DIALOGUES-18 : Le Système, en dehors et en dedans

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DIALOGUES-18 : Le Système, en dehors et en dedans

Ce “DIALOGUE” aura une forme originale… Au lieu d’être une réponse ou un enchaînement au précédent, il prendra, avec l’accord de Jean-Paul Baquiast, le biais d’une réflexion de ce même Jean-Paul Baquiast, sur le Forum du 20 décembre 2010, du texte Faits & Commentaires du même 20 décembre 2010.

La cause de cette modification de procédure est à trouver notamment dans la rapidité des événements, qui rend difficile de fixer un propos cohérent qui puisse paraître satisfaisant en élevant un peu le point de vue par rapport aux soubresauts qui secouent l’actualité. Il a semblé que ce commentaire, qui rafraîchissait effectivement l’intervention précédente, permettait de faire progresser le “dialogue”…

Voici les propos de Jean-Paul Baquiast…

«Philippe Grasset pose ici une question qui est aussi celle des cosmologistes: si je suis inclus dans l'univers, comment puis-je espérer en sortir pour décrire cet univers de l'extérieur et à plus forte raison pour espérer construire (ou modéliser) un univers différent? Je dois dire qu'avec l'hypothèse que j'avais moi-même formulée, relative à l'existence de systèmes anthropotechniques qui nous incluent et nous déterminent, je me faisais à moi-même cette objection: comment, en tant qu'élément d'un système anthropotechnique tel que celui formé par des humains étroitement imbriquées dans les technologies de la communication (ce que Philippe Grasset qualifie de “matière déchaînée”), puis-je prendre assez de recul pour juger ce même système anthropotechnique? Il y aurait sans doute des réponses, mais il serait trop long d'en discuter ici.

»Concernant l'épisode CableGate, je peux volontiers admettre avec Philippe Grasset l'existence d'un Système global comprenant à la fois les Etats et les grands pouvoirs économiques d'un côté, d'un autre côté les activistes tels Assange tentant de pénétrer et diffuser leurs secrets. Mais dans cette hypothèse, il n'y a pas les mauvais d'un côté et les bons de l'autre. Les deux groupes de forces apparemment antagonistes se confortent les unes les autres. Les attaques des activistes peuvent laisser croire que les Etats sont pénétrables et ne sont donc pas aussi effrayants qu'ils apparaissent. A l'inverse, les contre-attaques des Etats à l'égard des activistes, au nom de l'autorité violée, renforcent les craintes que peuvent inspirer ces mêmes activistes aux défenseurs de l'ordre. Ceux qui attaquent et ceux qui défendent les Etats se trouvent donc simultanément encouragés. De ce fait le Système global qui les inclut en sort renforcé.

»Pour Philippe Grasset, ce résultat ne provient pas d'une volonté délibérée des Etats ou des activistes. Il provient de l'autoactivité d'un Système incapable de se représenter lui-même à lui-même et a fortiori de s'autopiloter. Il est “composé de multiples forces et sa conduite résulte, non d'une conspiration, mais de la dynamique due à ces forces (systèmes du technologisme et systèmes de la communication traduisant le ‘déchaînement de la matière’). Il n’y a pas de direction humaine, donc il n’y a pas de conspiration. Le réflexe du ’secret’ est de type pavlovien, il découle du fait évident que le Système étant par définition fermé et se voulant comme tel, il obture spontanément toutes les entrées et sorties possibles Il est constitué de forces publiques, privées, bureaucratiques, médiatiques, etc., qui, toutes sont au service de cette dynamique sans savoir quel est le but de cette dynamique, qui sont à la fois fascinées et entraînées par le seul fait de sa puissance (‘idéal de puissance’). Toutes ces forces et les Sapiens qui s’y trouvent ne sont pas mauvais en eux-mêmes, mais ils le deviennent dès lors qu’ils sont dans le Système”.

»Dans ces conditions, nous serions conduits, si nous acceptions ce point de vue “systémique”, à nous méfier tout autant des Etats que des activistes. Mais alors comment, étant nous-mêmes inclus dans ce Système, en sortir pour le juger voire pour envisager un système différent? En sortir consisterait à refuser de saisir les informations existantes et refuser d'en émettre nous mêmes de nouvelles, autrement dit à nous enfermer dans une sorte de cachot, entièrement coupé du monde. Il s'agirait d'un suicide que nous ne ferons pas. Il en résulte que si vous me demandiez ce que devrait être un Système différent de celui que nous critiquons tous ensemble dans nos rares instants de lucidité, je serais incapable de vous répondre.

