La “crise haute” ultime ?

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La “crise haute” ultime ?

24 mars 2014 – Il n’est que de lire les publications de dedefensa.org depuis près d’un mois pour mesurer, de facto si l’on peut dire, l’importance que nous accordons à la crise ukrainienne. (Comme le dit le chroniqueur du 19 courant..., ce 21 mars 2014, «la crise ukrainienne est vraiment colossale, centrale, fondamentale...») L’on dirait que notre choix est fait, mais est-il justifié, et si oui, comment ? Nous allons d’abord examiner les facteurs constituants de cette crise, son évolution, ses tendances, l’évolution de ces facteurs, leurs tendances, etc. Nous utiliserons des remarques déjà faites et nous en arriverons à nous interroger pour savoir si la crise ukrainienne n’est pas, non seulement “une crise haute”, – ce qu’elle est, manifestement, – mais surtout, pour savoir si elle n’est pas la “crise haute ultime” (“la mère de toutes les crises hautes” aurait dit Saddam), en nous référant abondamment à notre définition de la “crise haute” de nos Notes d’analyse du 20 février 2012 qui portaient sur le dde.crisis correspondant.

Un caractère remarquable de la crise ukrainienne est à la fois sa puissance extrême de la communication et sa fluidité extrême de la communication. (Nous nous référons bien entendu au système de la communication qui, à la fois transmet les informations, les rangent selon des classements différents selon les circonstances et ceux qui les perçoivent, qui organise donc la perception, qui modifie l’événement lui-même grâce à toutes ces interférences de perceptions différentes et crée même par vertu de transmutation des situations nouvelles de l’événement grâce à cette multiplicité d’actions.) Les événements sur le terrain ont été perçus comme dramatiques jusqu’au référendum de Crimée, si dramatiques qu’on a pu parler du danger d’une évolution jusqu’au risque ultime d’une guerre thermonucléaire. Certains commentateurs déclaraient dès cette période qu’il s’agit de “la crise la plus grave depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale”. Ce jugement ne nous semble nullement déplacée et il nous paraît rester complètement valable. En un mot, la puissance de la communication, donc de la perception, donc de la transmutation de cette crise est considérable, d’ailleurs pour des raisons évidentes qu’on a souvent mentionnées et qu’on retrouvera plus bas.

Mais s’ajoute à cette puissance de la communication, la fluidité extrême de la communication. Cette crise est un événement à multiples points centraux, ou plusieurs “centres-foyers” de la crise, selon les circonstances et la chronologie. Elle passe rapidement, aussi bien chronologiquement que simultanément, avec déplacement des centres à mesure, de la situation en Ukraine à la question des sanctions qui révèle des crises internes chez les faiseurs de sanctions, à la situation en Russie où se développe un puissant courant de patriotisme fondé sur l’hostilité aux conceptions civilisationnelles du bloc BAO, à des projets extérieurs d’une grande vastitude et aux effets possibles considérables (voir “l’axe Moscou-Pékin contre le dollar”, le 22 mars 2014).

Ces observations sur les caractères généraux de l’action du système de la communication dans la crise conduisent à déterminer plusieurs caractères de la crise elle-même, – laquelle, on le comprend aisément, ne se satisfait certainement plus d’être qualifiée de “crise ukrainienne”. On observera la rapidité extraordinaire avec laquelle on est conduit à cette observation, reflétant une vérité de la situation qui a changé aussi vite : la phase crisique active a en effet tout juste un mois, car on peut considérer que la “crise ukrainienne” initiale (depuis le refus de Ianoukovitch de signer l’accord de libre-échange avec l’UE, en novembre 2013) n’est qu’un facteur de maturation, sans rapport de nature avec la crise ukrainienne véritable, qui débute réellement le 20-22 février avec l’accord Ianoukovitch-opposition garanti par l’UE et aussitôt pulvérisé, en faisant plonger l’événement dans la plus complète illégalité, donc en changeant sa nature. Nous sommes passés de l’histoire courante avec ses vicissitudes à la métahistoire où le sapiens perd tout contrôle (d’où l’entrée dans l’illégalité) et où les événements (représentatifs de la métahistoire) prennent le contrôle de la situation.

