La Bombe dans la tête de l'Amérique

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La Bombe dans la tête de l'Amérique


Rarement un événement fut aussi vite et aussi complètement apprécié à sa juste mesure : c'était historique. La presse américaine ne s'y trompa pas, ni le public. Comme s'il se situait dans une continuité, l'événement fut aussitôt considéré selon ses implications américaines.

Cette orientation intérieure surprend. Nous, Européens, sortions d'une guerre qui avait réduit la gloire de l'Europe à quelques ilôts d'exception et fait basculer le reste dans l'infamie ou dans l'angoisse. Nous subissions l'empire de la domination américaine d'ores et déjà indiscutée (fut-elle jamais plus indiscutée que pendant cette courte période de la Victoire ?). Événement terrible et par essence au-delà des nations, le bruit de la Bombe résonna comme éclate la canonnade de l'Ouverture 1812 de Tchaïkovsky : ç'était l'empire américain sur le monde.

Nous voyions un visage que l'habileté américaine dans la technique des communications maquillait avec brio, grâce à la radio et à la presse, au cinéma et à ses artistes de variété (entertainment), à son apparat, sa mécanisation, son organisation. Mais le sentiment, en Amérique, était si différent. Il y régnait une perception historique à l'inverse de la nôtre. Les biographes de l'écrivain Jack Kerouac (3), Barry Glifford et Lawrence Lee, écrivirent des jeunes Américains qui avaient vingt ans dans les années 1941-45 (l'âge de Kerouac en 1942), qu'ils ressemblaient fort peu aux jeunes Européens contemporains plongés dans la guerre, avec la pression des événements terribles, la nécessité de l'action immédiate et de l'engagement sans nuances, et leur destin qui serait réglé par la fortune des armes. « Pour ces jeunes Américains, expliquèrent-ils, la guerre était le symptôme de leur pessimisme, et non sa cause première. » Ce jugement pourrait être étendu àl'Amérique dans son entier, par rapport à l'Europe et au contraire d'elle.

Ainsi y a-t-il deux visions de la Bombe. Notre sujet n'est pas la vision “optimiste” et extérieure, celle de l'establishment américain à propos de laquelle le débat est réapparu un demi-siècle plus tard, et l'on comprend pourquoi puisque la grande République se trouve dans un passage fondamental de son existence. Commencée à l'automne 1994 (4), la querelle de l'exposition de la Smithsonian Institution a ouvert un débat “révisionniste” sur l'usage de la Bombe contre le Japon qui n'est pas seulement académique. Il fait partie de la douloureuse interrogation de l'Amérique sur elle-même, et passe par la mise en question de l'image officielle qu'elle s'est donnée.


« Les États-Unis se crurent soudain nus et vulnérables ... »


Dans un pays dont la philosophie a toujours écarté le sens du tragique parce qu'il fait partie des forces incontrôlées de l'Histoire et que lui-même prétend avoir dompté l'Histoire, la Bombe eut, presqu'aussitôt, un écho tragique qui apparaît ainsi extraordinaire. Elle éclaira de couleurs sombres et terribles que nous avons ignorées en Europe cette période qui eût dû être celle du triomphe américain. L'universitaire Paul Boyer, qui a réalisé un remarquable travail sur les effets de la Bombe sur la culture américaine (4), remarqua de la façon la plus convaincante du monde : « Physiquement protégés de la guerre, les États-Unis se crurent soudain nus et vulnérables au moment de la victoire.... Seuls possesseurs et utilisateurs d'un nouvel instrument de destruction massive, les Américains se virent aussitôt, non comme une menace pour les autres peuples, mais comme une victime potentielle. »

Le sentiment fut universel aux États-Unis, dès l'événement connu. On y verrait comme un réflexe, et plus encore, comme si l'Amérique n'attendait que cela, au fond comme si la Bombe ne faisait qu'illustrer tragiquement une situation latente ... Le 17 août, le reporter Kaltenborn rapportait un entretien avec le général de la force aérienne Arnold ; il fallait désormais songer aux « immenses massacres qui viendront avec la Troisième Guerre mondiale » (l'emploi du futur est remarquable). Il n'était pas question d'hostilité à l'égard des Soviétiques. Cette crainte de la prochaine guerre s'apparentait àune angoisse abstraite, face à un ennemi indéfini et insaisissable.