»Il nous faudra vivre sans doute indéfiniment dans un monde comportant à la fois des Etats de plus en plus refermés sur eux-mêmes (ou pratiquant la contre information avec de gros moyens) et des activistes tels que WikiLeaks ou OpenLinks, dont d'ailleurs nous serons toujours tentés de nous demander “pour qui ils roulent”. Nous pourrons certes qualifier ce monde du terme de “leaky world”, mais ce ne sera pas nécessairement un compliment. Ce monde sera si “leaky” et fuyant que nous ne pourrons jamais rien y construire de solide, à supposer que nous entretenions encore cette ambition dérisoire.»

Notre delenda est Cartago

Je tenterais d’être le plus clair possible dans un propos dont je sais qu’il peut être considéré comme très audacieux voire déraisonnable, parce que la clarté facilite évidemment la compréhension des choses, même et surtout pour soi-même ; mais parce que, également, cette clarté doit être le reflet de la simplicité brutale de la situation selon ce que j’en perçois. La situation est claire parce qu’elle est simple et brutale, même si elle pourrait paraître extraordinaire à une pensée qui accorde la part essentielle et créatrice de l’esprit à la raison. Ce dernier point introduit le premier principe de mon intervention, qui est de ne pas accorder “la part essentielle et créatrice de l’esprit à la raison” mais de répondre, selon mon appréciation, à ce que j’estime être une intuition haute qui n’utilise la raison que comme outil. On pourrait, à ce point, s’exclamer à mon propos : “au fou !” ; ce à quoi je pourrais répondre : “montrez-le, simplement…” (que je suis fou), mais à la condition que ce ne soit pas avec “la part essentielle et créatrice de l’esprit [donnée] à la raison”, qui s’empresserait de dire : “qui ne raisonne pas comme moi est un fou”. Je rejette ce point de vue pour des raisons que je juge excellentes et contre un tel rejet l’on n’a aucun argument péremptoire sinon celui de l’anathème religieux. J’ai déjà dit pourquoi je n’accordais plus la moindre confiance à la raison humaine comme “part essentielle et créatrice de l’esprit”, puisque c’est contre la création maléfique à laquelle elle a contribué de toutes ses forces que nous luttons tous.

D’où le deuxième principe, qui concerne cette “création maléfique”, – disons le Système. Dans votre remarque, vous vous interrogez sur le fait de l’extrême difficulté de pouvoir sortir de ce Système pour l’examiner. Pour mon compte, mon observation sera très courte, en ceci qu’il me paraît inutile de s’attarder à cette démarche de l’examen du Système ; ma religion, – façon de parler, – est faite, et vite faite, car le temps presse. Là aussi, je l’ai écrit et récrit avec la plus grande clarté possible (voir, par exemple, “La source de tous les maux”). Je dis et je redis qu’il n’y a rien, par définition, de fondamental et de spécifique qui soit réformable dans lui, dans notre Système. Sa destruction, c’est notre delenda est Cartago. De ce deuxième principe, je déduis que le Système est une “chose en soi”, d’une immense puissance, qui n’a besoin d’aucun participant ou “collaborateur” fondamental pour contribuer à la formation de la substance de cette puissance, et notamment pas les sapiens, qui figurent dans la pièce comme des comparses, des acteurs de figuration et ainsi de suite, et des prisonniers bien sûr, – bref, qui ne sont rien de substantiel et ne peuvent par conséquent tenir aucun rôle substantiel dans le Système, – négligeables par définition, pouvant passer d’un côté ou de l’autre, taillables et corvéables à merci et ainsi de suite..

Il y a une multitude d’attitudes chez les sapiens qui défendent le Système, autant que chez ceux qui attaquent le Système. Ils le font tous au nom d’une infinité de raisons, conformistes, intéressées, idéologiques et religieuses, passionnelles et vaniteuses, etc. Pour ce qui est de l’appréciation critique du Système, je n’ai guère rencontré, dans les raisonnements généraux, dans les appréciations de combat, dans les prises de position politiques, l’argument suprarationnel ou métaphysique du Système, création maléfique de ce que je nomme pour mon compte “le déchaînement de la matière” et “la source de tous les maux”. Pour retrouver une logique acceptable dans ce cadre que je propose, il faut se hausser au niveau de la métaphysique et accepter les orientations de l’intuition haute. C’est ce que je fais, à mes risques et périls, mais aussi avec mes arguments contre lesquels la raison avec sa “part essentielle et créatrice” n'a, selon mon point de vue, nulle chose convaincante à m’offrir dans le spectacle du monde où sa responsabilité est si profondément engagée. (Dialogues : “Au fou !”, – “Montrez-le, simplement…”)