• Le premier caractère de cette crise qui n’est plus “ukrainienne” est donc son illégalité générale. Le bloc BAO a inauguré de toutes les façons ce caractère, mais nous nous fixons sur l’illégalité formelle de l’accord garanti par l’UE, aussitôt piétiné par Euromaidan comme un chiffon de papier avec l’illégalité achevée par les conditions de destitution de Ianoukovitch et la désignation d’un nouveau président et d’un nouveaux gouvernement, – tout cela démontrant aussi bien une illégalité formelle qu’une illégalité opérationnelle. Cet acte d’illégalité quasiment parfait fut aussitôt sanctionné par la force qui avait prétendument imposé et garanti cette pseudo-légalité, l’UE elle-même, avec la reconnaissance quasi-immédiate des nouveaux président et gouvernement d’Ukraine. (Il est intéressant de noter que le document UE signé par Ianoukovitch et l’opposition et aussitôt pulvérisé a, – à notre connaissance dans tous les cas, – disparu des documents disponibles sur le vaste site de l’UE. On comprend la démarche d’une UE qui est dans une totale illégalité, – jusqu’à l’absurde et comique signature de 2% d’un traité par le fantomatique Premier ministre investi par le FMI d’un gouvernement sans aucune légalité, – le tout, novation juridique relevant d’un univers fantasmagorique. L’inversion est parfaite : l’illégalité devenue l’essence même de la légalité.)

Cette illégalité générale est désormais un caractère de la crise d’une façon générale, valant finalement dans tous les sens et donnant à la crise un caractère novateur. Elle nous montre que nous avons été aussitôt projeté dans une dimension inconnue, une terra incognita rendant compte du nouveau caractère de la crise, et de la rapidité de l’installation de ce nouveau caractère. Même si certains événements peuvent être plaidés comme légaux, cet aspect est secondaire dans ce cadre nouveau imposé par le bloc BAO agissant selon une dynamique typique de surpuissance-autodestruction, sa surpuissance produisant presque instantanément des éléments de son autodestruction. Pour prendre le cas le plus fameux, plutôt que de parler de la “légalité” du référendum de Crimée, nous parlerions, selon cette façon de voir, de la légitimité de cet événement (légitimité politique, historique, etc.) telle qu’elle est manifestée par ceux qui agissent et telle qu’elle est ressentie par ceux qui l’accueillent. La légitimité libère des forces des contraintes d’une légalité devenue en général et dans tous les sens à la fois contestée, douteuse, grotesque, caricaturale, – en donnant à ces forces une puissance irrésistible. Qui plus est, la légitimité tend à donner à la politique qui la soutient une capacité de diffusion extrêmement efficace, notamment par le moyen du système de la communication, tout cela n’ayant cure de la légalité réduite à la poussière de l’entropisation.

• Le second caractère de la crise, dépendant en partie du précédent, est sa capacité d’expansion. Nous ne parlons pas d’“expansionnisme” au sens géostratégique mais d’un aspect structurel de prolifération de la crise suscité autant par la communication donnant une interprétation géopolitique à certains événements. La crise, qui n’est à ce moment plus “ukrainienne”, acquiert plusieurs “centres”, se déplace de l’un à l’autre, affectant des structures fondamentales des “restes” de l’ordre agonisant des relations internationales. La crise ex-ukrainienne devient alors comme un de ces incendies dans les régions méditerranéennes, affectant des forêts de résineux en état de grande sécheresse par temps de vent local très fort ; l’incendie s’étend très rapidement à cause de combustions spontanées, ce qu’on nomme des “départs de feu” spontanés à diverses distances du centre originel, dans des lieux non encore touchés par l’incendie, simplement activés par l’air brûlant violemment déplacé par le souffle du vent...

Ainsi la crise ex-ukrainienne touche-t-elle ou menace-t-elle de toucher diverses situations de crises latentes, comme les projets d’affaiblissement du dollar par le bais d’accords entre puissances extérieures au bloc BAO (voir le 22 mars 2014), la réactivation ou l’accélération du déploiement du système anti-missiles US (BMDE), présenté alors en complète contravention avec la narrative initiale comme antirusse, les dissensions à l’intérieur de l’UE, le neo-isolationnisme US, les répercussions sur les projets US vers l’Iran et vers la Syrie, avec la Russie risquant de devenir moins coopérative, etc.