L'hebdomadaire The New Republic constatait, en août 1945 également, cette situation marquée par un « sentiment d'insécurité étrange, et même incongru en regard de la victoire militaire ». La bombe, observait un officiel de la Fondation Rockefeller en septembre 1945, rendait « l'humeur de la nation au moment de la victoire [...] encore plus angoissée qu'en décembre 1941, quand le gros de la Flotte du Pacifique reposait au milieu des ruines de Pearl Harbor ». Le 12 août 1945, deux jours avant la fin de la Deuxième Guerre mondiale où les armées américaines transformèrent le monde et établirent un empire sans précédent, le commentateur de la CBS Edward Murrow expliquait de façon si désabusée : « Rarement, si même cela s'est jamais produit, une guerre n'a laissé les vainqueurs avec un tel sentiment d'inquiétude et de peur, avec une telle certitude que l'avenir est obscur et que la survivance est incertaine. »

La situation était terrible. Une enquête du Social Science Research Center datant de 1946 en fixait les termes : l'impact de la Bombe avait été « phénomènal », 98% de la population savait de quoi il s'agissait, « même les gens les plus isolés ». Et Fortune posait, en décembre 1945, la question essentielle pour déterminer l'aspect qualitatif de l'événement : « Nous savons tous ce que les bombes atomiques ont fait à Hiroshima et à Nagasaki. Mais qu'ont-elles fait à l'esprit de l'Amérique? »

Dès que le phénomène commença à être réalisé, furent lancées des campagnes diverses tendant à ôter à la Bombe ce caractère qu'on qualifierait d'“horreur nue”, sans justification fondamentale, qui pouvait être la cause de ces angoisses américaines. L'impact psychologique (bien plus que politique) constituait un formidable incitatif pour imaginer une explication différente à cet événement, qui lui donnât un fondement, bref qui la fît rentrer dans la logique du monde. « L'angoisse atomique est devenue un cauchemar dans les esprits des hommes », constatait l'anthropologue Robert Redfield en novembre 1945. Il fallait changer cela.

Au premier rang de ceux qui mesuraient le poids de cette angoisse et leur responsabilité, on trouvait les savants, — la communauté scientifique qui avait inventé la Bombe. On connaît leur humanisme, les intentions louables de leur démarche (la Bombe développée pour arrêter l'agression historique du national-socialisme). Son utilisation avait déjà été un motif grave de préoccupation (certains auraient voulu un tir de démonstration pour amener le Japon à la capitulation sans les dizaines de milliers de morts d'Hiroshima et de Nagasaki). Ses effets directs et indirects transformaient l'aventure en un cauchemar pour eux aussi. Cette pression terrible conduisit la communauté scientifique à renverser la proposition logique qui eût été de relativiser l'impact de la Bombe, à accentuer au contraire la gravité de la guerre atomique pour en faire le conflit suprême de l'anéantissement de l'espèce ; cela obligeait à des propositions radicales pour éviter une telle issue, dont celle d'un “gouvernement mondial” contrôlant l'arme et organisant la concorde universelle.

La Bombe acquit alors une Vertu aussi grande que l'Horreur découverte à son usage. La BA et la peur qu'elle provoquait devenaient paradoxalement l'instrument d'une paix enfin universelle et maîtrisée par l'Homme. Le Bulletin of Atomic Scientists écrivit en 1947 que « quelque chose de plus grand a été détruit à Hiroshima le 6 août 1945, [...] ce sont les pompeuses fantaisies de la souveraineté nationale » L'idée avait été acceptée par les plus hautes autorités. Le Reader's Digest écrivit que « La bombe atomique a vidé de sens le nationalisme politique et économique ». Les catholiques proposaient « un moyen de se défendre contre de la bombe atomique. [...] Il suffit de créer un gouvernement mondial » (revue catholique Commonweal, en novembre 1945). Il y avait du mysticisme et beaucoup d'utopie, en même temps que l'espoir de voir les Nations-Unies jouer effectivement ce rôle.