Du Système au “Système-en-soi”

Vous écrivez : «Les deux groupes de forces apparemment antagonistes se confortent les unes les autres. Les attaques des activistes peuvent laisser croire que les Etats sont pénétrables et ne sont donc pas aussi effrayants qu'ils apparaissent. A l'inverse, les contre-attaques des Etats à l'égard des activistes, au nom de l'autorité violée, renforcent les craintes que peuvent inspirer ces mêmes activistes aux défenseurs de l'ordre. Ceux qui attaquent et ceux qui défendent les Etats se trouvent donc simultanément encouragés. De ce fait le Système global qui les inclut en sort renforcé.»

Je comprends sans aucun doute votre logique mais j’ai pour ma part une autre perception, et une vision différente par conséquent. Il n’y a aucune logique générale, aucun “plan”, aucune construction dans les attaques des uns et les contre-attaques des autres. Chacun agit selon la logique interne de son groupe, sans réel souci de la réalité du Système si seulement il en a conscience, – Système, ou bien disons plus lourdement pour ce propos, “Système-en-soi”, pour bien le déterminer comme une chose absolument spécifique (devenue “absolument spécifique”) ; pourtant chacun est absolument et complètement influencé par ce Système-en-soi qui n’a aucune cohérence humaine, aucune logique humaine, qui répond en fait à l’impulsion de son énorme puissance née du “déchaînement de la matière”. C’est pourquoi, par exemple, je dis et ne cesse de répéter que les systèmes antiSystème se forment sans aucune conscience du fait, de la part de ceux qui en font partie. Rien ne peut être classé selon une logique de combat, en termes humains d’affrontement, comme si chaque côté avait un “plan”, une ambition tactique, une conquête à faire où installer de nouvelles ambitions ; et, de même, est-il si difficile de distinguer s’il y a vraiment, du point de vue humain, “un côté” contre “un autre côté”. Tout cela n’a guère d’importance en soi puisqu’il y a le Système-en-soi, qui règle tout, justifie tout, qui donne tout son sens aux choses en apparence absurdes ou vaines que nous faisons, et que ce Système-en-soi se suffit à lui-même pour utiliser éventuellement ces “choses en apparence absurdes ou vaines que nous faisons” contre lui-même, dans son processus d’autodestruction d’une énorme puissance…

Il est manifeste que si le Système avait pu suivre le conseil de William Kristol (voir le 4 décembre 2010 : «From now on, a policy of no comment about anything in any of these documents should be the absolute rule. No apologies, no complaints, no explanations, no excuses. No present or former government official should deign to discuss anything in these documents. No one in the executive branch should confirm or deny the accuracy of any document»), l’affaire WikiLeaks-Cablegate-Assange ne serait jamais devenue ce qu'elle est, son importance réduite dès le départ par l'influence énorme exercée par cette indifférence feinte du Système… Mais le Système a riposté  et il a fait de WikiLeaks une crise nommé Cablegate, dont la puissance est considérable et les effets encore à mesurer pendant longtemps. En déployant toute sa puissance, le Système ne s’est pas renforcé, il s’est encore affaibli en retournant sa puissance contre lui-même. Il nous a montré que c’est bien cela qu’il faut attaquer sans plan préconçu, en la provoquant, en défiant cette puissance pour la retourner contre elle, cette énorme puissance aveugle qui ne vit que pour se déchaîner aveuglément, et qui se déchaine aveuglément contre elle-même puisque l’occasion est bonne...