• Un troisième caractère concerne l’asymétrie des actions et des attitudes. Ce caractère découle du précédent, dans la mesure où la prolifération des “départs de feu” conduit effectivement à des mesures qui ne se correspondent pas dans un camp comme dans l’autre. Mais plus encore, il y a une asymétrie structurelle que l’on relève dans la différence de comportements et de dynamiques, le bloc BAO étant infiniment plus lent que la Russie et le reste, infiniment plus bureaucratisé et prisonnier de structures qui tendent à parcelliser et à réduire les axes d’appréciation de la crise. C’est ce que nous décrivions le 22 mars 2014 en observant le paradoxe de voir la Russie conduite à “globaliser” la crise avec ses projets anti-dollar avec la Chine, et le bloc BAO promoteur de la globalisation s’enfoncer dans une sorte de “provincialisation” des mesures de sanctions prises contre la Russie...

«Ce qui est le plus impressionnant dans cette analyse, qui renforce des bruits et des prospectives diverses, des déclarations d’officiels russes, etc., c’est le schéma d’extension accélérée de la crise ukrainienne, – dans ce cas, passant au problème fondamental du rôle/du statut du dollar dont on sait le poids qu’il pèse dans le dispositif d’hégémonie du Système. Il s’agit de mesurer comment et à quelle vitesse cette crise passe d’une dimension régionale à une dimension globale, comprenant tous les domaines, remettant en cause tous les facteurs des restes encore à peu près stables des relations internationales, et cela dans un sens systématiquement défavorable au bloc BAO. Pendant ce temps, le bloc suit une dynamique dans l’autre sens, notamment dans le cadre de l’élaboration des sanctions antirusses. On assiste alors, pour ce cas, au phénomène étonnant d’une sorte de “provincialisation” de la globalisation. L’image n’est pas outrée ni caricaturale, lorsqu’on se rapporte aux échos venus notamment des organismes européens, où l’on plonge dans les détails les plus dérisoires pour faire s’accorder des paquets de sanctions calculés au millimètre et à l’euro près, en cherchant à satisfaire toutes les parties prenantes, les pays-membres certes, mais aussi les lobbies, les industriels, les forces diverses.»

• Le quatrième caractère concerne les divisions et spécificités internes, non pas entre deux entités identifiées (bloc BAO et Russie) mais bien entre la dynamique-Système et la résistance-antiSystème. Ces spécificités et divisions ne sont pas proclamées comme telles mais doivent être identifiées selon des références variables. Bien entendu, pour les acteurs directs, le bloc BAO, qui est beaucoup plus divers, est beaucoup plus soumis à cette diversité que la Russie qui se présente dans ce moment exceptionnel comme un bloc extrêmement solidaire et uni par des sentiments forts de patriotisme. (Itar-Tass signale que plus de 90% de Russes appuient l’absorption de la Crimée par la Russie contre 55% en 2009, et que 80% estiment que toute tentative de récupération de ce territoire par l'Ukraine doit être combattue par la force, – ces chiffres dépassant même l’indice de popularité de Poutine, indiquant effectivement que l’on parle de la Russie elle-même.) Des variations très importantes vis-à-vis de la Russie existent à l’intérieur des pays de l’UE, avec les pays d’Europe de l’Est extrêmement activistes, contre le noyau occidental de l’UE beaucoup plus modéré. Aux USA, la politique washingtonienne, très durement antirusse du point de vue de la rhétorique et éventuellement des sanctions, s’oppose directement au sentiment majoritairement hostile, voire isolationniste, de l’opinion publique. De l’autre côté, l’éventuel ralliement du côté de la Russie de pays importants dits-émergents, notamment du groupe BRICS ou proches de ce groupe, suit une ligne d’hostilité à la dynamique-Système manifestée par le bloc BAO. Ce cadre général montre que la crise ukrainienne est perçue selon une dimension globale et non pas une dimension régionale, et qu’elle dépasse très largement son cadre opérationnel.