Également optimiste, parfois jusqu'à perdre toute mesure, une autre réaction tendait à montrer que la Bombe n'était que l'accident, une face sombre qu'il fallait cacher, d'une perspective glorieuse du progrès du monde. La Bombe, c'était aussi l'énergie atomique. On en attendait des miracles. Il y aurait les “voitures atomiques” à autonomie illimitée, des “tablettes de vitamines d'énergie atomique” à consommer régulièrement ; on modifierait le climat en le rendant plus chaud, plus idyllique (sans la moindre considération pour les conséquences catastrophiques qu'on envisage aujourd'hui), grâce à des « soleils artificiels [atomiques] montés sur des tours d'acier gigantesques » ou en faisant fondre la banquise avec quelques bombes bien placées.


La Bombe et le « problème de la volonté nationale »


Ces tentatives de transformer l'image et la substance de l'atome, de les faire passer de l'angoisse de l'anéantissement au “paradis atomique”, s'avérèrent vouées à l'échec. Il semblait qu'une fatalité noire devait faire de cet événement un signe qui animait une vision tragique du monde qu'aurait entretenue secrètement l'Amérique. Vite, les savants abandonnèrent leur utopie qui faisait de ce Mal affreux un Bien inespéré. Le “paradis atomique” évolua vers l'“utilisation pacifique de l'atome”, notion bien plus rationnelle et moins spectaculaire, d'ailleurs promise et bientôt conduite également à la polémique montante des années soixante-dix, jusqu'à Tchernobyl qui a recouvert d'un linceul de plomb ce qui restait du rêve d'une énergie atomique libérant le monde industriel des contraintes naturelles.

Entretemps, la Bombe elle-même avait changé. Jusqu'alors, on avait peu ou pas évoqué l'existence possible d'un Ennemi l'utilisant. Un article paru dans Life en novembre 1945 (« The 36-Hour War ») décrivait une attaque contre treize villes américaines, sans la moindre précision qui puisse servir d'indication sur le “responsable” (l'attaque serait « lancée d'Afrique équatoriale, où un ennemi des États-Unis [aurait] secrètement mis en place une base de lancement de missiles dans la jungle »). Au milieu de 1946, avec notamment un article de John Foster Dulles dans Life, apparut l'idée que la subversion communiste mondiale pouvant constituer une menace pour l'Amérique. En 1947, les premiers fondements officiels d'une politique anti-communiste américaine officiellement identifiée à l'URSS étaient mis en place avec la “doctrine Truman”. Les premières listes noires de la “chasse aux sorcières” étaient apparues àHollywood. Les pressions intérieures se faisaient plus fortes, tandis que l'interprétation des événements extérieurs passaient de la retenue et de l'indifférence au pessimisme proche de la panique en 1947-48. Une idée d'Alliance occidentale (la future OTAN) présenté par l'anglais Bevin, qui n'intéressait guère le secrétaire d'État Marshall en décembre 1947, devenait essentielle dans le courant de 1948.

L'industrie ajoutait ses propres pressions, comme le montre l'exemple de l'industrie aéronautique. Créée à l'occasion de la guerre, devenue une puissance sans égale grâce à la guerre (43e secteur industriel en 1938, 1er en 1943), elle était sur le point de se désintégrer (retombée à la 44e place en 1947) à cause de l'effondrement de la production. Elle ne fut sauvée que par l'action conjuguée du secrétaire à la défense Forrestal et du secrétaire d'État Marshall. Il y eut une radicale augmentation du budget de la défense, en mars-mai 1948, en cours d'année fiscale (5), imposée au Congrès grâce à une campagne de dénonciation d'un danger soviétique soudain opportunément devenu pressant et formidable (6).

Tout cela constituait l'arrière-plan. Il manquait l'essentiel. Contrairement aux appréciations s'appuyant sur une propagande officielle et rencontrant le désir des Européens écrasés par la guerre et celui de l'establishment américain de tendance internationaliste, l'Amérique de 1945 était retombée dans l'isolationnisme (7). Sa politique était erratique, et nullement tendue vers un but clair, qui n'aurait pu être que l'organisation du monde devenu américanisé contre une menace subversive communiste. Sa position était marquée par l'incertitude et la crainte, sans rien de cette volonté tendue que les Européens crurent y voir comme un substitut à leur propre impuissance et une sauvegarde contre les tensions subversives qu'ils croyaient subir dès l'armistice signée.

