La ligne générale, — rubrique Analyse, de defensa, Volume 21 n°13 du 25 mars 2006

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La ligne générale, — rubrique Analyse, de defensa, Volume 21 n°13 du 25 mars 2006

Nous voulons compléter ici un texte paru dans notre rubrique F&C du 7 mars dernier. A partir des mêmes éléments, elle développe l’analyse esquissée dans notre “F&C”, sur les liens unissant les cadres militaires européens aux Américains, dans le cadre de l’OTAN. Le domaine choisi est celui de la force aérienne, et les pays européens, essentiellement les petits pays d’Europe occidentale.

Bien entendu, cette approche historique, psychologique et quasiment “sociologique”, doit être lue à la lumière des événements passés et présents dans le programme JSF, abondamment documenté sur ce site.

La ligne générale

Quelques mots du ministre norvégien de la défense, à propos de l'engagement norvégien dans le programme JSF, lèvent un coin du voile sur l'influence US en Europe. Le message du ministre: le choix d'un avion de combat est trop important pour être laissé aux militaires.

Courant février, faisant pour Jane's Defence Industry un commentaire sur la revue en cours de l'engagement norvégien dans le programme JSF (décision le 1er juin), le secrétaire d'État pour la défense du nouveau gouvernement du parti travailliste, Espen Barth Eide, déclare: « If you ask our air force, you know exactly which answer you will get: they want the JSF. Given their long history of buying US aircraft and of training and operating closely alongside the US Air Force, that is perfectly understandable. But this programme is of such magnitude that the decision really should not be left to the generals alone. »

Cette remarque, qui semble anodine, ou bien ironique, nous oriente en bonne analyse vers le domaine du fondamental. Elle vaut pour un certain nombre de pays qui ont la particularité d'être membres de l'UE comme de l'OTAN: outre la Norvège, le Danemark, les Pays-Bas, le Portugal, l'Italie, la Grèce, dans une mesure différente l'Allemagne, dans une mesure différente encore la Turquie et éventuellement l'Espagne, et dans une catégorie spécifique le Royaume-Uni. Il y a également des cas à part, comme la Belgique, le Luxembourg pour le sujet que nous voulons traiter (l'aéronautique, alors que le Luxembourg n'a pas de force aérienne), la France et sa place à part bien entendu.

La remarque nous invite à examiner le cas des officiers des forces aériennes des pays cités, plus précisément ceux du premier groupe de “petits pays” (on comprendra ce choix). On envisage leur poids et leur rôle dans le choix de l'équipement en avions de combat presque systématiquement américain depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale.

Il s'agit d'une analyse moins basée sur des faits souvent ambigus et contestables, voire dissimulés, que sur la recherche d'un “climat” qui s'est créé durant plusieurs décennies d'intense collaboration, dans le cadre inflexible pour l'esprit de la lutte contre la menace soviétique. Le résultat pourrait être largement assimilé à un lien de solidarité à la fois corporatiste et idéologique qui transcende largement les frontières et s'inquiète fort peu des souverainetés, — notamment pour la cause péremptoire que les souverainetés sont souvent, dans les cas envisagés, proches d'être inexistantes.

les liens ouest-ouest entre militaires

La scène se passe dans un séminaire à Bruxelles, à l'automne 2001. Le thème en est: l'équipement futur en avions de combat. Sont invités, des représentants des forces aériennes des “petits pays” de l'OTAN, catégorie membres fondateurs ou tout comme: les Pays-Bas, le Danemark, la Norvège, le Portugal. Puissance invitante: la Belgique.

