Hitchcock et le message populiste de la femme traditionnelle

Les Carnets de Nicolas Bonnal

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Hitchcock et le message populiste de la femme traditionnelle

Philippe Grasset a récemment évoqué le tournant populiste de l’électorat européen. Je ne me fais aucune une illusion sur les débouchés politiques ultérieurs de ce tournant, mais je me suis complu à évoquer, dans mon livre sur Hitchcock, un discret message populiste distillé par petites pincées par le maître, et en général bien sournoisement ignoré par les critiques.

Parlons de fenêtre sur cour, et oublions la vision triviale de la femme vamp ou fatale. Ici la vraie femme est celle qui travaille et raisonne bien, pas celle qui se pomponne pour séduire ; mais qui peut s’amender. Car tout ce fascinant film en effet évoque le tournant de Grace Kelly qui passe du grade de modèle à celui de grande héroïne hitchcockienne…

Fenêtre sur courest un des films les plus agréables du monde, un film sur la curiosité – et la curiosité facile, visuelle encore. Mais c’est aussi un film sur la télé-vision (voir à distance ce qui se passe dans le monde ici dans le décor d’en face), sur le voyeurisme (Peeping Tom, on y reviendra), et sur le gossip, le bavardage routinier sur les voisins et les prochains. De ce fait c’est un film sur la routine humaine.

 Le but du film est de contraindre un personnage à épouser sa belle trop négligée, en amenant cette belle dans son fantasme – l’aventure mortifère (et donc enfin un peu passionnante) du palier d’en face. On n’est pas loin des trente-neuf marches, d’une femme disparait, sauf qu’ici l’immeuble remplace le train.Le meurtre ou la disparition deviennent le moyen de s’intéresser à un monde ennuyeux.C’est l’agence de l’aventure et de l’inattendu du cher Chesterton, dans le club des métiers bizarres (bizarrement d’ailleurs Donald Spoto semble s’intéresser plus à Chesterton que le maître). Le film consacre une star immense, de plus en plus belle (James Stewart) et deux femmes : le mannequin qu’il épousera à reculons et sa masseuse qui le pousse à l’épouser ! Pour le reste c’est parfois un extraordinaire film muet. Mais on va parler du rôle de la petite masseuse, qui est un de nos personnages hitchcockiens préférés. Ajoutons que Thelma Ritter est une voleuse de scène née et qu’elle est aussi extraordinaire dans les misfits (les désaxés) de John Huston.

Les petites gens ont un rôle à jouer chez Hitchcock, surtout les femmes de ménage, souvent plus observatrices que les « maîtres », qu’elles ont vite fait de dénoncer sans le savoir, comme dans la corde, où Mrs Wilson titille James Stewart avant de lui remettre par erreur le chapeau de la victime du beau couple d’assassins LGBT (voyez mon chapitre sur cette affaire réelle). Elle n’a cessé avant de lui dire combien l’attitude des deux jeunes gens avait été suspecte toute la matinée (ils avaient dérangé sa table et profané son ordre de femme de méninges). Et cette digne petite dame a plus de caractère et de lucidité que tous les autres convives réunis.

Dans fenêtre sur courla masseuse à tête de femme de ménage, la travailleuse manuelle, n’est même pas un adjuvant, c’est un protagoniste à part entière, plus que le policier ou l’inquiétant voisin-assassin ; et Thelma Ritter siège aux côtés de Grace Kelly au générique. 

Elle arrive la poche pleine de reproches, comme souvent ce genre de femmes. James Stewart se soigne mal, il ne sait pas se tenir au lit et reste sur son fauteuil roulant… Ensuite elle voit qu’il passe son temps à « espionner » les voisins et elle l’accuse de devenir un Peeping Tom, un voyeur, et elle ajoute même : nous devenons une population de voyeurs (en 1960, Michael Powell, ancien assistant de Hitchcock réalisera son prodigieuxPeeping Tom). Les gens ne veulent plus vivre, ils matent et regardent. Car le film d’Hitchcock traite de très inhumaine condition : nous passons notre temps (neuf heures) devant la télé, devant l’ordinateur, à voir, à regarder. Et comme tout le film évoque la difficulté d’intervenir dans le spectacle (voir la vaine défense à coups de flash au lieu d’utiliser un meuble, une chaise, on ne sait quoi), on va citer un peu de Guy Debord :

« Là où le monde réel se change en simples images, les simples images deviennent des êtres réels, et les motivations efficientes d’un comportement hypnotique. Le spectacle, comme tendance à faire voir par différentes médiations spécialisées le monde qui n’est plus directement saisissable, trouve normalement dans la vue le sens humain privilégié qui fut à d’autres époques le toucher ; le sens le plus abstrait, et le plus mystifiable, correspond à l’abstraction généralisée de la société actuelle.Mais le spectacle n’est pas identifiable au simple regard, même combiné à l’écoute. Il est ce qui échappe à l’activité des hommes, à la reconsidération et à la correction de leur œuvre. Il est le contraire du dialogue. »

Ensuite Stella (la masseuse) va philosopher sur ses propres intuitions féminines et regretter sa vocation : elle aurait dû être gitane (gypsie) et prévoir le futur.  Elle évoque la crise de 29 et les dures douleurs de son client, grand patron alors de la General Motors, qui prévoyait le désastre ! Et pendant toute leur conversation, James Stewart se montre moqueur ou indifférent, une rien méprisant même.

