Inclusion : Philippe Grasset et notre contre-civilisation

Les carnets de Nicolas Bonnal

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Inclusion : Philippe Grasset et notre contre-civilisation

Ce texte sur le dernier livre de Philippe Grasset ne sera pas un article ; j’en suis de toute manière bien incapable. Le livre de PhG est le plus important paru depuis des décennies en France et il se comparera à Debord ou aux meilleurs Baudrillard. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit.

Ce dont il s’agit c’est de sauver son âme du Titanic glacé qu’est devenu notre civilisation ; Titanic si glacé qu’il n’a plus besoin de couler. Il faut chauffer les paroles dont a parlé Rabelais.

On commence par Hamlet.

Hamlet explique à Rosencrantz que le Danemark est une prison.

Then is the world one, répond l’autre pour une fois plus inspiré (Acte II, sc. 2).

Ce que Hamlet appelle The Distracted Globe (TDG), après avoir écouté le fantôme (I, 5), ce mot global donc, et toutes ses connotations néo-totalitaires, PhG en parle très bien, en parle extraordinairement à sa page 200 :

« La rotondité de la terre permet de suggérer que l’espace physique prend la forme d’un symbole de l’inéluctabilité de la modernité comme maîtrise du monde (on dira plus tard globalisation du monde, ce qui veut dire sous forme pléonastique globalisation du globe et confirme que le globe terre n’est pas seulement un phénomène physique, et qu’il est également le symbole à la fois de la maîtrise et de la fermeture du monde par la modernité). »

Mon dico Quicherat de 1899 nous éclairera : le globe désigne un essaim d’abeilles, une troupe de conjurés consensionis globus, chez mon Salluste, et même une escadre (globus navium). Ce globe est un escadron.

 PhG ajoute sur cette néo ou anti-civilisation née à la Renaissance :

« Avant même d’exister et de mériter son existence, notre « deuxième civilisation occidentale » est déjà créatrice de ce qu’elle juge être un nouveau récit de l’histoire du monde dont la conclusion, nécessairement paroxystique, lui appartient, et lui appartient au point qu’elle peut décider qu’il n’y a pas de conclusion ; par conséquent, n’entendant nullement se préparer à passer la plume du récit de sa propre histoire à la suivante – au contraire, il n’y aura pas de « civilisation suivante », - créatrice d’une histoire différente, bien entendu, et rien après en vérité la fin de l’histoire avec elle… »

Notre civilisation abolit l’histoire en remplaçant les civilisations par sa contre-civilisation. Le bilan est similaire chez Marx ou Debord. On est face à une usurpation gigantesque. Debord sur le spectacle :

«Son pouvoir apparaît déjà familier, comme s’il avait depuis toujours été là. Tous les usurpateurs ont voulu faire oublier qu’ils viennent d’arriver. »

Marx et son extraterrestre bourgeoisie :

« Sous peine de mort, elle force toutes les nations à adopter le mode bourgeois de production; elle les force à introduire chez elles ce qu'elle appelle civilisation, c'est-à-dire à devenir bourgeoises. En un mot, elle se façonne un monde à son image. »

C’est le choc des civilisations expliqué à de moins nuls !

PhG évoque le suprématisme anglo-saxon qui a imposé sa technoscience à la planète. Et il infère que cette logique de suprématie raciale, dont Toynbee fait mine de s’excuser, se transfère à un périlleux domaine :

« Le suprématisme qui s’est emparé des psychologies anglo-saxonnes à partir des années 1945 est l’enfant incontestable et direct du système du technologique, une affirmation de supériorité fondée sur une sorte de puissance intrinsèque de la technologie, quelque chose qui est exsudé par le Système, qui est accouché par lui, qui impose sa loi hégémonique, avatar ultime à prétention politique du déchainement de la Matière ». Le « racisme anglo-saxon », désigné par nous comme une catégorie spécifique de la sociologie de la culture, etc., n’est qu’un brouet préparatoire… »

Le monde d’Alpha ville sera celui de la cybernétique à visage humain.

PhG ajoute à propos de l’entrée en matière de notre modernité matricielle, cafardeuse et industrielle (car un gros spleen se développe avec) :

« Derrière ce masque, qui pourrait deviner cette dictature de la Matière, sinon quelques esprits échappant au carnage, - disons les Happy Few ? Epouvanté, Stendhal entend cette phrase terrible du nommé Gouhier : « les Lumières, c’est désormais l’industrie » - lui, qui a bien compris, sonne le ralliement des Happy Few avec le tocsin dont il dispose, c’est-à-dire sa littérature. »

La civilisation des Lumières c’est la civilisation des ampoules et du clignotant.

