Erdogan-Tillerson : Lost in Translation 

Bloc-Notes

   Forum

Il y a 2 commentaires associés à cet article. Vous pouvez les consulter et réagir à votre tour.

   Imprimer

Erdogan-Tillerson : Lost in Translation 

Jeudi et vendredi, il y a eu une rencontre impressionnante à Ankara. Le secrétaire d’État US Tillerson venait voir ses amis turcs pour tenter de remettre un peu d’huile dans les engrenages sans mettre trop d’huile sur le feu. Ces derniers temps, il a été question de désaccords brutaux entre les deux camps, à propos du différend kurde, et l’on est allé jusqu’à se menacer d’utiliser réciproquement mais contradictoirement la force quasiment en face-à-face, ce qui est original pour deux pays qui sont dans la même alliance collective (l’OTAN pour rappel).

Les résultats de ces entretiens semblent assez maigrelets, d’après les échos officiels et officieux. Nous résumerons la rencontre en annonçant d’ores et déjà qu’il y fut conclu “un accord pour signer plus tard un accord” et que, selon la dialectique-Tillerson, les relations entre la Turquie et les USA ont atteint “un petit peu un état de crise”.

• Jason Ditz, sur Antiwar.com, tente de décrire l’importante rencontre de jeudi, qui s’est fait à trois, entre Tillerson, Erdogan et son ministre des affaires étrangères, concernant la ville de Manbij, actuellement tenue par les Kurdes et que les Turcs voudraient investir ou contrôler, tandis que les USA préféreraient très nettement qu’ils ne le fassent pas. C’est au cours de cette rencontre que Tillerson et Erdogan ont conclu un accord pour négocier un autre accord, plus décisif, – “un accord pour signer un autre accord”, – et qu’en attendant il a été conclu que l’on ne se tirerait pas dessus les uns les autres, ce que personne des deux ne semble avoir voulu faire.

« Les discussions lors de la visite du secrétaire d'Etat, Rex Tillerson, en Turquie ont abouti à un accord concernant la ville de Manbij, tenue par les Kurdes. En attendant un nouvel accord, les Etats-Unis et la Turquie ont convenu de ne pas se battre directement autour et éventuellement de Manbij. [...] Ces dernières semaines, la Turquie avait en effet menacé d’attaquer les troupes américaines déployées dans la ville pour soutenir les Kurdes, et les responsables américains avaient suggéré qu’ils se battraient s’il le fallait contre les Turcs pour les empêcher d’investir la ville. Le nouvel accord est que les deux nations ne se battront pas [au moins jusqu’à ce nouvel accord promis], ce qui était peu probable de toutes les façons.

» Ce qui va arriver à Manbij n'est pas clair, car ils [Turquie et USA] ne sont d’accord sur à peu près rien ... »

• Concernant les relations Turquie-USA qui “ont atteint un petit peu un état de crise”, nous nous tournons vers WSWS.org qui a fait ce matin un rapport sur la visite de Tillerson et de ses divers cow-boys. Le ton général du rapport est évidemment très pessimiste, comme c’est l’habitude avec le site trotskiste, mais cette fois avec du grain à moudre tant les relations entre la Turquie et les USA sont d’une complexité considérable, égale au moins au nombre de leurs voltefaces sur le terrain, de leurs invasions et tentatives d’invasion, de leurs changements d’ennemis, de leurs trahisons, de leurs montages et autres simulacres, et ainsi de suite dans une valse tourbillonnante qui sollicite évidemment le concept de “tourbillon crisique”.

« Le secrétaire d'Etat américain Rex Tillerson a dévoilé vendredi un accord de principe avec son homologue turc, Mevlut Cavusoglu, après une réunion bilatérale à Ankara visant à combler les divergences. [...]

» Un mécanisme conjoint proposé pour résoudre les différends entre les deux pays est maigrelet pour ce qui concerne les détails, ni Tillerson ni Cavusoglu ne fournissant des informations sur le fonctionnement. Malgré la définition du partenariat américano-turc par Tillerson comme “une alliance éprouvée basée sur des intérêts communs et le respect mutuel”, Ankara et Washington sont de plus en plus opposés ces derniers mois et il est extrêmement douteux que cette dernière annonce change les choses.

» Comme l'a admis Tillerson lors de la conférence de presse, la relation de Washington avec Ankara avait atteint “un petit peu un point de crise”. Cavusoglu a été encore plus brutal. Il a blâmé les États-Unis pour avoir rompu leurs promesses et a déclaré aux journalistes présents que les deux pays doivent en finir en décidant de “combler leurs différends ou choisir chacun d’emprunter une voie différente”. »

• Pour une fois avisé, CNN a remarqué que la fameuse et importante conférence Tillerson-Erdogan du jeudi, d’une durée de trois heures, s’était donc passée à trois, avec le ministre des affaires étrangères turc Cavusoglu. Que manque-t-il à cette conférence ? Réponse très vite évidente : au moins un interprète. En effet, il apparaît rapidement que Cavusoglu est excellent bilingue (anglais et turc), donc qu’il a servi d’interprète à Erdogan. Mais non ! Il a aussi servi d’interprète à Tillerson... Certains jugent la chose un peu osée, audacieuse, voire imprudente et à la limite de la faute professionnelle grave, car l’interprète est dans ce cas, vis-à-vis de Tillerson, un peu juge et partie : il peut dire ou faire dire au secrétaire d’État US ce qu’il veut avec l’accord d’Erdogan, tandis que Tillerson ne peut compter sur personne de confiance pour avancer dans la discussion. L’absence de compte-rendu (de verbatim) dans ces conditions est également remarquable.

Un commentateur de CNN, lui-même ancien porte-parole de la Maison-Blanche, juge l’attitude de Tillerson extrêmement dangereuse, – et disons qu’on le comprend. Il fait la première hypothèse d’une “planification catastrophique” du département d’État (autrement dit, on a oublié d’amener un interprète avec soi, ou bien l’on a supposé que les Turcs, comme le reste du monde, n’avaient qu’à parler le langage anglo-américain qu’il importe de parler). L’autre hypothèse est une hyper-confiance en lui et dans le ministre turc de la part de la part de Tillerson, ce qui est qualifié par le commentateur de CNN de “naïveté”. (Tillerson a rapidement passé là-dessus en notant qu’il avait d’« excellentes relations de travail avec le ministre turc Cavusoglu. »)

 Sputnik-français résume, en français bien entendu et sans interprète, cette affaire d’interprète :

« Le secrétaire d'État américain, Rex Tillerson, a fait preuve de témérité au cours des pourparlers qu'il a eus avec Recep Tayyip Erdogan et le ministre des Affaires étrangères Mevlut Cavusoglu à Ankara et qui ont duré plus de trois heures, rapporte CNN. Comme le souligne le média, aucun sténographe ou interprète n'était présent lors de ses négociations. C'était le ministre turc des Affaires étrangères qui a assuré la traduction.

» Si la rencontre ne se déroule pas en anglais, c'est extrêmement téméraire de ne pas avoir avec soi un interprète du département d'État qui peut garantir que les propos de M. Tillerson sont traduits avec précision et avec les bonnes mises en relief”, a indiqué l'ancien porte-parole du département d'État américain, John Kirby, cité par la CNN. Selon lui, le refus de Rex Tillerson d'inviter un interprète à une telle entrevue témoigne soit d'un mauvais fonctionnement du département d'État [interprète oublié], soit d'une naïveté dangereuse de la part du haut fonctionnaire. »

 

Mis en ligne le 17 février 2018 à 19H56

Donations

Nous avons récolté 695 € sur 3000 €

faites un don