Tout se passe de la sorte, selon une gamme sans fin de sophistication. Si vous prenez la situation objective de la menace d’attaque contre l’Iran, qui est évidemment une offensive du Système (système de la communication et virtualisme dans ce cas, mais cela a autant de poids qu’en d’autres domaines), vous voyez bien que le Système ne cesse de s’y épuiser tout seul, sans qu’il importe de savoir s’il y aura attaque ou pas. Ce qu’il importe de savoir par contre, c’est, comme l’envisagent Flynt and Hillary Mann Leverett de la New American Foundation, (le 23 décembre 2010 sur Huffington.post), si le parti républicain ne va pas éclater sur cette question, – et dans ce cas, si je fais de Tea Party un “système antiSystème”, je ne le considère certainement pas comme un artefact politique se percevant comme anti-américaniste… («Interestingly, one of the few pockets of politically engaged people in the United States who are prepared to raise serious questions about the wisdom of another ill-conceived U.S. military adventure in the Middle East is found within the “Tea Party” movement… […] the Tea Party is, in fact, deeply divided on foreign policy…»)

Il n’y a aucune bataille rangée, ceux du Système contre les adversaires du Système. Il y a le Système-en-soi, et, autour, une multitude d’agitations dans tous les sens, des forces en action dans diverses directions, des intérêts divers, des manipulations, etc. ; la résultante évidente en est de plus en plus le grippage et les interférences terrifiantes dans le mécanisme du Système. L’on sait bien, ou l’on devrait le savoir après l’avoir observé, que les centres de pouvoir à l’intérieur du Système-en-soi sont aussi des concurrents entre eux, et parfois des concurrents jusqu’à la mort. Ces mêmes centres sont, seuls avec eux-mêmes, autodestructeurs. L’état proche de l’effondrement du Pentagone, et celui du JSF à l’intérieur du Pentagone, ne sont dus essentiellement à aucune attaque extérieure de quiconque. C’est cette logique d’agression avec effets indirects qu’il nous faut suivre, sans plus chercher avant ce qui viendra ensuite ; il faut le faire parce qu’il en va de l’ultime avatar de l’espèce.

…Ce qui nous conduit à votre remarque suivante.

L’effondrement du Système-en-soi nous donnera la clef de l’énigme

Vous vous posez la question : comment trouver une alternative au Système si nous ne pouvons sortir du Système ?

«Mais alors comment, étant nous-mêmes inclus dans ce Système, en sortir pour le juger voire pour envisager un système différent? En sortir consisterait à refuser de saisir les informations existantes et refuser d'en émettre nous mêmes de nouvelles, autrement dit à nous enfermer dans une sorte de cachot, entièrement coupé du monde. Il s'agirait d'un suicide que nous ne ferons pas. Il en résulte que si vous me demandiez ce que devrait être un Système différent de celui que nous critiquons tous ensemble dans nos rares instants de lucidité, je serais incapable de vous répondre.»

Nous sommes tous à l’intérieur du Système parce qu’aujourd’hui le Système est tout dans notre vie matérielle, dans l’organisation matérielle du monde, et, par conséquent, dans ce que ce matérialisme fait peser sur nos pensées. Cela est un fait qui justifie vos alarmes mais qui, paradoxalement, me conduit à des observations qui réduisent notablement l’importance de ces alarmes. Puisqu’il en est ainsi, puisque la Système-en-soi est tout, qu’il n’est que matière et matérialisme qui gouvernent absolument les pensées dominantes et impératives de notre civilisation, il est totalement inutile de songer à investiguer à son propos, à “le juger” comme vous dites, parce que l’évidence a déjà dicté le jugement objectif à cet égard. Ce Système-en-soi est le Mal-en-soi, et nul besoin de s’en éloigner pour le contempler et en juger ; au contraire, y rester, l’écouter, recueillir ses informations, trouver ses nombreux talons d’Achille de ses diverses tentacules, en user pour l’attaquer et l’attaquer encore.

Quant à chercher quelque chose à mettre à la place du Système-en-soi qui est tout, c’est non seulement une tâche impossible mais une tâche illogique. Le Système étant tout et ayant la puissance qu’on sait, tout ce que vous pourriez imaginer ne ferait qu’emprunter des éléments fondamentaux du Système, donc repartir sur une voie faussaire qui ne ferait que nous faire retomber sur une autre version du même Système. Il faut attendre que le Système parvienne à un état de délabrement et d’autodestruction telle qu’il accélère son effondrement par l’un ou l’autre événement décisif (bien entendu, je ne saurais dire lequel) qui, soudain, ménagerait une ouverture hors de son emprise. C’est lui, le Système-en-soi, qui, en s’effondrant, nous donnera la solution de l’énigme.

Ma conviction, que j’estime être née sous l’inspiration de l’intuition haute, est absolue à cet égard. La dégradation et l'effondrement du Système sont si rapides que de tels prolongements sont inéluctables. (Songez à la rapidité des choses : Pour 99% des commentateurs, l’arrivée d’Obama annonçait une certaine reprise en mains des affaires américanistes, centre et moteur du Système ; voyez la dégradation qu’Obama a amenée dans l’état du Système, en accélérant le travail de destruction de GW Bush…)

Il n’y a rien à perdre, hormis le pire.