• Le cinquième caractère pourrait être nommé “fin de parcours”, en ce sens que, géographiquement, politiquement, même du point de vue de la perception que propose le système de la communication, voire du point de vue métahistorique, la Russie telle qu’elle se place dans la crise ukrainienne, et elle qui est le vrai foyer de la crise ukrainienne, apparaît comme le terme d’une période, la fin d’une dynamique, l’épuisement d’un projet ou d’un programme. C’est-à-dire qu’il n’y a rien au-delà de la Russie et qu’autour d’elle, avec elle, et encore plus selon la réaction extrêmement ferme qu’elle a montrée, on se trouve au terme d’une période politique fondamentale et à l’instant historique, dans la circonstance quasi-métahistorique de l’affrontement fondamental. Bien entendu, il est tout à fait logique de percevoir dans cet affrontement celui du Système contre l’antiSystème, ce qui doit réserver bien des surprises dans la cohésion des uns et des autres, parce que nombre d’acteurs, surtout dans le bloc BAO, sont eux-mêmes divisés en forces internes Système et antiSystème, qu’ils le seront de plus en plus à mesure que la crise ukrainienne découvrira son vrai visage en se transmutant en “crise antirusse” et en “crise haute ultime”. (Par exemple, les situations politiques intérieures en France et aux USA sont susceptibles à cette lumière d’évoluer rapidement et de susciter des affrontements autour de cette évolution antirusse, qui prendront rapidement l’allure d’affrontements internes Système-antiSystème.)

Ces remarques générales de Scott McConnell, dans The American Conservative, du 19 mars 2014, marquent bien ce caractère de “fin de parcours”, de “fin d’époque” et de “confrontation finale” de la crise ukrainienne contre la Russie, cette fois vu du point de vue de la dynamique US qui a conduit jusqu’à ce terme, et dont l’ambition ne semblerait plus être que le désordre et le chaos, – fin de parcours pour elle, sans nul doute...

«The Beltway hawks want to defeat Putin, depicted as a new Hitler by Hillary Clinton, to punish the Russian leader who put a stop to the oligarch looting spree of the 1990s that had sent Russia into a death spiral. Their dream: humiliating Putin, setting off “freedom” demonstrations in Moscow, perhaps a civil war to bring Putin down.

»Why, one must ask, is this an American interest? Why would we want chaos in a state which possesses 8,000 nuclear weapons? If the neocons and neoliberals got their way and Putin is defeated and falls, who then assumes power? Or does Russia break into warring fiefdoms with various warlords vying for control? And in this scenario, who, if anyone, commands Moscow’s nuclear arsenal? Is this really the future—with all its attendant uncertainty, desperation, and humiliation—Americans want to see? Truly it is hard to imagine anything more stupid or shortsighted.»

Appréciation de la “crise haute” ultime

Pour l’introduire, nous revenons dans cette partie commentée la plus large de ce texte à la proposition faite plus haut de nous référer à la notion et à la définition de la crise haute du 20 février 2012. Ce texte s’appuyait alors sur la crise iranienne comme représentant le modèle de la “crise haute”, mais nous précisions évidemment ce caractère fondamental que la crise haute préexiste à toutes les crises parce qu’elle est d’essence métahistorique et constitue une opérationnalisation de la crise d’effondrement du Système et de la fin de notre contre-civilisation, donc qu’il s’agit d’un modèle qui, selon les circonstances, peut être mobilisé pour définir telle ou telle crise qui révèle les caractères correspondant le mieux à lui-même. Bien évidemment, la crise iranienne n’y répond plus, et la crise iranienne-crise haute n’a donc été qu’une étape. Nous reprenons ici un passage de ce texte en référence, où nous tentons de préciser la définition de la “crise haute”, en observant qu’il suffirait pour notre propos de remplacer “iranienne” par “ukrainienne”...

«Il nous reste à définir ce que nous entendons exactement par “crise haute”. Même si elle se réalise en apparence par une transmutation d’une crise terrestre “normale” (“la crise iranienne” devenue “nébuleuse de crise”), elle est en fait un modèle elle-même totalement inédit. On pourrait même, on doit même envisager l’hypothèse qu’elle préexiste à la crise terrestre “normale” dont elle semble extrapolée. Effectivement, c’est bien le contraire de ce que nous percevons selon l'apparence qui s’opère.