Que cette machine tourne à vide est une idée ancienne, que notre PhG trouve dans un texte de Benjamin Constant :

« Tout à présent se trouve fait dans un but qui n’existe plus, et que nous, en particulier nous sentons destinés à quelque chose dont nous n’avons aucune idée ; nous sommes des montres où il n’y aurait point de cadran, et dont les rouages, doués d’intelligence, tourneraient jusqu’à ce qu’ils fussent usés, sans savoir pourquoi et se disant toujours : puisque je tourne, j’ai donc un but. »

Cette deuxième civilisation occidentale, ou contre-civilisation est implacable, « quelque chose qui n’a ni précédent, ni équivalent, et qui entend n’avoir jamais d’imitateur puisqu’avec lui devrait se clore l’histoire du monde. »

Henri de Man écrivait dans un esprit bien proche :

« On ne saurait entendre par posthistoire la léthargie d'une civilisation dont la force vitale est éteinte, mais l'entrée dans une phase du destin du monde qui ne s'insère plus dans le cadre de l'histoire, parce que les rapports que l'on peut ailleurs historiquement établir entre les causes et les effets font défaut. »

PhG ajoute que le christianisme fait partie de la modernité, qu’il s’est voulu savant, progressiste, libéral, tolérant, qu’il a rien à opposer au monde actuel, et que d’ailleurs il n’a rien opposé (à part quelques textes délirants contre les maçons) : « le destin malheureux et fautif du christianisme doit finir par trouver sa place dans l’arrangement général des choses et du monde. »

Mieux, « le christianisme a trahi les anciens et ses origines, installant un déviation catastrophique et unique dans l’histoire du monde, unique en tout cas pour le cycle en cours… Tant pis pour lui. »

Parfois impitoyable (en apparence seulement), Grasset évoque « la déroute complète des religions monothéistes. » Il était temps.

Chesterton lui donne raison naïvement dans son anglais simplifié de propagande :

“First it must be remembered that the Church is always in advance of the world.

St. Thomas was an internationalist before all our internationalists; St. Joan was a nationalist almost before there were nations; the Christian social reform was in full activity before any of these quarrels of Fascists and Bolshevists appeared.”

Le christianisme sera toujours moderne et d’avant-garde ! Dont acte. Son suicide actuel reflète celui de la civilisation. Et nous qui avions tant rêvé d’un Christ différent…

Le déclin de l’esprit, pour PhG, est clairement lié à la technologie et au développement de l’imprimerie. Elle est le conspirateur Freston du Quichotte, le grand falsificateur du monde. Le monde va devenir un tigre de papier.

Cette imprimerie, qui développe dans ses pamphlets incalculables les fanatismes et les tueries incessantes de deux siècles ou plus de guerre de religion, permet d’imprimer des faux billets pour les financer – car tous les billets sont faux, et nous l’avons vu avec le deuxième Faust de Goethe. Joignons-y la multiplication de la dette publique, via la banque d’Angleterre et ses copies, phénomène aussi souligné par Karl Marx (livre VIII du Capital), puisqu’il fera confondre la dette publique avec la richesse. La Fed et la dette publique financeront surtout les guerres mondiales interminables, comme l’observe Alain Soral dans son beau livre sur l’empire.

« De même et au-delà à partir de l’imprimerie et grâce à l’imprimerie, apparaît d’une façon embryonnaire mais déjà prometteuse la possibilité d’un développement galopant de tout l’apparat de mystification et d’inversion systématique des productions du système de a communication, de toute cette machinerie d’abaissement de l’être, de déstructuration des esprits, de dissolution de l’âme. »

PhG insiste à cet égard sur le persiflage, les mazarinades et le rôle des pamphlets et libelles dans la grande entreprise d’épuisement de la psychologie dont on sait qu’elle prépare les révolutions, le tournant de la fin du XVIIIe siècle et le « déchaînement de la Matière » qui est l’ouverture à l’intrusion du Mal… »

Dégradation des mœurs, de la pensée et puis du style aussi (pauvre Sade, pauvre Restif), avant le sublime redressement de Chateaubriand et des aristocrates romantiques. Tout est dans les lettres persanes, comme nous l’avons précédemment indiqué : le pape en vieille idole, le roi en faux imprimeur, le persan en icone culturelle polychrome !

On laisse à nos lecteurs le soin de découvrir chez Philippe Grasset les ressources intérieures à développer pour assurer un salut personnel dans le Titanic moral de cette civilisation – Anthony Hopkins joue avec le mot-valise syphilisation dans le Dracula de Coppola.

« Il faut être dissident, et la dissidence n’est pas une matière admise à l’université ; dans le monde convenu de nos élites, dans les salons où se décident le sort des grandes entreprises ; dans cette époque de « cauchemar climatisé » (Miller) et privée de toute hauteur de gloire de l’esprit, cette époque où mon cœur saigne et où mon âme poétique est le rempart ultime qui me garde de l’abîme où l’on chute. »

Bibliographie

 

Grasset (Philippe) – La grâce de l’histoire – le deuxième cercle (éditions mols)

Céline – Voyage au bout de l’ennui

Chesterton – The well and the shallows

Ciremya – Les identités secrètes du capitaine Nemo

Debord – Commentaires sur la société du spectacle

De Man (Henri) – L’ère des masses

Marx – Livre VIII du capital ; le manifeste communiste

Soral (Alain) – Comprendre l’empire

 

 

Filmographie

Alphaville (Godard)

2001 : l’odyssée de l’espace

Dracula (de Coppola)

Jour de fête (Tati)

La beauté du diable (René Clair)

Play time (Tati)

Prometheus (de Ridley Scott)

 

 

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