La crise italienne s’impose

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La crise italienne s’impose

Il n’est pas sûr du tout que l’appartenance à l’euro, et éventuellement à l’UE après tout (Italexit ?), ait constitué l’enjeu central du gouvernement 5 Etoiles/Ligue qui aurait dû être formé en Italie, selon la logique, l’étique et la morale démocratique dont nous sommes tous si fiers, nous-autres en Europe. Il n’est pas assuré que le problème serait apparu dans toute sa vigueur explosive, comme il l’est aujourd’hui, dans le cours du fonctionnement de ce gouvernement, si ce gouvernement avait été formé. La tendance-exit, que ce soit de l’euro ou de l’UE, avait perdu de son dynamisme depuis les lendemains du Brexit. Mais il se trouve que Bruxelles a rendu toute sa vigueur à cet engouement passionné qui a balayé les années 2015-2016. Était-ce bien nécessaire ? Mais les bureaucraties, les pouvoirs-Système ne résistent pas à l’usage de leurs capacités de surpuissance, tant est grande leur crainte de l’autodestruction.

...Car, bien entendu, il apparaîtra à tous, quelles que soient les circonstances, que c’est Bruxelles qui a pris la décision dite par le président Mattarella dimanche soir, parce que le président Mattarella est nécessairement l’obligé de Bruxelles selon la perception qu’on a de lui et de son action. Si ce n’est pas exactement la réalité de l’opération politique, – et l’on sait ce qu’il en est de la réalité aujourd’hui, – c’est dans l’esprit de la chose une incontestable vérité-de-situation. « La première bataille dans la guerre entre Bruxelles et Rome a donc été gagnée par Bruxelles : je ne doute pas que Mattarella a été fortement sollicité dans les jours précédant sa décision, par les pressions considérables de ses amis de l’UE pour bloquer Savona... », écrit le 28 mai 2018 dans RT l’économiste iconocaste et auteur australien Steve Keen, qui professe et dirige l’École de l’Économie, de l’Histoire et de la Politique de l’université Kingston de Londres. 

Keen pense que Savola, – dont la désignation au ministère de l’économie a suscité le veto de Mattarella, disposait d’une arme pour contrer le monopole de l’euro en Italie : le “mini-BOT” (« Nommés en référence au “Buoni Ordinario del Tesoro” de l'Italie, qui sont des obligations d'État à court terme... »), qui peut faire office de monnaie complémentaire ou alternative selon les situations. Keen, un ami de l’ancien ministre grec Varoufakis qui assura l’essentiel des négociations entre Athènes et Bruxelles durant les terribles mois de janvier à juillet 2015, entre la formation du gouvernement Tsipras et la capitulation de Tsipras, rappelle à ce propos et à propos du “mini-BOT” : « C'est une arme que la Grèce avait préparée mais n’a jamais utilisée parce que Yanis Varoufakis, dans ce qu'il décrit dans ‘Adults in the Room’ comme sa “faute la plus grave”, décida de laisser la décision à Alexis Tsipras. Tsipras s'est opposé à l’emploi de cette arme et le résultat fut une tragédie grecque... »

Tout cela est pour dire que la séquence de crise du week-end, évidemment loin de résoudre quoi que ce soit, a au contraire lancé l’Italie dans une crise très profonde, qu’elle a brutalement dramatisé le débat et radicalisé les positions, qu’elle a remis au goût d’un jour de fureur et de colère la question de l’appartenance à l’euro et qu’il existe à cet égard des possibilités d’alternative réelle. Keen pense donc que Savola aurait pu utiliser le “mini-BOT” ; quoi qu’il en soit de son hypothèse et de l’usage, sinon de l’efficacité de la chose, il ne fait désormais guère de doute que le futur gouvernement d’après celui de Cottarelli, s’il s’inscrit dans la logique des tendances électorales qu’on devine, considérera prioritairement cette question.

Voyons la prospective de Keen même si nous jugeons nécessairement (principe d’Incertitude) qu’elle n’est pas assurée, et que quelque chose de bien pire pour le Système peut se dérouler en Italie désormais prolongée dans un paroxysme de crise et donc fermement installée dans notre “tourbillon crisique”...