»“... Mais la substance de la crise haute, sa forme, son essence, ce qu’on nommerait son ‘modèle’, ne dépendent en aucun cas de la crise iranienne ni d’aucune autre crise identifiée d’une manière limitative. Nous parlerions plutôt du processus inverse. C’est l’essence même de la crise haute, qui s’est formée à l’image de la crise générale du Système, qui ‘inspire’ l’extension de la crise iranienne dans les dimensions qu’on lui voit prendre, précipitant les évènements de reclassements fondamentaux. Il nous paraît essentiel de souligner le sens de ce processus parce que cela revient à bien fixer la valeur et la signification du renversement qui s’opère à cette occasion.

»“Il s’agit bien d’une inversion vertueuse, par rapport à la réalité complètement subversive définissant une situation terrestre marquée par les caractères absolument maléfiques du Système et de la modernité. Cette inversion met en évidence et exacerbe ces caractères, offrant le spectacle d’une contre-civilisation mise à nu, pour ce qu’elle est, totalement maléfique elle-même. Dans ce cas, on comprend que cette ‘inversion vertueuse’ définit effectivement le détachement de notre situation d’une histoire qui s’avère incapable de rendre compte de la vérité du monde, tant est grande l’influence du Système sur elle, au profit de l’intervention de la métahistoire qui, seule, peut en rendre compte. […] La métahistoire nous éclaire sur la cause et la vérité de l’effondrement de notre contre-civilisation.»

Nous avons ainsi défini la “crise haute” comme l’opérationnalisation de la crise d’effondrement du Système. D’autre part, nous observons que nous avons utilisé cette notion de “crise haute” à plusieurs reprises, dans des occurrences différentes. Nous l’avons appliquée à l’Iran (le cas ci-dessus), mais également, depuis, à la Syrie (voir le 31 mars 2012), au réseau antimissiles BMDE (le 17 mai 2012), à la crise Snowden/NSA (voir le 19 décembre 2013). Cela nous conduit à préciser cette notion de “crise haute” et à la définir toute entière effectivement comme un “modèle”, comme nous le signalions dans l’extrait ci-dessus, alors d’une façon moins affirmative que nous le faisons maintenant. Selon une nuance devenant désormais l’essentialité du concept, la crise haute doit se voir effectivement comme «un modèle [...] totalement inédit... [...] [...préexistant] à la crise terrestre “normale” dont elle semble extrapolée» ; et alors, cette observation devient tout simplement fondamentale, et si l’on parle de “la crise iranienne” dans ce cas, il est évident que la chose est complètement accessoire, et la citation ci-après devient, avec notre correction présente et notre “actualisation ukrainienne” : «C’est l’essence même de la crise haute, qui s’est formée [comme le modèle de l’opérationnalisation] de la crise générale du Système, qui ‘inspire’ l’extension de la crise [ukrainienne] dans les dimensions qu’on lui voit prendre, précipitant les évènements de reclassements fondamentaux...»

On comprend alors que le modèle, qui a abandonné la crise iranienne, puis la crise syrienne, etc., soit désormais parfaitement adapté à la crise ukrainienne. Le même modèle qui passe d’une crise à l’autre, alimente d’autant, en l’accélérant, l’opérationnalisation de la crise d’effondrement du Système. Les derniers cas montrent même que deux crises successives qui sont adaptées au modèle et intégrées par conséquent dans une spécificité de crise haute peuvent y cohabiter nettement, en établissant des liens entre elles. La crise Snowden/NSA et ses suites alimentent puissamment le neo-isolationnisme des USA en fixant une dimension “active” et légitime à ce neo-isolationnisme (nécessaire concentration des préoccupations US sur le problème intérieur des droits civiques et de la Constitution menacés selon les révélations faites par Snowden), ce qui détermine l’attitude assez détachée des USA de la crise ukrainienne originelle (voir le 22 mars 2014).

Allons un pas plus loin et la question devient alors : quand le “modèle” de la crise haute aura-t-il trouvé son opérationnalisation idéale ? ... On devine la tentative où nous sommes de considérer que la crise ukrainienne, ou ex-ukrainienne, est celle-là, cette crise qui peut devenir l’opérationnalisation décisive de la crise d’effondrement du Système, la crise haute ultime parce que le modèle aurait trouvé son adaptation idéale. Ce qui fait penser dans ce sens est le caractère absolument incontrôlable de la crise ukrainienne, non pas seulement, – éventuellement, – à cause de la situation ukrainienne, mais par le fait même développé plus haut que cette crise s’est instantanément multipliée en un nombre important de facteur d’expansion d’elle-même. Jusqu’ici, on a observé que les crises se poursuivent parce que les acteurs sont incapables de parvenir à une “sortie de crise”, pour des raisons diverses d’incapacité du sapiens courant, type-XXIème siècle. Mais cette absence de “sortie de crise” n’implique pas l’expansion de la crise, mais plutôt la fixation de la crise dans l’infrastructure crisique qui caractérise aujourd’hui les relations internationales. (Cas de la crise syrienne, qui apparaît désormais de plus en plus enfermée sur elle-même, dans une sorte d’enfermement du désordre [voir le 11 janvier 2014].)

