Intuition contre narrative

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Intuition contre narrative

Nous citons un article qui ne nous apporte pas, pour notre compte, une nouveauté remarquable, mais qui marque combien progresse une idée qui est à notre sens le fondement et la nécessité de l’attitude à observer pour la connaissance de ces temps marqués à la fois par la toute-puissance de la communication et le désordre jusqu’à l’hyper-désordre de la communication. Il s’agit d’un article de Charles Hugh Smith sur The Washington’s blog, le 9 janvier 2015. L’article commence par un rappel de la crise vietnamienne aux USA, et combien cette crise fit voler en éclat toute la narrative de l’époque sur la prospérité et la vertu des USA...

«In 1967, the rock group Buffalo Springfield recorded a song titled For What It’s Worth which speaks not just to the late 1960s but to the present. Consider the opening lines:

»“There’s something happening here” “What it is ain’t exactly clear...”

»The ambiguity is not coincidental.When the song was recorded in December 1966, America was in the beginning throes of a full-blown national nervous breakdown that would endure for 15 years until 1981. The fundamental narratives that had sustained the previous 20 years of apparently limitless prosperity and moral certitude were breaking down.The primary narrative of American foreign policy–that the U.S. defended liberty and always won its foreign wars over evil totalitarianism/ fascism/ colonialism was being destroyed on a daily basis in Vietnam, an intrinsically political (and thus unwinnable by military means) war defending a hopelessly corrupt state created by quasi-colonial ‘Great Powers’ fiat.»

Le texte continue selon l’hypothèse, – aisément substantivée par l’intuition la plus banale, sinon l’évidence écrasante de notre époque, – que ce que nous dit la narrative officielle est faux. La différence avec les années 1960 est double, qui fait passer la bataille entre l’intuition et la narrative officielle du champ de la propagande portant sur l’information pure qui prétend restituer la vérité de la situation selon la perception, au champ de la narrative qui porte sur la manipulation de la perception à partir duquel s’élabore l’information :

• D’une part, l’apparition d’une structure bureaucratique “officielle”, largement opérationnelle et généralisée (y compris des USA vers les autres pays du bloc BAO) sous le nom de “Perception Management”. (Nous en avons largement parlé dans notre texte du 31 décembre 2014.) Cette fonction-narrative des autorités politiques devenant de plus en plus complètement des autorités-Système a justement été mise en place en 1981-1982, après l’épisode évoquée ci-dessus.

• D’autre part, le fait avéré depuis le 11 septembre 2001 que les autorités-Système ont officiellement abandonné leur soi-disant mission de communiquer au public ce qu’elles considèrent comme étant les “vérités de situation” disponibles. Là aussi, nous avons largement documenté ce thème, qui fut effectivement annoncé d’une façon qu’on pourrait quasiment qualifier d’“officielle” par le secrétaire à la défense Donald Rumsfeld, – il n’était pas homme, lui, à mâcher ses mots... (Voir notamment notre texte du , qui reprenait le texte de la rubrique Contexte de notre lettre d’analyse dedefensa & eurostratégie du 10 janvier 2002, «Je doute, donc je suis».)

Le texte cité de Charles Hugh Smith passe alors, dans le mode analogique (mais il faut le lire avec les différences que nous avons signalées, qui sont d’une particulière importance) à la situation présente, et notamment la situation réelle (la “vérité de situation”). La narrative officielle, basée sur des chiffres statistiques (avec le champ immensément ouvert de la manipulation), la voix des autorités-Système, le soutien de la presse-Système, etc., conduit à offrir une pseudo-“vérité de situation” de type-socioéconomique des USA particulièrement enchanteresse, avec une expansion économique remarquable, une bourse tourbillonnante vers des sommets extraordinaires, etc. Ce que l’auteur nomme “intuition” porte, elle, totalement témoignage du contraire, avec les myriades de situations qui apparaissent par flambées successives et qui sont largement substantivées par une puissante presse antiSystème au niveau des réseaux : une inégalité de richesse et de position quasiment surréaliste, des conditions extrêmes pour la pauvreté, des situations cruelles d’antagonisme, des pressions policières et de surveillance confinant à l’obsession pathologique, des aventures extérieures bellicistes, etc.