La véritable cause du changement fondamental, ce fut la bombe atomique de Staline en 1949. Cet événement stratégique et mythique fut plus important que l'invasion de la Corée (juin 1950). L'ordre présidentiel de rédiger le fameux rapports NSC-68, le texte fondateur de la stratégie de la Guerre Froide du côté américain, date du 31 janvier 1950, après la BA russe et avant la Corée. « Le 31 janvier 1950, le président Truman ordonna une réévaluation de la politique américaine de sécurité nationale à la lumière de la bombe atomique soviétique et du nouveau danger qu'elle posait pour les États-Unis », écrit l'historien Guy Oakes (8). La peur horrible mais indéfinie de 1945 avait pris un visage humain et l'aspect de ce qui semblait être une réalité terrestre. La bombe atomique soviétique découvrait le visage hideux de Staline. L'angoisse ontologique de l'Amérique se trouvait soudain habillée de l'allure familière de la Mobilisation proclamée contre une menace. Alors, l'état d'esprit à l'égard de la Bombe acheva de se modifier, et introduisit dans la culture américaine une dimension nouvelle. Naquit en effet ce que Oakes qualifie de « Problème de la volonté nationale » (« National Security and the Problem of National Will »).

L'Ennemi était débusqué (Staline et sa Bombe). Les moyens étaient mis en place (la doctrine de l'état de sécurité national énoncée par la “Doctrine Truman”, sa stratégie détaillée avec NSC-68, le complexe militaro-industriel sauvé, etc.). L'état d'esprit officiel y était. Restait les Américains. Guy Oakes nous livre ces interrogations fondamentales : « La plausibilité de cette menace était fondée sur les ressources morales du peuple américain. Possédait-il la résolution d'affronter les nouveaux périls de la Guerre Froide ? Était-il préparé aux très lourds sacrifices qu'impliquerait une guerre nucléaire ? » ; et il conclut : « >MI>Les planificateurs de la sécurité nationale n'étaient pas très optimistes à cet égard. » Insidieuse mais d'une puissance sans égale aux États-Unis où les “relations publiques” et la “communication” forment l'essentiel du génie national, la machine de l'information qui ressemble parfois si précisément à la propagande se mit en marche.

Il y eut une vaste campagne de “relativisation” de la Bombe. La Bombe n'était plus l'horreur absolue décrite d'abord, et aggravée encore par les savants. Elle devenait une arme relative : après tout, 129 bombardiers B-29 armés de bombes conventionnelles auraient fait les mêmes dégâts à Hiroshima. La guerre atomique puis nucléaire, ce n'était pas vraiment l'Holocauste. Elle était jouable. Elle était faisable. Un échange nucléaire entre USA et URSS devenait, dans les descriptions imagées du début des années cinquante, une sorte de « Bataille d'Angleterre atomique ». Le Royaume-Uni s'était bien sorti sans encombres de sa propre Bataille d'Angleterre de l'été 1940.

Ne nous attardons pas trop à cette thèse. Si elle resta implicite ça et là des années durant, elle n'était pas exclusive car elle pouvait être contre-productive (en écartant la nécessité d'une mobilisation des esprits).

Beaucoup plus fondamentale apparut la démarche générale qui reprenait l'interrogation déjà rencontrée (the Problem of National Will) : quelle que soit la guerre nucléaire, jusqu'à l'affrontement total s'il le faut, les Américains montreraient-ils le courage suprême de l'affronter ? George Kennan (9) en appellait à la « vitalité spirituelle » qui serait nécessaire à l'Amérique pour la « responsabilité du leadership politique et moral dont l'histoire l'avait chargée ». La Guerre Froide n'était plus une simple démarche de relations internationales ; « au contraire, le rôle que les États-Unis s'apprêtaient à jouer dans les affaires du monde dépendait dans sa phase ultime de la qualité de la société américaine elle-même, et du caractère moral de son peuple » (Oakes). Ultime expression de la Guerre Froide, la guerre nucléaire devenait l'épreuve ultime imposée au caractère américain.

Cette logique conduisit à cette situation, exprimée par une remarque de Oakes et qui rejoint parfaitement le malaise intérieur de l'Amérique : « Les stratèges de la sécurité nationale représentèrent la menace nucléaire soviétique comme une crise dans la vie américaine ».

