renvoie aussi bien à la propagande de l'américanisme. Mais l'essentiel n'est pas là.

Un phénomène politique fondamental

En conservant l'exemple de Mencken, l'essentiel à considérer pour comprendre en quoi la littérature américaine est un phénomène politique fondamental par son refus du jeu politique classique, c'est que ce réactionnaire avec des tendances d'extrême-droite soutint une génération entière d'écrivains dont la plupart étaient de gauche, sinon socialistes, voire communistes et “gauchistes”. Le mouvement noir de Los Angeles qu'il aida était, dans les années trente, tout à fait radical, c'est-à-dire d'extrême-gauche.

« La littérature se voit continuellement malmenée par les partisans de la “kultur” puritaine et chaque manifestation d'un talent véritable est attaquée avec violence, écrivait Mencken en 1931. Les critiques officiels du pays furent tous contre Poë en son temps ; ils furent ensuite contre Whitman, puis essayèrent de ravaler Mark Twain au rang de clown. De nos jours, ils ont férocement donné l'assaut à Sinclair Lewis, après avoir agi de même envers Dreiser » (7).

Ces mots tracent le sens du combat de Mencken ; nulle part n'apparaît la moindre restriction politique pour des hommes qu'on décrirait, vus d'Europe, comme de ses adversaires politiques.

Ainsi, au travers de Mencken peut-on mieux apprécier les caractéristiques de la littérature américaine, à la fois apolitiques selon la référence “politicienne” courante, et paradoxalement comptable d'un engagement politique fondamental. Lorsqu'un critique américain faisait en 1948 ces remarques douloureuses sur la littérature américaine, il n'attaquait pas celle de droite en épargnant celle de gauche, ou celle de gauche en privilégiant celle de droite ; Mencken était visé comme Lewis, comme Upton Sinclair, comme Hemingway, comme Steinbeck ...

« Les romanciers américains contemporains doivent être extrêmement gênés (du moins je l'espère) quand on leur dit qu'ils ont produit la seule littérature significative d'entre les deux guerres. Rentrant d'Europe, ma première, ma plus forte et ma plus durable impression fut qu'aucun ensemble d'oeuvres littéraires, à aucune époque et en aucun pays, n'a été aussi uniformément déprimant. C'est pour moi une source d'étonnement perpétuel que la nation qui a dans le monde la réputation d'être la plus optimiste, la plus unanime et la plus libre sur la terre puisse se voir elle-même, à travers les yeux de ses représentants les plus sensibles, comme une collection de victimes sans espoir, de gens tristes et louches, de personnes déchues. De roman en roman, on ne rencontre que des héros sans honneur et sans éclat ; (...) des héros dont la seule vertu est une stoïque endurance devant les souffrances et les désastres » (9).

Le reproche politique fait ici aux écrivains est bien de n'être pas convenable, de n'être pas conforme au courant officiel, de ne pas soutenir et confirmer « la réputation (de cette nation) d'être la plus optimiste, la plus unanime et la plus libre sur la terre ». Accusation finalement de type stalinien, quoique plus habilement, sans trop de brutalité (le “non-conformisme” était l'accusation la plus constante de l'appareil communiste contre ses opposants et ses dissidents, au premier rang desquels il fallait mettre les écrivains).

Ainsi le paradoxe de Mencken apparaît-il comme illustratif du paradoxe de la littérature américaine. Ses attaques contre la démocratie (« Cette culture et ces points de vue américains sont fondés sur des idées essentiellement démocratiques et sont de ce fait brutaux, ignorants, vulgaires et même barbares », écrivait-il) sont d'abord des attaques contre le système de l'américanisme dont il estime, souvent avec tant de raisons, qu'il use et abuse de la démocratie. Même s'il s'en expliqua par l'ironie et le sarcasme (« Moi j'aime l'Amérique parce qu'elle m'amuse. Je ne me lasse jamais du specacle. Il vaut cent fois ce qu'il coûte »), Mencken a toujours choisi de rester Américain, et de défendre la vraie culture du grand pays. Il fut le chef de file de ces écrivains dont Paul Morand écrivit dans une préface à Babbitt : « Sinclair Lewis, comme Babbitt, trouve le Middle-West affreux, mais il ne saurait s'en passer. Il ne peut vivre ni avec lui ni sans lui. (...) Sinclair Lewis ne déserte pas ; il reste pour aider l'Amérique à conquérir ses dernières libertés » (10).