Les situations de ces pays sont diverses à cette époque, même si l'on sait que le JSF est l'objet d'une puissante campagne de promotion pour une participation au programme de développement qui devrait conduire à des commandes. Les Pays-Bas examinent trois concurrents (le JSF, le Rafale et le Typhoon) et, si l'on sait ce pays très pro-américain, l'on pourrait savoir également que le chef d'état-major de la RNethAF, présent au séminaire, vient d'effectuer à l'invitation de son homologue français un vol d'essai aux commandes du Rafale et qu'il en a été notablement impressionné (il l'écrira dans une lettre privée). Les Norvégiens sont dans le même processus de sélection et le jeu reste ouvert. Les Belges n'estiment pas avoir de besoins pressants mais, devant l'offensive du JSF, certains généraux se sont manifestés plutôt favorablement. Le pouvoir civil, par la voix ou la plume de l'un ou l'autre, a réagi discrètement mais fermement pour leur signifier que si la Belgique devait faire un choix, ce serait un “choix européen”. (La chose fut confirmée plus tard publiquement par le ministre de la défense Flahaut qui, entre-temps, refusa une offre de participation au programme de développement du JSF.) En un mot, une situation contrastée même si l'ombre du JSF plane au-dessus des casquettes étoilées des généraux.

Non, c'est peu de dire qu'elle plane, cette ombre; il serait plus juste de dire qu'elle écrase, colore tout, monopolise tout et les influence tous. Nous assistâmes à ce spectacle extraordinaire: une journée de débats où parlèrent nombre de généraux de ces diverses forces aériennes et un seul appareil mentionné pour le futur de leurs forces: le JSF. Aucune mention du Rafale, à peine l'une ou l'autre, fugitive, du Typhoon. L'impression fut mémorable. On aurait dit que nous venions d'assister à un séminaire sur le thème: “Conséquences, perspectives et organisation coordonnées du choix du JSF fait par les nations invitées”.

Nous parlons ici de “climat”, nullement de pressions, de complot, d'intentions délibérées. Chaque officier invité à parler avait préparé son texte et, comme par nature, avait jugé que le seul avenir qui méritait qu'on y attachât quelque réflexion était celui où le choix du JSF aurait été fait par son propre pays. Le JSF, c'était la voie naturelle; c'était le choix technique et politique évident; c'était le seul avenir possible, à la fois raisonnable et exaltant.

Il y a là, dans un tel “choix” (il faut bien utiliser le mot puisque demain il y aura choix et commande d'un avion de combat), comme un article de foi en même temps qu'un objet de la raison. C'est intéressant dans les conversations. Les engagements sont impossibles à saisir, avec un interlocuteur qui passe de l'un à l'autre domaine lorsqu'il est confronté à son propre choix et sommé de s'en expliquer. Tantôt, s'il est en terrain risqué, incertain ou inconnu, il y a l'exposé ration- nel, froid, professionnel, où l'on conclut d'un air entendu que la puissance et la capacité militaires et technologiques américanistes sont un fait également entendu que le réalisme invite à prendre en compte. Tantôt, si l'on reconnaît un ami, un croyant de la même chapelle, il y a l'évocation de liens presque spirituels, forgés dans les combats pour la liberté qui remontent à la Seconde Guerre. Cela peut aller jusqu'à l'extase pure devant ce qu'on nomme l'American Dream. Il nous est arrivé d'entendre, en faveur des liens avec l'Amérique, chez certains officiers de cette sorte, des arguments d'adolescents fascinés par les films de western, par John Wayne et par les fameux blousons de cuir de l'U.S. Army Air Force de la Deuxième Guerre mondiale (ceux qui, en seconde main, firent dans les années 1950 et 1960, la fortune des fripiers internationaux et des “marchés aux Puces” locaux). C'est un phénomène sociologique.

... Non, d'ailleurs: psychologique d'abord, sociologique par conséquent. Ce que nous décrivons n'est pas quantifiable ni scientifiquement démontrable. C'est un indice de la puissance de la situation décrite même s'il s'agit aussi d'une mesure de la difficulté à la décrire et à en saisir les fondements.