Ces conceptions présidèrent au développement d'un formidable programme de “défense civile” dans les mêmes années cinquante. Les Américains étaient priés d'investir dans l'installation d'abris anti-atomiques dans leurs jardins ; des émissions télévisées, des cours scolaires, des livres, des brochures, des exercices même, tout était fait pour les habituer à ces perspectives d'une guerre nucléaire. L'Amérique vivait en état de mobilisation intime, considérant effectivement la Bombe comme cette “affaire intérieure” qu'elle n'avait jamais cessé d'être.

L'interprétation officielle énonçait, parmi les premiers dangers de la guerre nucléaire, celui d'une menace contre la cohésion de la société. Cette crainte était fondamentale. Elle apparaissaissait déjà dans le premier rapport sur la guerre nucléaire, réalisé par une commission du Pentagone, le Bull Report (du nom du général Harold Bull qui la présidait), rendu public le 2 février 1948 : « Le “Bull Report” envisageait l'ordre social américain comme un édifice fragile mis en danger par des forces hostiles déloyales et promptes au sabotage, qui menaçaient de désintégrer la société de l'intérieur. (...) Ces forces étaient encore plus dangereuses potentiellement qu'une attaque militaire extérieure. »


La Bombe comme “révélateur” de l'état de la société américaine


Ainsi commmence-t-on à mieux distinguer en quoi la Bombe, et la menace qu'elle faisait peser sur la société, s'était inscérée totalement dans la culture américaine. Déjà cette première “lecture” que nous suggèrent les faits propose une situation tout à fait exceptionnelle par rapport aux schémas conventionnels. Une seconde “lecture” plus complexe et plus subtile et que nous allons essayer de dégager, permet d'aller plus loin encore.

Il apparaît remarquable, en regard du risque réel de guerre d'anéantissement, que la Bombe et tout ce qui l'accompagna aient servi d'argument presque joyeux, en tout cas plein d'allant, àceux qui se lamentaient à propos des “capacités morales” de la population américaine. On a vu naître l'idée selon laquelle la terreur nucléaire, et bientôt (à partir de 1949) la perspective d'un affrontement nucléaire avec l'URSS, constituaient une épreuve offerte à l'Amérique pour tremper le caractère de son peuple. On doit aller bien au-delà et retrouver alors l'idée quasiment biblique de l'“épreuve suprême”.

Cette dimension mythologique fut constante dans l'esprit des Américains. Les missiles porteurs d'apocalypse nucléaire (l'expression vient naturellement sous la plume) portaient des noms de divinités antiques : Atlas, Titan, Thor, Polaris, Poseidon, Regulus, etc. Les experts et leurs bureaucraties, friands de symboles, nommèrent l'éventuel affrontement stratégique nucléaire total (The All Out Strategic Nuclear War) : Armageddon, du nom de la dernière bataille de l'Apocalypse, entre le Bien et le Mal.

A cette lumière, on voit la Bombe changer de structure symbolique fondamentale. Elle avait été envisagée comme la cause d'une humeur américaine paradoxalement assombrie malgré la Victoire, voire comme révélatrice de ce caractère de “poule mouillée” des citoyens américains que certains dénonçaient (des citoyens qui semblaient ne pas accepter d'un coeur léger d'être nucléarisés !). Brusquement, elle changeait de rôle et de raison d'être. Elle devint un symptôme, simplement un peu plus terrifiant, un peu plus terrible que les autres, d'un mal général qui n'avait pas attendu Hiroshima pour exister et proliférer. Alors, on rejoint la remarque déjà citée à propos de Jack Kerouac, pour la paraphraser : pour les Américains, la Bombe « était le symptôme de leur pessimisme, et non la cause première » ... La problématique de la Bombe et son effet culturel assez original aux États-Unis, revenaient à poser la question essentielle sur la valeur morale du peuple américain, et au-delà sur l'état de la société américaine au moment de la Victoire (et d'Hiroshima). La Bombe ne fut-elle pas plus un révélateur qu'un “objet en soi” ? L'intérêt devient alors de savoir : que révèlait-elle ?