Le tournant des années 1930

Dans le contexte d'une crise intérieure si profonde qu'elle aurait pu appeller une réforme révolutionnaire, les années 30 aurait dû constituer un temps remarquable pour l'expansion de l'esprit critique, et peut-être d'un changement radical aux États-Unis, accompagné et renforcé d'un courant de connaissance et d'investigation venu d'Europe (de France en particulier) (11). On distinguait les prémisses d'une telle situation jusqu'en 1932-33, et l'on jugerait alors, contrairement à Schlesinger, que la critique engendrée par la décennie précédente avait été féconde à cet égard. Mais non, tout bascula dans le sens inverse. L'affrontement idéologique fasciste-antifasciste, puis communiste-anticommuniste, l'épouvantable manichéisme droite-gauche brouillèrent les pistes.

Depuis les années trente, la littérature américaine s'est abîmée enfermée dans cette classification sommaire. Ceux qui ont voulu y échapper ont finalement été “récupérés” (ce fut d'abord le cas de la Beat Generation de Kerouac, Ginsberg, Burrough). Les temps de l'opposition manichéenne sont attristants, avec un Steinbeck soutenant l'engagement américain au Viet-nâm, ce sommet de sottise politique et de cruautés humaines, et Norman Mailer cautionnant les jacasseries des intellectuels radicaux de gauche des années soixante. Cela n'empêchait pas la lucidité. Mailer écrivait en 1967 : « Les universitaires libéraux (N.B. : radicaux de gauche) ne nourrissaient en réalité aucune opposition de principe à l'égard de l'État technologique en tant que tel, non ! Plus que vraisemblablement, ils seraient les dirigeants naturels du futur abri climatisé, où ce qui restera de la vie humaine continuera d'exister » (12). Cela n'écartait pas non plus cette estime apolitique des écrivains, et l'on vit l'antifasciste célébré par l'establishment Hemingway faire dans Paris est une Fête (écrit en 1960) un portrait chaleureux et ému du fasciste Ezra Pound à Paris, dans les années vingt (récupéré après ses années passées dans l'Italie mussolinienne, Pound fut détenu un temps dans une cage, par les soins de l'U.S. Army, avant d'être expédié dans un hôpital psychiatrique aux États-Unis).

Les écrivains américains avaient abandonné la “ligne Mencken”. Le moyen de faire autrement ? Les poussées hystériques de ces années-là, du radicalisme antinazi de la guerre aux campagnes mccarthyste de l'après-guerre qui étaient plus des manifestations de la “bienpensance” américaine que des phénomènes politiques, ne laissaient aucun choix. Le FBI de J. Edgar Hoover mettait Faulkner et Hemingway en fiche. On comprend qu'il n'est pas question d'espionnage : l'Amérique bienpensante prenait sa revanche en même temps que ses précautions.

On comprend également qu'au sortir d'une telle période de stérilité imposée, avec l'immense manichéisme de la guerre froide où les écrivains durent se soumettre ou se démettre, où ils poursuivirent certes leur oeuvre critique mais en la voyant privée de son sens profond, ils se retrouvent désorientés et amers, comme on l'a vu avec Philip Roth.

Les conditions d'une renaissance

Pourtant, les conditions sont propices à une renaissance, et plus encore, à une retrouvaille d'une situation assez proche de celle du début des années trente. Le manichéisme mortellement réducteur a disparu et une crise s'est installée, certes différente de celle des années 30 mais bien aussi profonde, peut-être plus même si l'on en juge par le désarroi et la colère qu'elle fait naître, et qui en est finalement la continuation.