La crise “ukrainienne +” (c’est-à-dire avec son expansion immédiate), si elle est effectivement incontrôlable, ne l’est pas comme les autres ; elle l’est naturellement, elle est une crise qui, par définition, n’a pas de “sortie de crise”, dans la mesure où sa propre activité suscite par expansion une multitude d’autres crises latentes qui se mesurent selon la dimension de la globalisation. Elle se trouve bloquée dans la nécessité de son activisme et de son expansion par le simple fait qu’elle se joue entre les principaux acteurs de la crise du monde qui y voient tous, pour des raisons plus ou moins justifiées c’est selon, une dimension essentielle de leur existence ontologique : la Russie certes, parce qu’il s’agit pour elle, on l’a déjà dit plusieurs fois, d’un enjeu existentiel qui détermine l’avenir de la nation russe, de sa fierté nationale, de sa puissance spirituelle. Derrière la Russie, et par des liens divers qui y pressent, la Chine est également promise à se trouver de plus en plus, sinon impliquée du moins concernée, par l’expansion de la crise ukrainienne. (L’Ukraine est une crise européenne qui a ce caractère exceptionnel, par ses relais indirects, notamment russes, d’impliquer l’Asie par sa dimension eurasiatique, par conséquent d’interférer directement dans le projet russe concurrent du projet euroatlantique.)

De l’autre côté, – géographiquement et idéologiquement, – l’Union Européenne aussi, et l’OTAN par conséquent qui n’en rate pas une, sont directement concernées par la crise ukrainienne, posant le problème de l’intégration rapide de l’Ukraine-sans-la-Crimée dans l’une et l’autre organisation, avec le risque épouvantable, presque impossible à assumer, d’une confrontation armée avec la Russie (la Crimée annexée par la Russie ne règle rien dès lors que se profile la possibilité inacceptable pour la Russie de l’intégration de ce qu’il reste d’Ukraine dans l’OTAN, – ce dont personne, au sein de l'UE qui mène la danse avec les amis du FMI, ne semble s'aviser, complètement aveugle à la dimension militaire) ; cela signifie, pour ces deux organisations, que la crise ukrainienne met en question, en la soumettant au risque ultime, leur dynamique d’expansion qui est littéralement leur raison d’être. Les USA sont aussi concernés, selon une logique vitale pour eux. Il s’agit d’abord du système de l’américanisme dont on connaît les tendances impériales, qui est confronté à l’intérieur de lui-même à une poussée neo-isolationniste perçue par lui comme catastrophique. L’Ukraine est promise à devenir l’enjeu vital de ce neo-isolationnisme parce que, justement, elle ne constitue pas un intérêt national évident pour les USA, et que, par conséquent également, elle met à nu en l’exposant à une mise en cause mortelle le cœur même du système de l’américanisme qu’est cette idéologie de l’expansionnisme à prétention impériale sans autre cause que d'être sa raison d’être... On voit combien, dans tous ces cas, on se trouve devant un rassemblement de cas existentiels et/ou de raisons d’être. Cela implique, dans une époque dominée par le système de la communication dont l’usage permet la création de “réalités” différentes autant de montées aux extrêmes qu’il y a d’acteurs, et autant de montées aux extrêmes à l’intérieur même de ces acteurs qui dépendent du Système et se radicalisent en se heurtant à leurs propres antiSystème. On ne peut imaginer de verrous plus fermés pour empêcher une “sortie de crise”, et d’autant de verrous explosifs prêts à détonner.

