État de siège : la Syrie ou le Mexique ?

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État de siège : la Syrie ou le Mexique ?

Hier, les pressions nouvelles qui se font sentir sur la frontière Sud des USA, avec une ou des “caravanes” de migrants essentiellement venues de pays au Sud du Mexique (le Honduras notamment) et se dirigeant vers les USA, ont précipité la crise de l’immigration aux USA vers une situation d’état d’urgence, dans tous les cas du point de vue de la communication. Soutenu par le personnel actuel (Police des Frontières, forces anti-drogue, etc.) qui se sont exprimés par sondages, Trump se déchaîne dans son style habituel de communication selon trois axes :

• Une évolution rapide en cours avec des entretiens avec le secrétaire à la défense Mattis pour que les forces armées prennent officiellement en charge le contrôle de la frontière en attendant que soit mis en place le fameux “Mur” promis par Trump durant sa campagne électorale, et dont la construction est pour l’instant au point mort au Congrès (qui détient le pouvoir financier en l'occurrence).

• Un appel au Congrès, justement, de la part de Trump pour qu’il agisse promptement, notamment pour le “Mur”. Tweet de Trump hier : « La Grande Caravane des migrants du Honduras, en train de traverser le Mexique et se dirigeant vers notre frontière sans protection légale sérieuse, devrait être arrêtée avant d'y arriver. La vache à lait de L'ALENA doit être mise en cause, tout comme l’aide étrangère au Honduras et aux pays qui permettent cela. Le Congrès DOIT AGIR MAINTENANT ! »

• Comme on le lit également dans ce tweet, il y aussi la mise en cause de l’accord ALENA (NAFTA) pour faire pression sur le Mexique, pour que ce pays intervienne contre ce flux migratoire. Mais le Mexique, très hostile à Trump et en pleine campagne présidentielle, a une attitude complètement négative. La “caravane” compterait 1 500 migrants, mais l’on soupçonne chez les activistes pro-Trump que ce décompte est très fortement minoré d’une part, qu’il y a plus d’une “caravane” d’autre part. Le Mexique a annoncé qu’il était intervenu pour renvoyer autour de 400 migrants dans leur pays, mais qu’il n’interviendrait plus désormais, que cette affaire concerne les USA seuls. Son argument est que ce genre d’événements survient chaque année depuis 2010 à la période des Pâques, qu’il se dissout souvent avant la frontière et que les USA s’en sont toujours arrangés. (Cette idée correspondant justement à la politique laxiste d’Obama, qui est l’un des principaux reproches que Trump fait à son prédécesseur.)

Bien entendu, le plus important dans ces divers évènements, du point de vue de la situation politique à Washington, c’est l’appel à l’armée. L’idée même n’est pas nouvelle ; on peut même dire d’une façon métaphorique qu’elle n’a jamais été “nouvelle” comme si le voisinage Mexique-USA impliquait une hostilité larvée venue essentiellement de la poussée expansionniste constante des USA. Les deux pays se sont souvent trouvés opposés, parfois à partir de conflits ouverts (1847, 1916), toujours du fait des USA bien entendu, avec des incursions temporaires sur le territoire mexicain, – et, en 1847-48, un traité de paix qui permit aux USA d’annexer des territoires très importants, sur sa ceinture Sud, du Nouveau-Mexique à la Californie. Aujourd’hui, le cas est non seulement différent, il est quasiment inverse, avec aux USA la sensation d’une “invasion” migratoire facilitée par le Mexique. Ce n’est pas pour rien que les activistes mexicains parlent de Reconquista, – mot évident emprunté à la reconquête au Moyen-Âge par les chrétiens des territoires ibériques annexés par les Maures.

Dans la période récente, le Mexique a été plutôt perçu comme un facteur de troubles du fait de l’extraordinaire développement des pouvoirs criminels parallèles (cartels de la drogue) et de l’instabilité intérieure, ces deux caractères pouvant être transférés vers la ceinture méridionale des USA. En 2008-2009, les planificateurs du Pentagone considéraient le Mexique comme le pays le plus dangereusement instable au monde avec le Pakistan, et d’une particulière préoccupation en raison de sa proximité des USA. Nous écrivions le 10 janvier 2009 : « Les planificateurs du Pentagone placent désormais dans une appréciation similaire le Mexique et le Pakistan, parmi les grands pays qui pourraient connaître un effondrement de l’Etat avec les troubles qui s’ensuivraient. C’est une évaluation particulièrement significative dans la gravité qu’envisage le Pentagone, et particulièrement significative en raison bien entendu de la position qu’occupe le Mexique par rapport aux USA. »