Enfin, vous dites ceci (je souligne de gras le membre de phrase qui me paraît important, notamment pour mener à mon propos) :

«Il nous faudra vivre sans doute indéfiniment dans un monde comportant à la fois des Etats de plus en plus refermés sur eux-mêmes (ou pratiquant la contre information avec de gros moyens) et des activistes tels que WikiLeaks ou OpenLinks, dont d'ailleurs nous serons toujours tentés de nous demander “pour qui ils roulent”. Nous pourrons certes qualifier ce monde du terme de “leaky world”, mais ce ne sera pas nécessairement un compliment. Ce monde sera si “leaky” et fuyant que nous ne pourrons jamais rien y construire de solide, à supposer que nous entretenions encore cette ambition dérisoire.»

Il ne nous faut pas “vivre dans un monde”, fut-il “leaky”, parce que le fait est que nous vivons dans un Système-en-soi, incohérent pour l’entendement humain courant mais bien identifiable pour ce qu’il est, sans aucun doute par l’intuition haute. Il est nihiliste, il n’est mené que par sa dynamique de puissance, par l’omniprésence de la matière sur l’esprit, par tous les artifices possibles, y compris celui d’idées toutes faites pour justifier sa présence, son action et sa raison d’être. Peu importe qui dit quoi et qui fait quoi, qui dit vrai et qui ne dit pas vrai, l’essentiel est de distinguer ce qui porte des coups au Système-en-soi et accélère ses processus internes de dégradation, d’effondrement et d’autodestruction. Le Système-en-soi est la seule référence sûre, elle est celle du Mal, et tout ce qui va contre lui trouve ainsi sa justification.

Il ne s’agit pas d’une bataille politique, ou d’une bataille idéologique, il s’agit d’un bouleversement eschatologique qui engage la civilisation elle-même, et sans doute même plus encore. L’essentiel n’est pas de distinguer qui est l’ennemi et qui est l’ami, mais qui fait le plus de mal au Système-en-soi… Le JSF n’est pas mon “ami” et, politiquement, je souhaiterais sa chute ; mais je souhaite aussi, objectivement dirais-je, qu’ils poursuivent son développement (!) car la catastrophe à laquelle aboutira ce développement sera encore plus terrible demain qu’aujourd’hui, et plus terrible encore après-demain, menaçant d’y entraîner le Pentagone lui-même. Même chose pour l’Afghanistan : politiquement, nous réclamons tous le retrait, mais objectivement, je dirais même eschatologiquement, chaque jour passé là-bas accentue encore le processus de désagrégation et de désintégration du système…

Ce monde est “leaky” pour nous, – mais qu’importe “nous-mêmes” dans le monde, nos petites querelles de chapelles, nos débats sur ceci et sur cela... Ce qui nous importe, c’est le Système-en-soi et lui devient effectivement de moins en moins homogène, de plus en plus dissolu (dans le sens que sa structure matérialiste se dissout), à mesure que le monde devient de plus en plus “leaky”, parce que le Système-en-soi a besoin de structures solides pour conduire à terme sa mission de déstructuration totalitaire. Que nous ne construisions rien de solide pour l’instant n’importe pas puisque ce qui importe est que, lui, il se désolidifie ; pour nous, par l’évidence même, rien de solide ne peut se faire sur la chose en cours de désolidification…

Que pouvons-nous craindre de ce processus de désolidification ? Le désordre et le chaos ? L’ignorance et la sottise ? La misère et l’économisme déchaîné ? La tromperie et le virtualisme ? La bassesse et la médiocrité ? Le règne de la quantité (René Guénon) ?... Mais si nous nous considérons dans la perspective métahistorique et chronologique qui importe, nous n’avons, aujourd’hui, rien, absolument rien d’autre que ces diverses situations. En vérité, la formule n’a jamais été si juste : il n’y a rien à perdre, hormis le pire.

