Désordre à Washington, D.C.

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Désordre à Washington, D.C.


11 mai 2002 — Le désordre au sein de l'administration GW atteint un paroxysme. Ce désordre concerne la politique au Moyen-Orient, où les deux factions, les ultra-durs, comme Cheney et Rumsfeld, et les modérés autour de Colin Powell s'affrontent férocement. Le point central de la crise est que le président, GW, est incapable d'imposer une ligne, n'ayant au reste à ce sujet aucune appréciation personnelle et allant d'impression en influence, et d'influence en impression. (On commence à mesurer les conséquences d'un système politique qui propulse au pouvoir une équipe dont la tête a été choisie pour sa capacité supposée de représentation médiatique d'une politique générale décidée par d'autres, et une tête par conséquent sans aucune expérience, ni vision quelconque de politique. GW n'est pas fautif nécessairement, n'ayant eu aucune possibilité de se former, et pour l'instant incapable de nous montrer s'il est capable de se former. Il est ce qu'il est, c'est-à-dire sans la moindre possibilité ni capacité de tenir le rôle de président, — ce rôle étant : auditeur de ses conseillers, puis arbitre impératif de leurs querelles, puis homme d'une décision que plus personne ne pourrait contester.)

Les rapports qui nous sont faits sur la situation à Washington, notamment celui du Guardian du 9 mai, témoignent d'une situation exceptionnelle dans le sens de la confusion et du désordre. Petit exemple, selon le Guardian :

« The policy chaos has reached such a height that last week, when the secretary of state Colin Powell announced plans for a conference this summer, the White House quickly second-guessed his choice of words. ''Conference'' was a ''misnomer'' an official told a US newspaper. With the region in turmoil, and Ariel Sharon on the way to Washington, the Bush team had not only failed to agree on policy, they could not even agree on the vocabulary. In its indecision, the administration seems to have resorted to ambiguity. According to a senior official who briefed the press after Tuesday's Bush-Sharon meeting, the two leaders hardly mentioned Mr Arafat, focusing instead on the need for reform in the Palestinian Authority. It is possible that the Israeli prime minister, looking to lever as much as possible from the encounter to bolster his own agenda, could have taken this delicate choice of words and subject matter as a green light.

» Mr Powell, having been vilified countless times by pro-Israel hawks in the administration, also opted for bland ambivalence. He said he recognised ''how difficult it is with some of the parties who are there, some of the leaders who are out there and with this kind of violence and with responses that will come and acts of self-defence''. But he added: ''We cannot lose sight of the reality that a political solution, ultimately, is what will be required to bring this long-running crisis to an end.'' On the other hand, he added to the confusion by promising: ''We'll be discussing this with the Palestinian leaders and various elements of the Palestinian Authority in the days ahead,'' using the plural and carefully avoiding the Arafat name. »

Sur le fond, il n'y a rien de nouveau : il y a toujours eu une tendance “dure” et une tendance accommodante à Washington sur à peu près toutes les questions importantes de politique extérieure et de sécurité nationale. Rien de nouveau non plus qu'on retrouve en général la tendance dure au Pentagone, la tendance accommodante au State department. Rien de nouveau enfin dans le fait que ces deux tendances contradictoires exercent leurs pressions antagonistes de façon voyante sur le pouvoir de décision central. C'est dans la nature même de ce système américain, qui n'a pas de perception régalienne du bien public et par conséquent aucune perception d'une politique évidente, ce système où les grandes bureaucraties fonctionnent comme autant de groupes de pression et affirment leurs engagements naturels sous forme d'exigences politiques. Le seul moyen de maîtriser cette forme très particulière d'organisation est d'imposer une affirmation centrale, qui a le dernier mot et n'hésite jamais à le dire, et devant lequel, lorsque le dernier mot est dit, les groupes de pression doivent s'incliner. Jamais autant qu'aujourd'hui, à Washington, ce mécanisme fondamental n'a été aussi inexistant. Les exemples historiques souvent rappelés ces temps-ci, un peu pour se rassurer, comme l'exemple de l'administration Carter avec la tendance dure de Brzezinski (NSC) et la tendance accommodante de Vance et du département d'État (cette fois, le Pentagone de Harold Brown était plutôt neutre), n'ont rien de commun avec la situation présente. Carter avait mille fois plus de caractère que GW et si sa vision politique pouvait être critiquée et le fut souvent, et souvent à tort d'ailleurs, dans tous les cas il y avait une vision politique avec la décision qui vient avec.

Il n'y a aucun précédent d'un tel désordre dans le mécanisme d'une administration, avec comme résultat l'évidence d'une non-politique prenant la forme d'un désordre permanent, où les affirmations publiques évoluent au gré des pressions des groupes de pression, des pressions des alliés, des pressions des événements et ainsi de suite. Le fameux “empire” dont la force est si souvent célébrée, à Washington même et ailleurs, est aujourd'hui comme un énorme bateau ivre. C'est, de loin et même de très loin, le problème le plus grave qui se pose à l'organisation du monde et aux relations internationales. A côté de cela, on devrait commencer à comprendre ce qu'il faut penser de la grande Guerre contre le terrorisme qu'on nous promettait pour l'éternité il y a encore quelques semaines. La crise est américaine avant tout.