«That “something’s happening here, but what it is ain’t exactly clear” is not coincidence – the ambiguity is the direct result of the war on our intuition, which is signaling us that the propaganda-driven narratives are false, despite being backed by (heavily gamed) statistics and the ceaseless reassurances of officials and “trusted” media sources. Subtextually, we are constantly told that not only is the current arrangement that rewards vested interests not only the best possible world– it is the only possible world: America cannot possibly operate in any other way than the current dysfunctional, predatory, parasitic, corrupt and venal arrangement that protects and enriches the few at the expense of the many. [...]

»It’s said that everyone has a price (usually by those doing the buying), but this is not true. Being bought off is a transaction of two parties. It boils down to this: are America’s problems real, or are they the result of perception? The Status Quo is expending staggering sums of time, money and energy to convince you that it’s perception: if only you believe the statistics and assurances, all the problems your intuition has red-flagged will vanish.

»So what will you accept as real–your intuition that something is deeply amiss in America, or the official propaganda that all is well? The goal of this war is to persuade you to surrender your independence and intuition in favor of passive acceptance of the cleverly cloaked tyranny of the current arrangement. If they cannot persuade you, then disorienting you will do. Misdirecting your intuition is victory enough.»

Bien entendu, l’intérêt que nous portons à cette approche concerne plus l’approche elle-même que le contenu de cette approche. Nous avions déjà dit beaucoup sur ce que nous concevons du concept d’intuition, – et notamment, et surtout, son extension, l’“intuition haute” ; sur ce que nous concevons de son intervention dans la bataille antiSystème versus Système au niveau de la communication, avec notamment l’apport de l’expérience, de l’inconnaissance, etc., dans la détermination des prises de position et des jugements capables de pulvériser la narrative du Système ; sur ce que nous concevons dans ses rapports avec la “vérité de la situation”, notion qui demande elle-même une explicitation plus en profondeur qu’elle n’a été suggérée ici dans nos articles, – etc., si l’on veut.

Ce texte est intéressant parce qu’il marque l’avancement de l’idée, – que nous cessons de défendre avec tant de force, – d’une sorte de structuration de la pensée antiSystème hors des normes de la pensée-Système. Il est absolument nécessaire de penser-antiSystème sans se référer à des notions-Système qui portent en elles-mêmes, même lorsqu’elles semblent être utilisées contre le Système, un acquiescement aux fondements du Système. Chaque grande affaire, chaque crise dynamique entrant dans le flux de l’infrastructure crisique chronique, se heurte à cette sorte d’obstacle. L’affaire de l’attaque de Charlie Hebdo n’y échappe pas, ô combien, et mérite bien entendu, – nous pensons nous y livrer, – une analyse bien plus en profondeur que celles qu’on a lues jusqu’ici, suivant les événements, les révélations, les soupçons, les hypothèses accusatrices et tout le diable et son train. Comme simple exemple de l’intervention de l’intuition dont nous revendiquons la responsabilité, définir le formidable mouvement spontané, populaire, etc., baptisé Je suis Charlie et qui ne durera que le temps d’un instant comme un réflexe de dépense de la “liberté d’expression” est une pensée extraordinairement primaire, faite pour être abandonnée demain matin, d’autant plus devant l’évidence chaque jour criante que la “liberté d’expression” n’a, en France d’aujourd’hui et dans le bloc BAO, quasiment aucune existence significative sinon dans les réseaux quasi-clandestins mais à l’énorme influence que forme l’internet. Pourtant ce “formidable mouvement Je suis Charlie” a existé et existe encore, et il échoit à l’intuition, dans le sens plus large que nous revendiquions, d’en donner une explication ; et ce mouvement devient alors, bien évidemment, et aussi bien dans sa très probable brièveté, un formidable spasme d’une psychologie affreusement dépressive ; une expression inconsciente et fulgurante de la terrifiante angoisse, de la terrible désespérance de l’absence de structures et de références ; de l’épouvantable solitude privée de sens et privée d’essence où le citoyen devenu individu a été projeté par la surpuissante déstructurante et dissolvante du Système.

C’est de cette façon, par de telles attaques d’interprétation, que la bataille de la communication peut être menée par l’antiSystème. L’on comprend alors le rôle fondamental de l’intuition, – et le risque tout aussi fondamental d’erreur(s) qu’il porte, – mais à cet égard, c’est le cas de l’écrire, “qui ne risque rien n’a rien”... C’est-à-dire que celui-là, “qui ne risque rien...”, a moins que rien en vérité : sans cette prise de risque de la pensée déchaînée des tabous d’une raison dont on sait depuis longtemps le degré de subversion complet, il n’a que la dérive-Système vers l’entropisation.


Mis en ligne le 9 janvier 2015 à 14H33

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