Notre plus grande surprise, à cet égard, c'est l'extraordinaire solidité du tissu ainsi créé. On aurait bien tort de crier à la corruption, même s'il y en a ici et là, — ou bien nous parlons de “corruption psychologique” impliquant une attitude, et alors c'est mille fois oui. A l'origine, il y a effectivement ces facteurs psychologiques: une conviction et une fascination originelles. Nous avancerions cette hypothèse: s'il y a quelques corrompus vénaux dans cette population étoilée des officiers de ces forces aériennes européennes, notre conviction est qu'ils défendaient la même opinion avant de l'être et qu'ils l'auraient défendue s'ils ne l'avaient été.

Cette puissance de l'influence américaine dans ces milieux constitue un artefact historique extrêmement original si l'on considère la réalité des situations à la fois géographiques, sociologiques et professionnelles. La forme de cette influence est également sans guère de précédent ou d'équivalent. C'est effectivement le domaine psychologique qu'il faut solliciter pour en donner une explication acceptable.

Le phénomène historique le plus remarquable de cette situation est que l'influence américaine ait perduré, aussi puissante, aussi quasiment naturelle, — ou surnaturelle, c'est selon, — au-delà de la Guerre froide. Avant 1989, on pouvait juger que l'influence américaine dans ces milieux militaires européens, surtout dans ces petits pays et surtout dans le domaine aéronautique, était liée à la grande crainte de la puissance soviétique, de la menace communiste. Il apparaît aujourd'hui qu'il n'en est rien. Cette influence existe par elle-même, pour ce qu'elle est. Elle concerne l'Amérique elle-même et non pas un ennemi commun, une cause générale, un combat collectif. Tout juste feint-elle d'expliquer qu'il s'agit de la défense de la civilisation. Par ailleurs, cette explication est révélatrice pour le cas général.

L'internationale atlantiste des généraux

Les racines historiques du phénomène sont diverses autant qu'évidentes. Au départ, il y a une atmosphère sans aucun doute martiale, un discours héroïque et la conscience d'une civilisation en danger, sinon aux abois. Nous sommes dans la Seconde Guerre mondiale. Les officiers combattants des divers pays européens considérés, ceux qu'on retrouvera aux commandes après la guerre, ont quitté leurs pays occupés pour Londres.

On peut alors parler d'influence anglo-saxonne plus que spécifiquement américaine. On retrouve des signes (et des actes) indubitables de l'influence britannique, à côté de l'américaine; mais la décroissance de la première au profit de la seconde, à partir de 1945, est également indubitable, et à mesure, naturellement, du déclin du pays qu'elle représente. On retrouve les grandes lignes de la politique occidentale, rassemblées autour du coeur anglo-saxon sorti victorieux de la guerre, de plus en plus américain à mesure que se confirme l'abandon de la tentation du repli isolationniste pour l'engagement européen. Le schéma otanien confirme et structure cette réalité. La menace soviétique telle qu'elle est décrite continuellement, dans sa grandeur presque apocalyptique, dans sa texture presque mythique, est un verrou fondamental de cette attitude même si elle n'explique pas tout. Elle a la vertu de rendre irrésistiblement vertueux l'engagement pro-américain. Dans un tel environnement socio-professionnel qu'on qualifierait presque de magique et qui était dans tous les cas à très forte spiritualité, l'engagement pro-américain revenait à choisir le camp du Bien contre le Mal. Même avec des étoiles sur sa casquette (ou à cause de ces étoiles), on ne résiste pas à un tel argument.

Tout cela se faisait dans le cadre d'une alliance, il ne faut pas l'oublier. Cette circonstance amenait à des situations extraordinaires, pour des officiers généraux de petits pays, historiquement soumis à la puissance de leurs grands voisins. A propos de celle-ci, nous nous rappelons de la réplique d'un général belge, lors d'une discussion privée portant sur l'allégeance aux États-Unis. « Nous préférons un maître situé à 6.000 kilomètres de distance qu'un maître sur nos frontières. » A ce rappel historique, cynique mais évident, s'ajoutaient des considérations de circonstances qui ne peuvent être écartées. Ainsi de cette déclaration d'un général belge que nous rencontrions en 1978 à Brunssum, aux Pays-Bas. Nous étions en août et le commandant en chef des Forces Alliées Centre Europe (AFCent), un général allemand, était en vacances. Pendant un mois, son adjoint, un général belge, commandait à une coalition de 400.000 soldats, de 15.000 chars, de plus de 1.000 avions de combat tactiques: « Vous n'imaginez pas ce que cela représente, pour un général belge, d'être, même pour un seul mois, le commandant en chef d'une force d'une telle puissance. Même s'il s'agit d'un commandement largement théorique, il reste que cette situation extraordinaire existe bel et bien. »