L’inévitable référence métaphysique

Mais tout cela n’est encore rien s’il n’y avait le reste, qui est une nécessaire tentative d’explication générale… Il faut en venir aux hypothèses concernant le “Système-en-soi”. Lui, ce n’est pas vraiment notre ennemi, comme s’il y avait guerre, soit une “guerre en dentelles” soit une “guerre révolutionnaire”, avec possibilité de victoire, d’armistice, d’arrangement ou de paix, comme s’il y avait affrontement avec un adversaire à notre mesure et chacun choisissant son camp, tout cela ordonné bien entendu par notre sacro-sainte raison humaine, chacun sachant qui est qui et comment vont les choses. Il s’agit de la matière ayant atteint une forme de sophistication suffisante pour animer une dynamique dévastatrice, qui semble posséder les attributs pour conduire cette dynamique, y compris une psychologie propre et une sorte d’autonomie, et qui menace effectivement la destruction par la déstructuration, jusqu’à l’entropie, de l’organisation de l’univers. Nous sommes définitivement sortis de l’histoire pour évoluer dans l’Histoire et dans sa dimension métahistorique, et être confrontés aux événements fondamentaux. Les définitions et les mesures courantes n’ont plus cours.

Encore une fois, je n’avance nulle preuve ni ne m’attache à la moindre démonstration, qui sont de peu d’intérêt pour moi dans une tâche d’analyse qui se sépare nécessairement du standard. Je vous parle sous l’empire de l’intuition haute, sans rien découvrir d’essentiel dans la situation du monde qui contrarie ce choix que j’ai fait et la perception qui en résulte. (“Au fou !”, – “Montrez-le, simplement…”)… Quel temps plus que le nôtre, je vous le demande, n’autorise, ne recommande, ne justifie cette sorte d’audace de la pensée, sinon n’y pousse absolument, – et quel signe le plus sûr à cet égard que la censure à la fois implicite et hystérique appliquée par le Système contre cette sorte d’audace de la pensée ? (Le système se fiche bien des pensées “ésotériques”, voire des substituts de religiosité mises au goût du jour postmodernistes, qui ne sont que des imitations évidemment faussaires des restes de la Tradition, mais nullement que vous l’attaquiez, lui, directement, avec des arguments échappant à l’empire du “déchaînement de la matière”, ou de son auxiliaire qu’est la raison humaine asservie par sa propre perversion… Cela s’appelle un exorcisme, et il le sait bien.) Enfin, et plus que tout, quelle voie autre que celle-là, celle de l’intuition haute, pour “sortir” du Système comme vous réclamez que l’on puisse faire, mais par le Haut bien entendu, pour pouvoir apprécier pour ce qu’elle est en vérité cette chose monstrueuse et voir ce confirmer le jugement porté sur elle.

Il est bien vrai que ma perception est bien que nous sommes sortis des normes de l’histoire selon la vision conventionnelle qu’en a la raison humaine, pour embrasser des conditions nouvelles. (Pas des conditions “surnaturelles”, non, je dis bien “nouvelles” ; “surnaturelles” impliquerait que nous prenions le terme “naturel” de référence selon les normes que notre raison dévoyée par la “matière déchaînée” nous impose, – et quant à moi, cette raison-là n’est plus ma référence, au spectacle du chaos de l’univers engendré par cette “matière déchaînée” avec elle, la raison, subvertie par cette “matière déchaînée”.) C’est pour cette raison que je ne cesse de mettre en avant ces diverses positions et ces divers arguments à l’encontre de cette raison humaine-là, telle qu’elle s’est dévoyée et dont la félonie est avérée, que je ne cesse de faire appel à ces références à la métaphysique qui peut elle seule élever le regard jusqu’à la rencontre de l’intuition haute, que je ne cesse de tenter d’éclairer le champ du politique à la lumière de ce que je pense être cette intuition haute. Si nous ne faisons pas cela dans notre vision générale de cette crise immense et sans précédent, notre raison humaine achèvera de se perdre dans sa perversion essentielle depuis les quelques siècles de la modernité, ou elle sombrera dans la folie, – ou les deux, certes, puisque l’un et l’autre s’équivalent.

Le “Système-en-soi”, – ou appelez-le autrement, y compris de son nom initial de “déchaînement de la matière”, – n’est en rien une création humaine ; il dépasse l’humain par conséquent, et c’est en fonction de cela que nous nous devons de l’apprécier. Il est la marque de la part sombre de l’univers, l’un des partis dans un affrontement décisif entre des forces elles-mêmes décisives dans l’histoire de l’univers. C’est à partir de tels cadres de références, sans chercher nécessairement à en juger plus précisément sur les constituants du phénomène pour éviter les querelles théologiques sur le “sexe des anges”, qu’il nous faut juger généralement de la situation dans son ensemble que nous connaissons dans ce temps métahistorique.

Philippe Grasset


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