C’est pourquoi nous sommes conduits, par hypothèse roborative, à voir dans cet événement (la crise ukrainienne) le véritable modèle de la crise haute enfin parvenue à son opérationnalisation complète. Disant cela, nous abandonnons les références habituelles (Est, Ouest, euroatlantisme, euroasiatisme, UE, OTAN, bloc BAO, etc.) pour adopter la référence suprême de l’affrontement entre le Système et l’antiSystème. De ce point de vue, nous découvrons un schéma d’affrontement qui suit lui aussi une voie inhabituelle, qui se divise en divers “départs de feu”, car l’on sait bien que le Système dominateur trouve ses propres adversaires (les antiSystème) en lui-même et nulle part ailleurs. D’une certaine façon, on pourrait même accepter l’idée que la Russie, par certains côtés, fait partie du Système, avec une opposition qui se réfère au bloc BAO et au Système, avec nombre d’aspects économiques qui se réfèrent au Système, avec de nombreux liens avec le Système. Sa résurgence éventuelle en tant qu’entité nationale et nécessairement spirituelle puisque cette dimension lui est propre, implique d’abord une lutte Système-antiSystème au sein d’elle-même (mais on admettra que cette lutte est largement avancée contre le Système à cause de l’éveil patriotique depuis la crise ukrainienne). Des situations similaires existent également du côté du bloc BAO, où les soutiens à la Russie dans la crise ukrainienne ne se dissimulent nullement, contrairement aux périodes de dangers géopolitiques où les grandes crises grosses de conflits guerriers poussent à l’union nationale. Aux USA même, on peut aisément distinguer dans le courant neo-isolationniste une dimension antiSystème.

Ainsi la crise ukrainienne pourrait-elle apparaître effectivement comme l’ultime champ de bataille entre le Système et la résistance antiSystème, où il sera d’ailleurs nécessaire et parfois difficile d’identifier les deux côtés dans toutes les occurrences de l’affrontement. Cela est déjà difficile, cela le sera de plus en plus car la résistance antiSystème ne constitue pas un acte d’hostilité contre un adversaire courant (le Système, très difficile à identifier et à isoler comme tel) mais un acte dont l’effet, souvent indirect, souvent inattendu, est d’amener une situation hostile au Système, le plus souvent en retournant sa puissance contre lui-même. Par ailleurs, cela rejoint évidemment notre conception selon laquelle la surpuissance du Système conduit à sa propre autodestruction et, par conséquent, là aussi le caractère antiSystème peut surgir de façon complètement imprévue et inattendue.

Dans cette occurrence, bien entendu, nous sommes tentés d’écarter les habituelles références aux situations conflictuelles courantes, de type géopolitique. Nous sommes persuadés que l’emploi forcené du système de la communication, outre toutes les interférences qu’il produit dans les “situations conflictuelles courantes”, permet de passer, d’une façon beaucoup plus aisée sinon directe dans certains cas, à l’échelle sublime de la métahistoire. En réduisant le rôle des acteurs humains, surtout des sapiens-Système des directions politiques, souvent réduit (ce rôle) au ridicule qu’on reconnaît aisément dans nombre de circonstances, le système de la communication laisse apparaître la puissance de l’incursion de forces métahistoriques qui nous dépassent, notamment par la dynamique et la logique que les événements engendrent eux-mêmes, hors de tout contrôle.

Cette orientation nous justifie, à notre sens, d’introduire une nouvelle citation du texte déjà cité sur “la crise haute”. Cet extrait permet de commenter le sens de ce que nommons “crise haute”, en le confrontant à la situation générale que nous analysons, qui atteindrait son unicité dans la crise ukrainienne et dans ses innombrables dérivés... Dans cette Notes d’analyse, nous opposions les “négationnistes” de la notion d’une grande crise unique (la crise d’effondrement du Système et son opérationnalisation en “crise haute”) et ceux qui, au contraire, accepte cette conception ; ceux-là l’acceptent désormais et pour notre temps, avec une appréciation à mesure de la crise ukrainienne. L’exercice fondamental que nous offre la crise ukrainienne est bien l’occasion de percevoir tous les autres “départs de feu” qu’elle suscite comme d’une même cause, d’un même foyer, lequel n’est alors plus la crise ukrainienne mais la crise haute ultime, et alors, plus simplement dit, la crise d’effondrement du Système...