La littérature a-t-elle perdu sa verve contre l'américanisme ? On doit en douter. La littérature américaine a toujours comme sujet principal et souvent exclusif l'Amérique, les Américains et leurs rapports complexes, — et il s'agit certes d'un thème universel. Elle perçoit que la crise américaine est au coeur de la crise du monde et du modernisme, et en l'observant avec son regard critique, en en parlant, elle porte un regard sur la condition humaine de notre temps. Paul Auster écrit ces mots qui résument la crise américaine, cette tension grandissante et déchirante : « Si de nombreux Américains sont fiers de leur drapeau, de nombreux autres en sont honteux, et pour chaque personne qui le considère comme un objet sacré il y en a une qui aimerait lui cracher dessus, ou le brûler, ou le traîner dans la boue » (13). Gore Vidal n'est-il pas d'une actualité brûlante lorsqu'il écrit à propos de l'Amérique de Théodore Roosevelt : « Ce peuple était atteint d'une espèce de folie sectaire aggravée par une conception fanatique de la religion et d'une sorte de racisme inconnue en Europe. Il y avait toujours quelque part un bouc émissaire à débusquer, une communauté, un peuple, une race à exterminer, si l'on voulait retrouver la pureté édénique du paradis originel »? (14)

On sera paradoxalement moins pessimiste que Philip Roth. Le pessimisme est la marque du littérateur américain, et déjà dans les années trente, on s'en aperçoit dans sa correspondance avec Fente, Mencken se désolait de la fin de la littérature en Amérique. Au contraire, elle est toujours vivante, toujours vigoureusement critique, toujours nécessairement contre l'américanisme. Notre époque présente des blocages épouvantables. La communication politique confine à la propagande et à la langue de bois et se trouve paralysée dans sa propre inconsistance, et la communication audiovisuelle ne laisse plus le choix qu'à l'alternative entre l'abrutissement complet et la révolte grandissante. Dans un tel cadre, la littérature américaine peut retrouver une place centrale de critique. Elle peut ressusciter les années trente et se replonger dans sa fonction naturelle qui est nécessairement politique. Il n'est pas nécessaire pour cela de “faire” de la politique, mais de continuer à exister comme elle existe déjà. En d'autres mots, l'époque est propice à un nouveau Mencken, et la littérature américaine a son rôle àjouer dans le débat immense qui vient de s'ouvrir, autour de l'américanisme et autour du modernisme.

 

Philippe Grasset

(Texte publié dans La Revue des Deux Mondes, janvier 1994.)

 

Notes

(1) Entretien, “Le Monde” du 3 novembre 1992.

(2) Voir encore récemment le livre “The Radicalism of the American Revolution”, de Gordon Wood, dont Bernard Legendre a fait une recension récente (“Le Monde”, 21 mai 1993), où l'on peut voir confirmé que si la révolution américaine fut effectivement radicale dans son idéalisme, «las, elle prit rapidement un autre cours».

(3) Walt Whitman, “Perspectives Démocratiques”, extraits cités dans “L'Enigme du Nouveau Monde”, de Charles Neveu, Flammarion, Paris 1946.

(4) Cité (ainsi que le jugement de Mencken) par Richard Lingeman, article “The Titan”, “American Heritage”, février-mars 1993.

(5) Le mouvement “noir” (le mot français était employé) regroupait des scénaristes d'Hollywood et de jeunes écrivains, en révolte contre la vision aseptisée et “rose” imposée par le cinéme et le conformisme ambiant. Des livres tels que “Le Facteur sonne toujours deux fois” ou “On achève bien les chevaux”, le roman policier “noir” (Chandler, Hammer) sont issus de ce mouvement, qui parviendra à influencer le cinéma dans les années 40 (les films noirs).

(6) Extrait de “Préjugés”, de Henry L. Mencken, Boivin & Cie, éditeurs, Paris 1929.

(7) Frederick Lewis Allen, “Le grand Changement de l'Amérique”, Amiot Dumond, Paris 1953.

(8) Arthur M. Schlesinger, Jr., “L'Ére de Roosevelt”, Tome I, Denoël, 1971 (publication originale en 1956).

(9) Cité par Allen, op. cité.

(10) Paul Morand, préface de “Babbit”, de Sinclair Lewis, Les Écrits, Bruxelles 1931.

(11) Un très puissant courant d'investigation et d'études critiques sur l'américanisme, accompagné d'échanges avec la littérature américaine, se développa en France dans les années vingt et trente, jusqu'aux événements conduisant à la guerre. Citons parmi les écrivains et essayistes qui s'intéressèrent au problème américain : Roland Dorgelès, Robert Aron, Paul Valéry, etc ...

(12) Norman Mailer, “Les Armées de la Nuit”, Grasset, Paris 1970.

(13) “Leviathan”, Actes Sud, 1992.

(14) “Empire”, Fallois/L'Age d'Homme, Paris 1993.

 

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