Aujourd’hui, la cause de la préoccupation s’est complètement modifiée, même si les modalités restent similaires. Les politiques incroyablement laxistes de GW Bush (par désintérêt) et d’Obama (par idéologie sociétale-progressiste) ont transformé la “crise mexicaine” des USA en un des facteurs essentiels de la “crise d’identité” des USA, des Américains et même de l’américanisme. Cela explique que les réactions, surtout avec un Trump qui a fait de cette question son cheval de bataille, sont beaucoup plus vives. 

Ces dernières années, quelques éléments de l’armée sont intervenus sur la frontière Sud dans diverses missions ponctuelles, mais sans jamais considérer ce “front” comme essentiel ni stratégique malgré nombre d’études allant dans ce sens. Cette fois, toujours à cause de la pétulance d’un Trump mais également de l’actualisation aiguë de la question de l’immigration et des diverses problématiques qui lui sont liées, les choses pourraient prendre une orientation différente. La question est en effet de savoir si Trump va réussir à imposer aux militaires la crise de l’immigration, et donc la crise à la frontière mexicaine, comme une priorité stratégique fondamentale.

... Et alors se poserait la question des moyens. Assurer l’étanchéité de la frontière (plus de 3 500 kilomètres) en attendant le “Mur”, comme le ferait en théorie le “Mur”, suppose des équipements et un personnel considérable, avec un contingent de soldats se comptant en dizaines, voire en centaines de milliers d’hommes. Il faudrait envisager des mesures extrêmes, c’est-à-dire l’appoint des Gardes Nationales des États concernés et le rappel de réservistes, en plus de ponctions à faire sur des unités actuellement déployées sur les théâtres d’opération extérieurs, – d’ailleurs, des unités de la Garde Nationale sont régulièrement déployées sur des théâtres extérieurs... C’est-à-dire, déployées dans ces espèces de “guerres” extérieures sans nombre, qui sont au centre d’un débat souterrain, qu’il est quasiment impensable d’ouvrir à Washington même, mais qui figura également au centre des préoccupations du candidat Trump. 

(Pour avoir une idée du volume des forces nécessaires, on peut se reporter à un mémorandum de février 2017 du général Kelly, actuel directeur de cabinet de Trump et alors secrétaire du département de la sécurité intérieure. Il proposait de déployer 100 000 hommes, membres notamment des Gardes Nationales de Texas et de Californie, pour réaliser l’expulsion des immigrants illégaux. Cette mesure impliquait alors, – problème supplémentaire dans cette crise, – une action jusqu’à des arrestations des autorités de villes ou d’États dits-“sanctuaires”, c’est-à-dire refusant d’appliquer les lois fédérales sur l’expulsion des immigrants illégaux. Ce qu’envisage Trump est notablement plus importants puisque la mission de l’expulsion des illégaux, qui reste à faire bien entendu, est largement dépassée en importance par la sécurisation de la frontière face à l’entrée des illégaux.)

Cette soudaine hypothèse d’un déploiement de l’armée US sur la frontière mexicaine s’impose symboliquement au moment où Trump vient d’annoncer la nécessité du retrait des troupes US de Syrie, au milieu d’un concert de protestation des milieu bellicistes, globalistes et DeepState réunis... Ce court article d’Infowars.com du 3 avril 2018 est exemplaire du genre de réflexion que suscite la situation :

« Peu de temps après qu’il ait annoncé qu’il voulait ramener les troupes US de Syrie, le président a dit qu'il placerait et maintiendrait des forces armées déployées à la frontière américaine, “jusqu'à ce que nous puissions avoir un mur et une sécurité appropriée”. “J'ai parlé avec le général Mattis. Nous allons faire des choses avec le moyen des forces armées”, a-t-il déclaré mardi. “Jusqu'à ce que nous puissions avoir un mur et une sécurité adéquate, nous allons verrouiller notre frontière avec l'armée.”

» La décision est une réponse à la fois à la nouvelle de la caravane de migrants en marche à travers le Mexique vers la frontière des Etats-Unis, et aux démocrates du Congrès qui bloquent tout progrès sur un mur frontalier. Déployer l'armée à la frontière est un “grand pas en avant”, a déclaré le président. “Nous n'avons vraiment pas fait cela avant, certainement pas beaucoup dans ce sens”, a-t-il ajouté.

