La route vers le Soi

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La route vers le Soi

Il est aisé de convenir avec Aristote que ce n’est pas la nature qui imite l’art mais  l’art qui imite la nature. Et avec René Thom que des pompes technologiques ont été conçues par l’homme après que schéma de la pompe réalisée dans le muscle cardiaque ait été implicitement intégré intellectuellement.

La constitution du « soi » immunologique peut être le substrat  d’une métaphore pour l’approche du « soi » psychique ou social.

L’énorme contingent qui reconnaît le ‘soi’

Une publication récente par une équipe de l’Institut Garvin de Recherches Médicales à Sydney (Australie) qui traite d’une infection provoquée sur une lignée particulière a nourri cette réflexion. Les auteurs déclarent avoir trouvé la raison d’être des clones cellulaires compétents dans l’auto-immunité. (1) Les maladies auto-immunes résultent d’une activation aberrante du système immunitaire contre des antigènes du ‘soi’. Pour fixer les idées du lecteur, les plus communes et les plus connues du public sont par exemple le lupus érythémateux aigu disséminé, la maladie de Crohn  ou la thyroïdite de Hashimoto. Au cours de cette dernière, des anticorps contre une enzyme essentielle pour la synthèse des hormones thyroïdiennes sont présents dans la glande qui se trouve infiltrée de cellules lymphoïdes et devient alors progressivement non fonctionnelle.

L’étude a consisté à créer un modèle préalable d’infection par un microorganisme qui a des similitudes avec des protéines du ‘self’ sur des souris génétiquement appropriées. L’analyse des anticorps produits a mis en évidence qu’ils résultent de cellules appartenant au contingent de l’auto-immunité normalement silencieux et inactif.  La réponse y a ‘pioché’ des cellules qui ont subi une mutation infime de leur ADN, sur trois paires de bases seulement. Ce type de mutations survient très habituellement au cours de proliférations cellulaires intenses comme c’est le cas lors d’une stimulation par une infection. A la faveur de cette infime modification dans le réarrangement de l’ADN qui préside à leur synthèse, les anticorps ont été rendus inaptes à la reconnaissance du « soi » et leur affinité pour le microorganisme étranger a été multipliée par 5000. Ainsi, leur capacité de défense contre lui s’en est accrue d’autant. L’ observation cristallographique a montré que cette variation a créé une forme saillante à la surface de l’anticorps qui vient épouser une fossette présente dans la molécule étrangère rendant la liaison plus vigoureuse et la destruction plus efficace.

Les auteurs concluent alors que le rôle dévolu aux clones cellulaires de l’auto-immunité inactifs que l’organisme garde en réserve serait celui d’une défense drastique vis-à-vis des organismes ayant des similitudes avec le ‘soi’. 

L’étranger est soi altéré

Toute réponse immune spécifique, celle qui ne relève pas de l’immunité innée, faisant intervenir une production ciblée vis-à-vis d’un corps étranger, passe par l’emploi d’une machinerie cellulaire qui aboutit à une présentation aux cellules compétentes, les lymphocytes, des fragments du pathogène (en réalité des morceaux de protéines ou peptides) au voisinage de molécules du « soi ». Ce mécanisme est bien connu depuis des décennies maintenant. Le système immun reconnaît de la sorte un soi modifié.

L’engagement des troupes sophistiquées et spécifiques de l’antigène, contre l’ennemi requiert dans tous les cas, que l’antigène soit vu dans le voisinage étroit des complexes majeurs d’histocompatibilité ou CMH. On avait alors à l’époque parlé de reconnaissance « restreinte ». Ce problème fascine depuis longtemps les chercheurs.

La contiguïté du peptide étranger et du CMH est nécessaire pour stimuler les cellules lymphocytaires (peu importe les mécanismes intimes sous-jacents de cette activation de mieux en mieux répertoriés) et cela fait clairement émerger que la réaction de défense vis-à-vis d’un corps étranger  ne serait qu’une forme dérivée d’une réaction à un soi altéré. Le système immunitaire pose l’équivalence de sa perception de l’altérité avec celle du Soi modifié ou dégradé ainsi que celle de sa réaction dans les deux situations. (2)