Au départ (à partir de 1945), ces liens vont de soi. Ils sont établis avec tous les pays européens, comme allant de soi au regard de l'état comparé des États-Unis et de l'Europe. (C'était l'époque où l'on mettait en place les réseaux secrets Gladio, archétypiques de cette solidarité bien sûr.) On constate un esprit général qui renforce cette situation, avec un sens profond de la solidarité occidentale face à ce qui est perçu comme le danger d'un déchaînement barbare (venu de l'Est, bien sûr). Cette même solidarité se retrouve au niveau des organismes politiques, au niveau culturel, etc. (Voir notamment les précisions de Frances Stone Saunders, dans son livre Who Paid the Piper?, qui décrit les liens tissés entre Amérique et Europe par le biais d'organisations frontistes de la CIA, au niveau de la culture.) Nous citons ces faits sans nous attarder ici à leur fondement (cette solidarité était-elle justifiée par une égale ingénuité des deux côtés? Le “déchaînement barbare” était-il à craindre? Etc.). D'ailleurs, les réponses sont loin, très loin d'être tranchées, dans un sens ou l'autre. Seule nous importe, pour notre propos à ce point, la situation existant en Occident, basée sur une perception qui est, elle-même et per se, un fait indiscutable.

Entre officiers américains et leurs vis-à-vis européens, surtout dans ces pays de faible puissance et de faible souveraineté, s'établirent dans la même atmosphère des liens similaires. Il y eut véritablement, dans ces années-là, l'établissement d'une sorte de “patriotisme transatlantique”, voire même de “patriotisme otanien”. Même les Américains y cédaient, poussés en cela par leur vision psychologique très particulière du caractère universel de l'américanisme. L'OTAN étant évidemment américaniste, le “patriotisme otanien” ne contredisait nullement leur patriotisme originel. Il ne faut pas privilégier dans ce cas l'hypothèse de la duplicité. Il est incontestable que, vus de Washington, certains officiers américains, parfois même certains SACEUR (commandant en chef suprême) étaient jugés un peu trop “pro- européens”. La méfiance du Pentagone pour le SACEUR en poste durant les années de Guerre froide était une chose bien connue et l'objet de commentaires constants. Le commandant en chef était souvent jugé plus otanien qu'américain. Dans certains cas extrêmes, cette situation allait jusqu'à la dissimulation par le Pentagone de certains documents ou de certaines orientations pour ce commandant de théâtre trop proche de ses amis européens. (Ce fut notamment le cas des deux SACEUR successifs, Haig et Rogers, de 1974 à 1984. Leurs départs eurent lieu dans des circonstances délicates où cette méfiance du Pentagone pour ses “pro-consuls” joua son rôle.)

Avec ces liens vont les commandes. Là aussi, il y a quelque chose qui ressemble à la nature des choses. Dans l'immédiat après-guerre, les USA équipèrent la plupart des pays européens en armement, notamment en avions de combat. Il s'agissait alors d'urgence et cet équipement venait le plus souvent des stocks de la guerre. Cette situation s'est ensuite transmutée naturellement en des rapports de vendeurs à acheteurs, sans qu'on soulève vraiment les questions fondamentales de stratégie et de souveraineté. Les militaires jouaient un rôle fondamental dans ces processus, d'autant plus aisément que les petits pays européens sortaient de la guerre avec un État affaibli et une souveraineté réduite à la vie intérieure.