» Plus tôt le président a annoncé qu'il retirait des troupes de la Syrie, ce qui signale un changement radical de la politique de Bush / Obama pour déployer des troupes partout dans le monde tout en ignorant la sécurité des frontières américaines. “Notre principale mission à cet égard était de nous débarrasser de Daech. Nous avons presque terminé cette tâche et nous allons prendre une décision très rapidement en coordination avec d'autres, quant à ce que nous ferons. L'Arabie Saoudite est très intéressée par notre décision”, a déclaréTrump mardi matin. “Je veux que nous nous en allions. Je veux ramener nos troupes dans notre pays.” »

Comme on le lit dans cet article, Trump a réitéré sa volonté de retrait des forces US (2 000 hommes) de Syrie, invoquant même et assez curieusement l’appui de l’Arabie Saoudite apportée à cette mesure. Il n’est pas sûr que Trump, au cours de ses conversations avec Mohamad ben Salem (MbS) actuellement en tournée aux USA, ait bien compris la réaction de son interlocuteur.

En même temps, différentes nouvelles montrent qu’on est bien loin, en Syrie, d’amorcer un retrait US, en même temps que les conditions que connaissent ces forces se durcissentSouthfront.org annonce que deux nouvelles bases US commenceraient à être installées dans la zone kurde où se trouvent les forces US ; mais en même temps, des rumeurs non confirmées circulent selon lesquelles plusieurs attaques d’un nouveau type, de “guérilla” se disant elle-même ”hostile à l’occupation US”, auraient eu lieu contre des déploiement et des convois US, causant des pertes significatives (pertes, non confirmées, autour d’une vingtaine de tués). Ces différents éléments rendent encore plus tendu le débat sur le retrait des forces US de Syrie, et devrait permettre à Trump d’accentuer encore ses pressions sur les militaires pour un tel retrait.

Il faut rappeler que le Congrès a voté un budget annuel où une somme dérisoire est attribuée au lancement de la construction du “Mur” sur la frontière, alors qu’une somme énorme est allouée au Pentagone. La signature de la loi budgétaire par le président dans ces conditions a suscité de très fortes critiques de ses partisans contre lui, qui semblait laisser aller sans résistance le principal projet de sa candidature. Mis ainsi en mauvaise posture, Trump a riposté en affirmant que l’importance considérable de l’augmentation du budget militaire donnait au Pentagone les moyens de prendre à sa charge la construction du “Mur”, – ce qui, dans son style, constituait l’amorce d’un ordre présidentiel confiant cette tâche au Pentagone. La pirouette n'est pas malhabile, le Pentagone étant une forteresse imprenable et bourrée de fric incontrôlable, y compris par le Congrès ; il suffit donc de convaincre le Pentagone, ce qui n'est pas une tâche aisée. Il est fort probable que Trump en a parlé à Mattis, lors de l’entretien évoqué à propos de la militarisation de la frontière Sud.

La démarche de Trump tend à militariser complètement la crise de l’immigration sur la frontière Sud, c’est-à-dire à impliquer complètement le Pentagone dans une question qui peut être aussi bien considérée comme étant de sécurité intérieure autant que de sécurité extérieure. Parviendra-t-il à ses fins face à la puissante bureaucratie militaire ? Dans tous les cas, on voit bien avec en parallèle sa volonté de retirer les forces US de Syrie, qu’il tente d’accorder cette mission nationale urgente (l’immigration, la sécurité de la frontière Sud) avec une réduction progressive, sinon un abandon dans le domaine des multiples engagements extérieurs.

Où se trouve l’état de siège pour les USA : en Syrie ou sur la frontière mexicaine ? Cette question résume la stratégie de pouvoir de Trump, qui n’est sans doute pas réfléchie ni élaborée (ce n’est pas son genre), mais qui semblerait pouvoir naître de la pression des événement aussi bien que “de son instinct”. Le Pentagone impliqué dans la question de sécurité intérieure de l’immigration et de la frontière Sud, engendrerait une puissante force bureaucratique interne. Ainsi, au sein même du bras armé du Système qui produit l’aventurisme expansionniste extérieur pourrait naître l’affrontement entre cette tendance expansionniste extérieur et les nécessités de la sécurité intérieure.

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