Le pessimisme américain, de Henry Miller à George Kennan


« Nous autres Américains sommes malheureux. Nous sommes malheureux à propos de l'Amérique. Nous sommes nerveux, ou tristes, ou apathiques. Lorsque nous regardons le reste du monde, nous sommes embarrassés ; nous ne savons que faire. (...)Lorsque nous regardons vers l'avenir, — notre propre avenir et celui des autres nations —, nous sommes envahis d'appréhensions. Le futur ne semble rien nous réserver que des conflits, des révoltes, des guerres. » Le début de cet article pourrait être d'aujourd'hui, comme il pourrait être de 1945. Il est du 17 février 1941, texte célèbre puisque célébré paradoxalement comme annonciateur de l'empire triomphant de l'Amérique sur le monde — « The American Century », de Henry Luce (10).

Nous le citons moins pour son importance politique que pour l'illustration psychologique qu'il nous propose. La même année 1941, l'écrivain Henry Miller termina un périple de dix mois dans son pays, qu'il avait déserté pour la France pendant les années trente. Il le retrouvait spirituellement appauvri, intellectuellement saccagé. Il exprima sa colère dans une terrible critique de l'Amérique, The Air-Conditioned Nightmare, publié seulement en 1945 et qui ne déparaît pas plus cette année-là qu'il n'aurait fait en 1942.

Même sentiment retrouvé chez George Kennan, pourtant si conforme représentant de l'establishment. Dans ses Mémoires, publiés en 1970, il évoquait un voyage en train de Washington àMexico à l'hiver 1949-50. Il se lamentait sur la fin de l'Amérique traditionnelle des fermiers et des petites gens, remplacée par une succession d'une ville anonyme après l'autre (« je ne sais plus de quelle ville il s'agit, et d'ailleurs cela n'importe pas »). Henry Miller aurait pu écrire cela. Sentiment de désarroi encore et explication intéressante, d'un chroniqueur du Greenwich Village de 1946-48, plus tard critique du New York Times : « Considérant la fin des années quarante, écrit Anatole Broyard (11), il me semble que les Américains étaient confrontés à leur solitude pour la première fois. La solitude était comme le premier matin après la guerre, comme un grand noeud coulant. La guerre avait brisé le rythme de la vie américaine, et quand nous avions voulu le reprendre, il nous fut impossible de le retrouver, — il avait disparu. C'était comme si une grande bombe, une explosion de prise de conscience, avait dispersé la vie américaine, broyant tout sur son passage. Avant cela, nous étions trop occupés pour faire autre chose que progresser, trop conventionnel pour être solitaire. » Quelle stupéfiante différence de perception : en Europe, à Saint-Germain-des-Près, on célébrait alors le triomphe américain (jazz, boogie-woogie, Glenn Miller, les G.I.'s, et ainsi de suite) ; à Greenwich Village, double américain de St-Germain, solitude et appréhension là où il aurait dû y avoir exaltation et joie de l'Amérique étendant sa joyeuse universalité sur le monde, et même au contraire, comme le rapporte encore Broyard, on y trouvait la célébration des diverses cultures européennes (Kafka Was a Rage, titre du livre de Broyard : « Kafka était à la mode » ...).

La Bombe transcrivait dans une réalité tragique un sentiment général d'amertume et de pessimisme trouvé au coeur de cette Amérique que l'imagerie officielle, y compris dans nos esprits abusés, présentait et présente comme conquérante, optimiste, pleine d'allant. La Bombe n'avait rien provoqué ; elle confirmait, et bien sûr elle aggravait par son monstrueux effet. Elle n'était pas un événement en elle-même, ni une révolution, ni l'ouverture d'une ère nouvelle. Alors, quoi ?


La Grande Dépression comme clef d'explication


Le juge à la Cour Suprême Felix Frankfurter écrivait en 1937 : « ... La crise aura laissé, dans le coeur et la conscience de quelques-uns des Américains les meilleurs, une empreinte ineffaçable. Nous ne serons plus après ce que nous étions auparavant. »

L'universitaire et critique littéraire américain Albert Guérard, en 1945 : « Je doute [que] beaucoup d'Européens aient pleinement réalisé l'étendue du désastre. [...] Le choc physique de la crise fut incommensurable ; c'est peut-être le seul accident de notre histoire qui ait apporté un changement notable dans le caractère national. » Ces deux fortes appréciations données comme exemples (il y en a tant d'autres) nous proposent une clef en nous ramenant à 1929-33 et à la Grande Dépression. Sans cette référence, rien de ce qui suivit, et la Bombe notamment, ne peut être compris en profondeur.