Le F-16, ou la structuration d'un esprit transatlantique

Il y eut un prolongement fondamental dans cette situation des rapports militaires transatlantiques dans les années 1970, avec les commandes de F-16 par quatre pays européens (Belgique, Pays-Bas, Danemark, Norvège), à la suite d'une campagne de prospection extrêmement spectaculaire, notamment en Belgique, de ce qu'on nomma à l'époque “le marché du siècle”. (La “bataille”, à la fois politique, commerciale, stratégique et technologique, opposa le F-16 au Mirage F1E français.) Passée en juin 1975, cette commande se fit d'une façon collective et regroupée (346 exemplaires en tout) pour les quatre pays ensemble. Divers arrangements collectifs furent établis, mettant en place pour la durée de vie des avions un véritable “club F-16”. Présentée comme une disposition habile, permettant aux Européens de se renforcer mutuellement “face” aux Américains dans les diverses négociations, la structure ainsi établie eut surtout un effet psychologique fondamental.

[Parallèlement, le phénomène de l'achat des F-16 met en évidence le caractère véritablement fondateur de l'arme aérienne qui nous a fait choisir cette branche pour présenter cette solidarité transatlantique. Le point est d'autant plus marqué s'il s'agit des avions de combat. A la différence des armements terrestres ou navals, on trouve dans les matériels de combat aérien le nombre, l'importance et le coût des systèmes, leur avancement technologique, le prestige attaché à cette sorte de matériels, les liens très particuliers entre aviateurs de combat, les pilotes de chasse notamment, au point qu'on a déjà pu parler en se référant à des situations qui concernent les “as” aériens de tel ou tel grand conflit (essentiellement les deux Guerres mondiales) d'une “internationale des pilotes de chasse”, etc. La dimension psychologique est, là aussi, très importante.]

Les circonstances de l'achat des F-16 par les pays européens furent très particulières. Au départ, l'USAF ne voulait pas du F-16, qu'elle jugeait trop peu puissant (pas assez lourd, un seul moteur, des capacités offensives réduites, etc). C'est le choix des quatre pays, qui était justement conditionné à un choix de l'USAF en faveur de l'avion comme référence de stabilité et de continuité du programme, qui permit au Pentagone d'imposer l'avion à l'USAF. C'était une situation exceptionnelle. Pour la première fois des pays non-US choisissaient un avion de première ligne avant l'USAF (la première commande USAF fut passée au début de 1976) et ils allaient recevoir les premiers exemplaires opérationnels en même temps que l'USAF (cela fut effectivement le cas, en 1979).

La circonstance établit une sorte d'égalité entre les généraux de ces pays et ceux de l'USAF; certes, égalité factice si l'on compare les puissances respectives mais psychologiquement ressentie comme telle. Loin de permettre aux généraux européens de se détacher des Américains, cette “égalité” conduisit au contraire à un resserrement des liens, surtout dans le chef des Européens. L'interprétation psychologique fut que, cette fois, la camaraderie, la solidarité transatlantique s'établissaient sur la base idéale de la reconnaissance mutuelle. C'était une sorte de maturation de ces liens informels. Le “club F-16” avait transmuté le patriotisme transatlantique et otanien pour l'établir sur une base durable. Tout cela était agrémenté de contacts et d'échanges encore plus fournis et empressés, qui consolidèrent ces liens nouveaux; les généraux européens se rendaient désormais de façon régulière à Fort Worth (usine de production des F-16) et à Washington. Le choix du F-16 fut l'événement décisif qui acheva de faire de ces liens transatlantiques un phénomène structurel plus que conjoncturel (lié à la Guerre froide).