« En poussant au veto présidentiel du nouveau gouvernement proposé par Rome, Bruxelles peut croire avoir assuré le statut de l’euro en Italie, pour l'instant. Mais cela peut s’avérer être seulement un sursis avant l’exécution. [...]

» Bruxelles a remporté le premier round, un peu comme si dans un match de boxe on voyait non pas un coup en-dessous de la ceinture mais l’arbitre assommant le vainqueur proclamant la victoire de son adversaire. Le prochain round va à Bruxelles, avec la nomination par Mattarella de Cottarelli comme Premier ministre. Le troisième round ira au groupe 5 Étoiles/Ligue lorsqu’ils voteront pour destituer Mattarella. Le quatrième round sera la campagne pour les élections suivantes, qui polariseront davantage la politique italienne : Bruxelles et ses alliés locaux tenteront de saper ou de diviser 5 Etoiles et la Ligue avec des scandales et des opprobres officiels, tandis que le groupe 5 Étoiles/Ligue exploitera l’argument du contrôle de l’Italie par les forces antidémocratiques pour renforcer leur position majoritaire

» Bruxelles cherchera à blâmer les rebelles anti-euro, mais les vrais coupables de cette crise sont l’euro lui-même et le traité de Maastricht. Comme l'affirmait l’économiste britannique rebelle Wynne Godley en 1992, lors de la signature du traité : “Si un pays ou une région n'a pas le pouvoir de dévaluer, et si elle n’est pas bénéficiaire d'un système de péréquation fiscale, alors rien ne l’empêche de subir un processus de déclin cumulatif et terminal conduisant, finalement, à l’émigration. la seule alternative à la pauvreté ou à la famine.” (Wynne Godley, “Maastricht and All That”, Londres Review of Books, octobre 1992.) Émigration, pauvreté ou famine ? Il existe une quatrième alternative : quitter l’euro. Bruxelles a bloqué cela pour aujourd'hui, mais les chances que cela se produise dans un proche avenir ont augmenté de façon spectaculaire grâce au veto de Mattarella contre la nomination de Savona. »

Encore restent-ils certains mystères dans cet épisode tragi-bouffe du week-end, avec notamment deux versions de l’événement. La première de cette version est qu’il s’est agi d’un montage réalisé par le président pour trouver un moyen de forcer la coalition à abandonner son projet de formation d’un gouvernement. « Le président italien Sergio Mattarella, fortement pro-UE, écrit Alexander Mercouris dans TheDuran.com, [...] a paru accepter à la surprise de certains (dont moi) la suggestion de la coalition selon laquelle son candidat Giuseppe Conte devrait être le nouveau Premier ministre italien. Cependant, dans ce que je soupçonne fortement être une décision arrangée d'avance, il a opposé son veto au candidat de la coalition pour le ministre des Finances, Paolo Savona. »

WSWS.org, mal placé entre son opposition à l’oligarchie UE dont fait partie le président Mattarella et le populisme qu’il assimile au fascisme de la Ligue donne une version contraire des responsabilités, estimant que le président italien dispose constitutionnellement du droit de veto sur chaque ministre et que le rôle de la coalition était de proposer un autre nom : « Ayant refusé de proposer une alternative comme c’est la coutume en Italie où le président dispose d’un droit de veto sur chaque ministre, La Ligue et 5 Étoiles exploitent l’intervention de Mattarella en faveur des marchés financiers, bien accueillie à Bruxelles, à Berlin et à Paris, pour lancer un appel aux populistes et aux nationalistes de droite. » 

Luigi Di Maiao, pour 5 Étoiles, menace donc Mattarella de destitution. Matteo Salvini, chef de la Ligue, – ou duce, si le cœur vous en dit, –qualifie par conséquent l’ancien FMI Cottarelli de « représentant de ces puissances ... devant lesquelles l’Italie devrait s'incliner. [...] En Italie, les Italiens décident, pas les Allemands. » Salvini dit qu'il est maintenant nécessaire “de marcher sur Rome” et WSWS.org en frisonne en nous rappelant que “la marche sur Rome” de Mussolini date de 1922... Les trotskystes ont parfois du mal à se rappeler que “les années vingt” et “les années trente” sont celles du XXème siècle, pas du XXIème.