« La construction d’une “surconscience”

»Cette recherche de la définition et de la compréhension de la crise est pour nous une démarche fondamentale. Nous l’entreprenons sous la forme de cette question : “La pression psychologique de ‘la conscience de la crise’ est-elle capable de mettre à jour la vérité de la crise?...” Question essentielle parce que, en présence d’une crise d’une telle dimension absolue, la vérité de la crise devient la vérité du monde, et découvrir l’une revient à embrasser l’autre.

»“Cette conviction qui nous habite de la réalité puissante et irrésistible de la crise de l’effondrement du Système, qui implique la crise du terme de notre contre-civilisation et de la fin du cycle métahistorique qui l’englobe, se transcrit pour nous en une notion de vérité de la crise. Cette notion n’est rien moins, pour nous, qu’une voie royale vers la vérité du monde, puisqu’en cet instant métahistorique fondamental, la crise et le monde se confondent. De même, et parallèlement, il s’agit d’un moment où l’Histoire rejoint la métahistoire, où les évènements de la sphère temporelle prennent directement une dimension métaphysique. D’une part, il s’agit de considérer ces évènements en fonction de cette élévation de leur signification ; d’autre part, il s’agit de les percevoir et de les considérer, effectivement, dans un cadre désormais métahistorique, et non plus seulement historique. Ainsi, effectivement, ‘la conscience de la crise’, qui constitue un enjeu majeur de la perception des évènements du monde, représente, d’une façon absolument indéniable, une clef pour atteindre à la vérité.’

»Cette démarche implique que la psychologie, transcendée par cette démarche, fournit à l’esprit la capacité de créer une ‘surconscience’, qui constituera le moyen de la perception de la vérité de la crise. Par conséquent, cette surconscience possédera également la capacité de percevoir la vérité du monde. Elle constituera une voie évidente d’ouverture pour accueillir l’intuition haute. Tout cela implique la mise en place d’un arsenal considérable de l’esprit pour écarter les tendances négationnistes, le réductionnisme, le fractionnisme, tout ce qui fait partie de la tentative générale d’abaissement (le ‘déplacement’ plutôt que l’‘élargissement’ de la vision).

»Evidence de la “crise haute”

»Effectivement, ces diverses exigences et constructions de l’esprit pour embrasser la crise dans sa totalité impliquent de se hausser, de tendre vers le haut, – peut-être pour mieux contempler, et donc mieux mesurer. Cette idée de hauteur conduit effectivement et naturellement à la notion de crise haute. Son caractère essentiel est son unicité qui, en correspondant à sa hauteur, permet d’avancer l’hypothèse qu’on réalise un ‘progrès’ décisif en admettant que cette structure d’unicité de la crise haute nous met en position idéale pour rencontrer l’idée même du Principe unique de la Tradition. On retrouve cette démarche, sous la forme effectivement d’un ‘progrès’, chez Maistre autant que chez Baudelaire…

«“Pour mieux comprendre cette ‘bataille de perceptions’ entre ceux qui perçoivent une ‘crise unique’ (du Système, de la modernité, de la contre civilisation) englobant toutes les crises sectorielles, et les négationnistes de cela, on peut proposer l’hypothèse de la renaissance de l’Unité ou du Principe Unique. Il s’agit de la notion fondamentale selon laquelle l’unicité de cette crise, alors évidemment perçue comme crise haute, ne peut s’expliquer que par le ‘progrès’ qu’elle recélerait. Ce terme complètement paradoxal dans ce cas de ‘progrès’ fait référence à une interprétation de Daniel Vouga, analysant l’influence essentielle de Joseph de Maistre chez Charles Baudelaire (la plus importante influence de Baudelaire avec Edgar Allan Poe), dans ‘Baudelaire et Joseph de Maistre’ (Corti, 1957). Observant l’emploi laudatif du concept de ‘progrès’ chez Maistre et chez Baudelaire, paradoxe absolu proche de la contradiction impossible pour ces deux penseurs antimodernes par excellence, Vouga observe ceci : ‘[P]rogresser, pour eux, ce n’est pas avancer, ni conquérir, mais revenir et retrouver... [...] Le progrès donc, le seul progrès possible, consiste à vouloir retrouver l’Unité perdue...’”»

...Cette “Unité perdue”, à retrouver dans la crise ukrainienne si celle-ci est bien la “crise haute ultime”.


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