Jaune, comme un canari

Les carnets de Badia Benjelloun

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Jaune, comme un canari

Tous les présidents étasuniens ont été attentifs à ne pas perturber l’électeur de la classe moyenne réduit au cours du temps à l’un de attributs essentiels. Il est devenu un automobiliste dépendant de son moyen de locomotion pour effectuer le trajet biquotidien séparant sa maison individuelle dans une banlieue lointaine et son job. 

Trump, comme ses prédécesseurs, n’entendait pas froisser les Deplorable avant les élections de mi-mandat. Il l’a expressément dit, le pétrole ne doit pas être trop cher et il a accusé les Séoud d’organiser une pénurie qui a fait grimper le prix du baril à plus de 70 dollars en octobre. L’argument était fallacieux, aucune raffinerie n’était en manque de provisionnement, les fluctuations du prix sont d’ordre spéculatif, la preuve en est que dès novembre, il est retombé vers les 53 dollars. En plus de fallacieux, il est notoirement cynique car l’industrie d’extraction des hydrocarbures non conventionnels a besoin d’un prix plancher élevé pour être un minimum rentable et continuer de pomper dans l’épargne mondiale pour s’endetter.

Expatrier une partie de la classe moyenne en dehors des centres urbains qui concentrent les activités tertiaires du néo-capitalisme s’est inscrit il y a quelque décennies dans une reconfiguration urbaine de la société américaine. La sub-urbanisation, avec un habitat peu dense implique des comportements avec peu de rapports entre voisins, a fait consommer du crédit immobilier hypothécaire et de la voiture. Toute une industrie financière s’est organisée autour de ce principe d’acquisition de son logement avec des garanties de l’Etat et des assurances pour couvrir les risques, une spéculation effrénée par des prix longtemps en hausse continue par les acquérants  eux-mêmes, suivie d’une spéculation sur le risque spéculatif aboutissant à la fameuse crise des subprimes. L’autre jambe sur laquelle reposait la fabrication de lotissements de plus en plus reculés était l’industrie automobile, il faut plus d’une voiture par famille pour travailler, se divertir, aller à l’école. 

Le carburant était ridiculement peu cher, payé universellement par un dollar garanti par l’or. 

Les crises financières ont induit chez les nouveaux clercs, cette pléthore des travailleurs intellectuels qui doit trouver des objets d’étude et de distraction, une réflexion pour repenser l’urbanité. Il faut actualiser la conception de nouveaux ensembles où la rue devient un lieu, sinon de convivialité, d’un ‘nouveau mode d’ancrage de la spacialité’. Elle a été suscitée dans le sillage de la catastrophe de 2007-2008 où des millions d’Américains se sont trouvés en difficulté ou à la rue. Elle a même fait naître l’idée d’une énième adaptation au nouveau néo-capitalisme. Il avait été suggéré aux banques détentrices de millions d’unités d’habitation de les louer aux anciens propriétaires à un prix inférieur à celui des mensualités qu’ils ne pouvaient plus payer. Cette stratégie assurerait une meilleure mobilité des travailleurs disponibles pour migrer plus aisément vers de nouveaux jobs.  L’ère Obama a correspondu à l’abolition du ‘rêve américain’, celle de la voiture et de la maison individuelles. Fluidité spatiale et flexibilité temporelle sont les deux concepts clés d’un capitalisme désormais sans frontières ni règles. LesDeplorables ont alors sanctionné le cynisme des Démocrates en optant pour Trump.

En France,l’influencede l’expérience américaine s’est concrétisée en 1965 pour la première fois grâce au constructeur William Levitt. La maison uni-familiale à plusieurs dizaines de kilomètres du gros centre urbain voyait le jour. La classe moyenne, avec ou sans transport en commun, allait jouir ’égoïstement’ de la tranquillité de la campagne, loin de son lieu de travail. Toute une activité de prêt bancaire s’est développée, arrimant le travailleur à ses obligations de remboursement, l’éloignant de toute considération de solidarité. Il ne se vit plus comme un simple rouage d’une immense machinerie et machination, il se croit propriétaire alors qu’il est assujetti à une dette pour une bonne tranche de vie. Sa dépendance aux transports publics et individuels lui soustrait des heures d’existence et le rend chatouilleux quand se décident des grèves des agents de la RATP ou de la SNCF. Selon la formule consacrée par les medias dominants il est alors l’otage des seuls travailleurs en mesure d’enrayer la bonne marche du système, incapable de se voir comme victime d’un mécanisme qui l’asservit.

L’actuelle protestation des gilets jaunes a eu comme détonateur la charge de plus qui rend impossible ou très difficile le fonctionnement de cette classe moyenne inférieure qui est la justification et le pilier de toute l’architecture du système.

Elle n’a plus les moyens de se reproduire et de reproduire fidèlement le système.

Elle avait jusque-là tout encaissé. Sa précarisation par les réformes successives aboutissant à la Loi Travail concocté par Macron et présentée par El Khomri, la raréfaction des services publics en voie de disparition et une privatisation rampante de la sécurité sociale. L’allègement des cotisations patronales récemment appliqué correspond à une diminution drastique du salaire social différé. 

Là, elle ne peut plus aller travailler sans s’endetter encore davantage.

Les révoltes populaires prennent des formes souvent inattendues. Celle-ci même colorée de jaune fluorescent ne semble pas avoir été inspirée par un quelconque Soros.  Elle agrège tous les mécontents et laissés pour compte qui ne sont pas audibles lorsqu’ils manifestent sagement par catégorie sociale isolée.

Qui a entendu les retraités aux revenus ponctionnés par une nouvelle contribution à la CSG et désormais aux pensions désindexées de l’inflation, les infirmiers ? 

Ce mouvement sans encadrement syndical ni politique s’essoufflera peut-être. Il s’oppose frontalement et sans ambiguïté aux factotums de l’Union européenne et aux fondés de pouvoir des patrons des multinationales à la tête de l’exécutif et du législatif depuis des décennies dans ce pays et les autres, adjacents ou lointains. Il laissera des traces, celle d’une future auto-organisation (ne disons pas les Soviets, le mot a été démonétisé par des couches trop épaisses de propagande) qui devra rompre avec tout le système d’organisation hiérarchisée orientée vers la destruction, les guerres et les guerres sociales. Déjà une contre-offensive très commode a été agitée, une cellule terroriste(de radicalisés islamistes) qui projetait d’utiliser les rassemblements gilets jaunes pour commettre un crime aurait été arrêtée à temps.

Il a un parfum de 1787. 

Le fondé de pouvoir des banques et des multinationales en France redoute une édition française de la victoire de Trump, d’autant que celui-ci vise actuellement le démantèlement de l’union économique européenne, trop indépendante des Usa malgré sa soumission à l’OTAN.