La constitution du soi et sa permanence, une affaire de tolérance

Au moment de sa constitution et de son éducation, le travail du système immunitaire consiste à réaliser son répertoire antigénique. Il le fait à partir de ce qu’il rencontre massivement en premier, l’organisme en construction dans lequel il évolue avec ses différentiations tissulaires et ses antigènes du soi et en très petites quantités ceux de l’organisme maternels à l’intérieur duquel il se développe. Cette connaissance devient reconnaissance car elle s’accompagne d’un phénomène inhibiteur de la connaissance, elle induit la tolérance, phénomène actif et fruit d’une dépense énergétique permanente pour son maintien. Il y a une balance entre les mécanismes activateurs et les suppresseurs en faveur de ces derniers. Le Soi, en tous les cas le Soi immunitaire, implique des boucles de rétroactions, toute une cascade d’évènements aboutissant à une paix sans annihilation des combattants. Les clones susceptibles d’induire une destruction du Soi sont rendus quiescents, une sorte de paralysie, par différents agents qui leur intiment le silence et l’inaction. Par exemple, face à l’albumine sérique, on peut détecter des anticorps anti-albumine circulants en traces infimes et également des anti-anti-albumines. Un réseau très complexe d’outillages produisant des effets et des contre-effets incessants est à la base de la tolérance. La défense première est de supprimer le soi altéré, les cellules défectueuses et les cellules cancéreuses en particulier.

On peut admettre l’hypothèse immunologique (ontologique voire métaphysique) que la défense contre l’étranger, pathogène ou non, résulte d’une déviation de la lutte originelle pour lequel il a été éduqué, (on n’osera pas dire conçu) préserver le Soi dans les limites du répertoire premier et faire avorter toute sortie du dictionnaire du départ.

L’antigène ne peut être vu dans son étrangeté que dans le contexte d’un soi figuré par les molécules du complexe majeur d’histocompatibilité, ceux qui permettent les greffes histocompatibles d’organes. Il est ramené à ne figurer que comme du soi altéré.

Une histoire capillaro-rétractée

Ce travail de l’institut Garvin qui essaie de rendre compte de la pertinence biologique du maintien en quiescence du l ‘appareil de reconnaissance du soi rentre en  résonnance avec l’intense développement médiatique autour des cheveux recouverts d’une étudiante de l’UNEF. Elle permettrait de postuler une sorte de loi empirique, la violence du rejet de cet accoutrement est inversement proportionnelle à l’inverse du carré de la distance entre ce qui est perçu comme le Soi et l’Autre. A mesure que l’étranger est très proche par sa conformation, son histoire, ses motivations, la pulsion de sa réduction ou son annulation est irrépressible.

Trois thèmes sont développés pour motiver ce rejet, le foulard est un signe ostentatoire de soumission de la femelle à l’endroit du mâle. Il est un instrument politique au service d’un prosélytisme de mauvais aloi. Enfin, il témoigne d’une invasion étrangère qui se propose de procéder à un remplacement de la population autochtone.  

La théorie du ‘Grand Remplacement’ élaborée par l’écrivain Renaud Camus, homosexuel (revendiqué) sans enfant longtemps en couple avec un émigré arabe n’a pas le moindre fondementdémographique ou scientifique. Elle continue pourtant d’alimenter les fantasmes d’une minorité d’activistes identitaires.

Si la pudeur interprétée par certaines femmes musulmanes qui les engage à recouvrir leur tête était un langage politique, alors le dénudement ou tout autre accoutrement le serait tout autant. Il n’y a pas de neutralité dans l’apparence vestimentaire. Elle a toujours fonctionné comme marqueur social depuis le pourpre de la toge romaine jusqu’à la minirobe à 20 000 euros de Brigitte Macron. En cela, elle est consistante avec une sémiologie hautement politique.

Enfin, en troisième lieu, comprendre le port du foulard comme l’expression d’une soumission ou d’une infériorité ‘statutaire’ de la femme à l’égard de l’homme procède d’un contresens entretenu. Il différencie le féminin du masculin, certes, mais sans la hiérarchisation que leurs détracteurs lui reconnaissent. L’exposition publique des caractères sexuels secondaires de la femme devenue la norme récemment en Occident et étendue bientôt à toute la planète pèse sur elle comme une contrainte. Elle est plus une liberté pour les hommes qui bénéficient de l’exhibition qu’une réelle conquête féministe. 