Ce constat vaut pour les militaires, bien entendu. Le cas de la Belgique, qui est hostile au JSF, renvoie aux choix politiques de ses dirigeants, très européens et plutôt influencés par leur voisinage de la France. Les généraux de la Force Aérienne Belge sont le plus souvent restés dans le même état d'esprit qu'on décrit ici. Les pressions bureaucratiques US ont fait le reste, notamment dans le domaine de la modernisation des avions. Un chef d'état-major général des forces armées belges nous disait, dans les années 1990: « Avec le F-16, avec les Américains, nous sommes véritablement prisonniers. Ils viennent continuellement nous proposer des modifications, des améliorations, des modernisations. Pour les généraux de la Force Aérienne, impossible de ne pas accepter, comme font tous les autres. »

L'importance du phénomène “club F-16” est telle qu'il a sous-tendu une approche assez similaire du remplacement du F-16 dans trois pays du club, la Belgique s'étant mise hors du jeu. Il y avait évidemment l'intention manifeste de poursuivre le phénomène en passant du ”club F-16” à un “club JSF” (ou “club F-35”, pour faire plus professionnel). Cette dynamique-là rendait, pour les militaires concernés, le choix du JSF non pas désirable, mais évident et déjà fait. En 1997, bien avant qu'il fût question d'une prospection, le chef d'état-major de la Force aérienne néerlandaise garantissait à des industriels américains, — dont ceux de Lockheed Martin, — que la Hollande choisirait le JSF. Son successeur écrivait, dans la presse, au printemps 2002, après l'engagement hollandais dans la phase développement du JSF, qu'il était acquis que la Force Aérienne hollandaise commanderait le JSF en 2005.

Ces dernières indications, de même que le climat général qui existe toujours aujourd'hui à l'égard de la coopération avec les forces aériennes US, et à l'égard de l'acquisition du JSF par conséquent, montrent à quelle profondeur le phénomène décrit s'est enraciné. Elles montrent également que ce phénomène n'a (plus) rien à voir avec la lutte contre l'URSS, même s'il a été forgé en bonne part sur cette idée, cette conception stratégique, cette vision du monde. Il s'est affirmé et s'est installé comme une sorte de structure informelle, une “confrérie” transnationale à l'influence diffuse mais certaine. Par contre, le cas de la Belgique, pays pourtant faible mais dont la direction politique s'est toute entière impliquée dans l'idée européenne, montre que l'influence et le poids de cette “confrérie” trouvent leurs limites devant une situation où cohabitent une idée forte et un pouvoir politique qui a affirmé sa survie autour de cette idée.

Un phénomène à l'image de notre temps

La caractéristique du phénomène que nous avons décrit est que sa description historique et, par conséquent, sa substance et son existence historiques, sont très faibles alors que les effets qu'il produit sont considérables et d'une réelle importance historique. Il se met en place et se réalise à partir de facteurs qu'on a l'habitude de juger annexes, voire négligeables. Au bout du compte, il contribue fortement à des engagements politiques et stratégiques, en plus de ses conséquences commerciales et industrielles, d'une très grande importance. Son influence, dans les pays décrits comme dans ceux qui les entourent (en Europe) et qui tendent à suivre une ligne semblable, est, là aussi, disproportionnée.

C'est un phénomène caractéristique de notre temps historique. Son développement est directement relatif à l'affaiblissement décisif du pouvoir politique, de la souveraineté et de l'identité nationales. Il trouve un terrain particulièrement fécond avec l'Amérique, dans la mesure où cette puissance instinctive dispose à son gré de la souveraineté des autres et est appuyée elle-même sur un pouvoir politique qui n'est pas de type régalien.

Il s'agit sans aucun doute d'un phénomène qui est une sorte de “globalisation” avant l'heure. Il est fortement déstructurant du point de vue des structures traditionnelles ou des structures naturelles; il est appuyé sur une dialectique virtualiste qui décrit une solidarité présentée comme très puissante; il prétend s'appuyer sur une dimension morale qui reste très vague dans son énoncé historique (la lutte contre le communisme a établi cette justification morale sans être liée à l'objet qui la justifia primitivement). C'est un événement postmoderne avant que le postmodernisme se soit installé d'une façon affirmée dans les structures de la direction occidentale.

C'est aussi un événement fragile. Aujourd'hui, son destin est directement lié au destin du JSF américain, dont on sait qu'il est de moins en moins assuré.


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