La guerre américaine (1941-45) ne peut être appréciée justement qu'à la lumière de cet événement, comme partie de la même séquence historique. Car la guerre était d'abord une “solution”, nécessairement temporaire, à une crise que nul n'arrivait à résoudre et qui était depuis 1933 une menace brutale contre l'existence de l'Amérique : « En 1939, écrit John Kenneth Galbraith, on comptait neuf millions de chômeurs aux Etats-Unis, soit 17% de la main d'oeuvre. On en comptait presqu'autant (14,6%) l'année suivante. C'est alors que la guerre appliqua d'un coup les remèdes de Keynes. Les dépenses publiques doublèrent et redoublèrent. De même, le déficit. Avant 1942, le chômage était réduit presque à rien » (12).

La Bombe et la victoire ramenaient aux réalités. On sortait de la cavalcade héroïque du conflit. Le même Galbraith décrit dans ses mémoires l'exaltation des années de guerre qui semblaient poursuivre la bataille du New Deal, et par contraste, l'abattement, la morosité soudaine et jusqu'à l'angoisse du jour de la Victoire. Dès 1945-46 réapparut, à l'occasion de la reconversion de l'industrie, l'obsession un instant interrompue : et si l'on retombait dans la Dépression ? L'exemple présenté plus haut de l'industrie aéronautique au bord de l'anéantissement et sauvée in extremis par une opportune mobilisation, illustre cette crainte d'un retour à la Dépression. Début 1948, il restait 16 sociétés principales d'aéronautique ; treize étaient promises à disparaître dans les neuf mois si rien n'était fait (13).

L'impact psychologique d'un tel événement pouvait alors entraîner le processus menant à“la” Dépression, The Big D comme disaient les Américains. Cet argument de Forrestal, l'ancien banquier de Wall Street, fut une des raisons majeures de l'approbation de son plan de sauvegarde par Truman. En 1955, Galbraith publia un livre sur le Krach de 1929. Une Commission du Congrès voulut l'entendre pour information. La seule nouvelle de cette audition et de son sujet provoqua un effondrement des cours à Wall Street et une perte de $ 5 milliards.

Contre cette hantise, la Bombe transformée par la guerre nucléaire identifiée à l'URSS constituait un antidote par l'initiation suprême qu'on en avait fait. La menace d'Armageddon, c'était la promesse du Paradis si elle était relevée avec succès. La Bombe, aussitôt interprétée comme un événement intérieur à l'Amérique, restitua au pays la dimension métaphysique perdue aux termes des années vingt. Le mot “métaphysique” a sa place, sans nul doute. Dans les années vingt, il s'était agi, au-delà de la course hystérique àl'argent et à la prospérité, de ce qu'André Maurois qualifia de « montée vers une stratosphère paradisiaque » (ou bien « une période qui [restera] dans l'histoire comme celle de l'âge d'or », selon le businessman Irving T. Bush). La Bombe avec tout ce qui l'accompagnait, la menace de Guerre nucléaire, la Guerre Froide, etc., apparaissaient comme un moyen d'effacer la terrible Dépression qui avait sonné le glas des espérances américaines.

Certes, tout cela n'est que représentation du monde. Mais l'Amérique n'en est-elle pas une, création artificielle, archétype d'un pays imposé par la colonisation et établi selon des valeurs également artificielles ? Comment s'étonner alors que ce pays ait le génie de la représentation (cinéma, médias, publicité, communications), et qu'il en use et en abuse ? Si la Bombe est depuis 1945 une terrible réalité, elle fut aussi pendant presque un demi-siècle une représentation métaphysique pour l'Amérique toute entière, orchestrée par ses élites militaro-industrielles.