Contresens

L’agitation médiatique tumultueuse initiée en 1989 autour de trois collégiennes foulardées à Creil ne semble pas perdre de sa vigueur trente ans plus tard. Les mouvements antiracistes – qui sont à  l’antiracisme ce que les Femen sont au féminisme – y voient un relent colonial vis-à-vis des jeunes générations issues de l’immigration car cette interprétation renforce leur fonds de commerce anti-identitaire donc identitaire lui aussi. Les enfants nées sur le sol français se sont approprié ce marqueur dont l’usage avait été abandonné par leurs mères. Ce geste implique donc une double rupture, avec le milieu familial qui aspire à une intégration sans histoire dans la société d’accueil et avec l’environnement culturel qui enjoint aux femmes de se couler dans un stéréotype décidé par des hommes qui font et défont la mode. Ces jeunes filles ont en quelque sorte initié la contre-révolution sexuelle instaurée en 1968. Elles ne sont que la projection symptomatique de ce qui travaille depuis la fameuse libération de la femme en profondeur la société, en particulier la généralisation banalisée de la promotion par le canapé . Il a fallu une accumulation devenue intolérable d’abus sur des femmes pour qu’émerge le mouvement #metoo et que se disent enfin les violences et les viols  subis par les femmes sur le ‘marché’ du travail et dans toute activité sociale. Maryam Pougetoutreprésentante syndicaliste avec foulard à l’UNEF dans une méta-analyse apaisée pourra être comprise comme la réponse aux mœurs qui ont prévalu dans ce syndicat étudiant où tant de militantes ont été sexuellement agresséesdans le plus parfait des silences. De tels traumatismes font des entailles à l’intégrité psychique des femmes qui portent à vie blessures et mésestime de soi, prix d’une ‘émancipation’ et d’une mixité sans entraves. La liberté sexuelle comme la liberté de commerce et de circulation des capitaux et des marchandises ne profite qu’aux dominants, elle implique cette fausse égalité, édifice idéologique des libéro-libertaires et qui est le nom usurpé pour dissimuler prédation et exploitation.

La forme du féminin, garantie symbolique de son intégrité

La coiffe, une saillance selon le vocabulaire de René Thom, est venue dire une interdiction pour la consommation sexuelle compulsive et irresponsable avec en toile de fond ou prégnance une aspiration pour une transcendance. Elle insiste surtout sur la frontière apposée autour d’un féminin à ne pas franchir sans consentement mûri. Il délimite un Soi qui prétend à une étanchéité et à la soustraction à l’activité prédatrice du dominant. Cette revendication est hautement condamnable dans un régime où tout est permis au plus puissant.

Lequel des Féminins est-il un Soi altéré ?

Le subjugué à son maître masculin dans une relation d’impossible égalité car seule une complémentarité est possible entre deux sexes différents ?

Ou bien l’apparente différence portée comme une protection de sa radicale altérité par rapport au sexe complémentaire ?

Cette coutume ancestrale du chiffon sur la tête est-il un bien commun de l’humanité construite autour de la mer méditerranée ou une extravagance résiduelle d’une culture inférieure ?

L’effacement des mémoires de la régulation qui régissait les rapports entre les sexes est un tour de force qui a réussi en  proportion de l’abolition du temps et de l’histoire même récente. Tout se résume à l’instant, la tradition est une vieillerie refoulée mais non détruite. Le chiffon de Maryam Pougetout est bien la résurgence rhizomique d’une observance pas si lointaine pour laquelle seules les filles publiques sortaient en ‘cheveux’. La société de consommation de masse a induit une rupture de tolérance vis-à-vis de ceux qui se mettent en retrait du règne de la quantité et affichent leur distance.

Le Soi (social et individuel) subit les attaques d’un système qui a oublié son identité par suppression progressive des systèmes inhibiteurs de l’autodestruction.

Jusqu’à l’instauration d’un nouvel équilibre et restitution des mécanismes qui garantissent l’individuation et non l’individualisme.

Badia Benjelloun

 

Notes

 (1) 10.1126/science.aao3859 (Deborah L. Burnett, David B. Langley, Peter Schofield, Jana R. Hermes, Tyani D. Chan, Jennifer Jackson, Katherine Bourne, Joanne H. Reed, Kate Patterson, Benjamin T. Porebski, Robert Brink, Daniel Christ, Christopher C. Goodnow. Germinal center antibody mutation trajectories are determined by rapid self/foreign discrimination. Science, 2018; 360 (6385): 223 DOI)

(2) Signalons que toute une série d’agents pathogènes, bactéries et surtout des parasites, développent des ruses en mimant des motifs moléculaires du soi et s’en recouvrent pour échapper à la vigilance du système immunitaire. Or il n’a pas été constaté de virulence particulière dans la défense contre la distomatose ou les salmonelloses qui utilisent ce stratagème car la reproduction du soi par ces micro-organisme ne peut être totale ni parfaite. Nous sommes pourtant bien dans le cadre naturel du presque-soi où ce mécanisme devrait intervenir.

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