Stella dit ce qu’elle a à dire (makes her point) : elle smell trouble, elle sent les problèmes, elle annonce les souffrances à venir pour le pauvre James Stewart trop curieux, trop voyeur et surtout immobilisé, paralysé, rendu impuissant (et encore plus impuissant à la fin du film avec deux jambes dans le plâtre !). James Stewart recherche du troubleet il va en trouver...

Stella va loin car elle décrit les supplices réservés jadis aux Peeping Tom : on vous retirait les yeux avec une tenaille chauffée à blanc. Elle transmet son angoisse au spectateur plus qu’au trop ennuyé et sarcastique James Stewart qui recherche du « trouble ». Elle prévoit aussi les problèmes juridiques, le procès et une peine de prison de trois ans à la prison de Dannamora ! C’est la presque la sorcière de Macbeth avec ses prédictions méphitiques.

Mais Stella n’est pas une sorcière, Stella est une brave femme, une femme du peuple, qui défend le petit monde traditionnel en passe de disparaître sous les assauts de notre destructrice modernité.
Pour elle on doit s’aimer sans compliquer et sans intelligence… Notre philosophe réactionnaire ajoute que rien n’a créé à l’humanité autant de problèmes que l’intelligence ! C’est presque l’Ecclésiaste : « celui qui augmente son savoir augmente sa douleur ».

Stella se moque ensuite duprogrès émotionneldont se targue le paresseux James Stewart et elle se moque d’un mariage moderne qui repose sur les livres, les mots à quatre syllabes et la psychanalyse mutuelle (Hitchcock se moque-t-il de ses excitants films psychanalytiques des années quarante, les remet-il en cause intellectuellement ?). Dans le script du maître, elle ajoute même qu’un de ses voisins crétins a renoncé à son adorable fiancée car elle n’avait pas bien répondu aux questions d’un quiz matrimonial.

Le monde moderne (remarquez que Lao Tsé ou Salomon pensaient déjà de même)  repose sur des normes, des examens, des contrôles, des expertises et il nous gâche la vie et les sentiments. C’est là le message de la masseuse Stella pour qui seule compte l’intensité du sentiment amoureux, pas les différences socio-culturelles comme on dit. Un peu de Tocqueville ?

« …le souverain étend ses bras sur la société tout entière ; il en couvre la surface d’un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes, à travers lesquelles les esprits les plus originaux et les âmes les plus vigoureuses ne sauraient se faire jour pour dépasser la foule ; il ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige… »

Ortega Y Gasset remarquera que l’omniprésente intervention de l’Etat (relisez mon texte sur Ortega ici) fait baisser la natalité en occident.

Le passage pour nous est extraordinaire. Stella offre son message populiste, enraciné et réactionnaire. D’autre part, elle pousse au mariage, un mariage sans réflexion, pour paraphraser Billy Wilder. Enfin c’est une sibylle et elle annonce les problèmes à venir de James Stewart. Voilà pourquoi elle est certainement le personnage le plus saillant du film, le porte-parole sans doute d’Hitchcock qui ne la caricature même pas ; enfin, au dernier moment, elle participe à l’effort de guerre du personnage. Elle entre dans la danse mais d’une façon vertueuse, pas parce qu’elle devient une voyeuse, mais parce qu’elle cherche aussi à dénoncer un crime et poursuivre un meurtrier.

Quant à Grace Kelly, elle cherche à la fin du film à s’adapter, via un livre, au prochain et comique voyage himalayen  de son promis, avant de replonger le nez dans son magazine de mode. Le film se termine aussi par un regard réconforté de la belle sur les plâtres de James Stewart, qui promettent une longue immobilisation et une possible modification de sa vocation de photographe voyageur.

Finissons par un rappel.

Le même type de personnage féminin à ne sous-estimer sous aucun prétexte, se retrouve dans le film apocalyptique, proche d’orange mécanique en fait, Frenzy, qui consacre la disparition de l’Angleterre que nous aimions, celle de Tolkien, Chesterton et Vaughan Williams. C’est la femme du policier, qui lui sert des plats « à dégouter les hippopotames » (Léon Bloy), et en français s’il vous plait, mais qui est en même temps capable de lui démonter tout son argumentaire et son raisonnement en l’aiguillant loin du faux coupable. Aux antipodes de la riche veuve, de la pin-up branchée ou de la femme fatale, la femme saine et traditionnelle vit encore.La cuisine, même mauvaise, qu’elle pratique lui vide moins le cerveau que l’actu en bandeau et les magazines…

 

 

Sources

Nicolas Bonnal – Hitchcock et la condition féminine (Amazon.fr), la damnation des stars

Guy Debord – La société du spectacle (Gallimard)

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