Aujourd'hui, la représentation est finie. Elle ne pouvait persister que dans le paroxysme, la tension, la menace de la guerre nucléaire totale (Armageddon), et le triomphe final qu'on attendait du peuple américain de pouvoir effectivement passer cette épreuve ultime. C'est-à-dire que cette fiction, cette attente éternelle de l'épreuve ultime ne pouvait persister qu'avec l'utile faire-valoir que constituait l'URSS. Celle-ci disparue, l'époque métaphysique de la Bombe est brutalement achevée. Ce ne sont pas les pâles Saddam, quelques Coréens du Nord et Iraniens mal élevés qui pourraient la remplacer. Ils n'ont rien de métaphysique, et l'Amérique se retrouve bien seule ... On n'a pas fini de mesurer la profondeur et la justesse de ce mot du Soviétique Arbatov, en mai 1988 à un journaliste de Newsweek, et depuis cent fois cité : « Nous allons vous faire quelque chose de terrible. Nous allons vous priver d'Ennemi. » On n'a pas fini de mesurer la profondeur de la crise qui commence à bouleverser l'Amérique, cinquante ans après Hiroshima.

Philippe Grasset

(Cet article a paru dans La Revue des Deux Mondes, numéro de juillet-août 1995.)

@NOTES = (1) Au début de 1941, Henry Luce, propriétaire de Time-Life, publia dans “Life” un article retentissant : “The American Century”. Il y décrivait ce que devait être le destin américain dans le cadre de l'entrée dans une guerre encore impopulaire (le pays était en majorité isolationniste) et de la victoire qui suivrait. Luce annonçait ce que d'aucuns nommèrent ensuite “l'empire américain”.

@NOTES = (2) Barry Gilford et Lawrence Lee, « Les Vies paralléles de Jack Kerouac », Éditions Henri Beyrier, Paris 1979.

@NOTES = (3) A l'automne 1994, le musée de la Smithsonian prépara une exposition permanente à inaugurer en août 1995, sur Hiroshima. On devait exposer les restes du B-29 “Enola Gay” (qui a largué la BA), mais aussi expliquer les conditions de cet événement. Une polémique très violente s'est élevée à propos de cette explication, attaquée par les conservateurs et les forces politiques comme révisionnistes et partisane, et en fait pas assez pro-américaine. L'affaire menaçant d'aller devant le Congrès, dominé par la marée républicaine de novembre 1994, la Simthsonian recula et abandonna tous ses commentaires, réduisant l'événement à l'exposition du B-29.

@NOTES = (4) Paul Boyer, “By the Bomb's Early Light, — American Thought and Culture a the Dawn of the Atomic Age”, University of North Carolina Press, 1985 et réédition en 1994 avec une nouvelle préface. Les citations sont traduites par l'auteur.

@NOTES = (5) Cette procédure unique en temps de paix aboutit àl'augmentation de 57% des dépenses d'acquisition d'avions par le Pentagone pour l'année 1948.

@NOTES = (6) La thèse, appuyée sur de nombreuses précisoions de 1947-48, est détaillée par Frank Kofsky, dans son livre “Harry S. Truman and the War Scare of 1948”, St Martin's Press, 1993. @NOTES = (7) « Malgré l'annonce du plan Marshall en 1948 et la formation de l'OTAN en 1949, la politique de sécurité nationale des États-Unis restait essentiellement isolationniste »(« America Needs a Post-Containment Doctrine » , sénateur Malcolm Wallop, « Orbis » , printemps 1993).

@NOTES = (8) Guy Oakes, “The Imaguinary War”, Oxford University Press, New York, 1994.

@NOTES = (9) Kennan était ce fonctionnaire du département d'État devenu théoricien de la doctrine antisoviétique du containment avec son fameux article de Foreign Affairs en 1947 (signé Mister X).

@NOTES = (10) L'article de Luce été repris dans un récent numéro de “Society” (juillet/août 1994). Lecture commencée sans avertissement préalable, on a effectivement la sensation de lire un texte concernant l'Amérique aujourd'hui.

@NOTES = (11) Anatole Broyard, « Kafka Was the Rage, A Greenwhich Village Memoir », Carol Southern Books, New York, 1993.

@NOTES = (12) John Galbraith, «Le Temps des Incertitudes», Gallimard, Paris 1978.

@NOTES = (13) Selon le président de Lockheed en 1947, Robert Gross, cité dans Krofsky.

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