Comme dit Mercouris, « l’Italie étant l’Italie », la crise italienne a ses aspects Comediante-Tragédiante. Cela admis, avec Mussolini en bandouillère, on peut aussi revenir aux choses sérieuses. Elles se résument à un constat, si l’on suit la ligne analogique de PhG sur le parallèle “Parthénon-Colisée”, de la formidable différence du contexte international entre la crise de 2015 (Grèce) et celle de 2018 (Italie). En 2015, l’Europe-UE était à la manœuvre en toute facilité pour deux raisons :

1) la raison assez accessoire mais à prendre en compte d’une certaine union du reste de l’UE contre la Grèce. Il n’y avait pas de “dissidence” populiste quasiment institutionnalisée, type Orban en Hongrie (avec une certaine connivence avec les autres pays de l’Est), et la fixation antirussiste faisait une certaine unanimité puisqu’on se trouvait dans toute la fraîcheur de la maturité de cette stupide politique. Tout cela a bien changé en 2018.

2) La raison essentielle à notre sens, c’est la querelle transatlantique et l’attitude absolument imprévisible du président Trump, en complet contraste avec celle d’Obama. En 2015, Obama soutenait l’Europe-UE et Bruxelles sans la moindre réticence et pesait d’autant et dans ce sens, dans tous les cas officiellement, sur la querelle avec la Grèce. En 2018, nul ne peut dire si Trump, par sympathie électoraliste pour le populisme et par antagonisme marqué pour l’Europe-UE et Bruxelles, ne va pas prendre parti pour les “dissidents” italiens, qu’ils soient Ligueurs ou Étoilés.

... D’autant que la comédie-tragédie, ou tragédie-bouffe, est bien mise en place. Il est remarquable, comme le souligne WSWS.org, de constater combien une bonne majorité des commentaires de la presse-Système juge assez maladroite et tactiquement très dangereuse l’intervention du président italien. Cela pourrait faire penser que l’interprétation d’un piège type duce-postmoderne tendu par les “dissidents” au président Mattarella semble recevoir plus de crédit que son opposée d’une part ; d’autre part que, cela ferait croire que, d’une façon générale, le Système et ses divers relais ont de moins en moins le moral... WSWS.orgnous en donne un fidèle compte-rendu :

 « La presse financière internationale estime que la Ligue et les 5 Étoiles émergeront plus forts de la phase crisique actuelle. Par exemple, le ‘Financial Times’ écrit: “Le grand danger pour Mattarella est que les 5 Étoiles et la Ligue pourraient ressortir encore plus forts d'une nouvelle élection, car ils insisteront probablement fortement durant la campagne électorale sur le fait qu’ils se sont vus refuser le droit de gouverner.”

» La ‘Neue Zürcher Zeitung’ : “Maintenant, les populistes accusent le président de saper la démocratie et la liberté en Italie et évoquent un ‘conflit entre le peuple et le palais’, leurs partisans publient déjà des messages empoisonnés contre Mattarella sur Internet. Il est même menacé de destitution. La campagne électorale a commencé et elle sera probablement beaucoup plus agressive que la précédente.”

» Le journal belge ‘De Tijd’ : “Il y a le danger que l'attitude de principe du président Sergio Mattarella n’ait pas empêché le désastre mais au contraire l’ait rendu plus menaçant et plus puissant. Ceux qui pensaient que la crise de l’euro avait été surmontée pourraient devoir revoir leur copie. L’été chaud dans le sud de l'Europe a commencé.” »

La crise italienne est arrivée sans véritable surprise. L’on connaissait tous les éléments des élections qui, dans le contexte européen, constituaient la combinaison idéale pour une crise inévitable. Les élections n’ont pas trompé cette attente. La crise s’est donc installée, mais plutôt furtivement, sans véritable écho simplement parce que, dans l’abondance du tourbillon crisique en cours et sans cesse en accélération, l’attention était tant sollicitée par ailleurs. Brusquement, ce week-end, la crise s’est enfin installée à la place qu’elle mérite, qui est celle de l’avant-scène. Elle est désormais au cœur du tourbillon crisique et constitue une marque de plus de l’extraordinaire fragilité de l’Europe-UE, c’est-à-dire du Système, ou encore, comme d’autres diront, une marque de plus de l’inéluctable agonie de l’Europe-UE. 

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