De l’illégitimité profonde de l’Empire

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De l’illégitimité profonde de l’Empire

3 novembre 2007 — Les USA sont-ils coupables de crimes de guerre au même titre que le Japon? Une réponse positive est donnée par un historien américain de grand renom, Harold Bix, Prix Pulitzer 2001 pour une biographie critique de l’empereur du Japon Hiro Hito, professeur à l’université de Binghamton, dans l’Etat de New York. Bix cite les attaques US contre l’Afghanistan et l’Irak, les attaques aériennes et les tortures pratiquées dans ces deux pays, comme autant d’actes de référence parmi d’autres de son jugement. Il considère ces actes comme équivalents en illégalité aux actes du Japon expansionniste des années 1930. Bix estime que l’établissement de lois propres aux USA concernant des actes comme la torture, en contradiction avec des lois et des traités internationaux plus encore qu’au mépris de ces lois et traités, est la marque même de cette infamie: «US war criminality is justice institutionalised, as Japan's once was.»

Voici ce que nous dit l’AFP, selon RAW Story du 31 octobre.

«Herbert Bix, who won the Pulitzer Prize in 2001 for his landmark biography of wartime emperor Hirohito, said he believed US aerial bombings and alleged use of torture in Afghanistan and Iraq constituted war crimes.

»“The current American rampage in Iraq and elsewhere, not to mention the Bush administration's threats of war against Iran, so clearly replicates Imperial Japan during the period when its leaders willfully disregarded international law and pursued the diplomacy of force,” Bix said during a visit to Tokyo.

»Japan defied the Nine-Party Treaty guaranteeing China's sovereignty, signed in 1922 in Washington, when imperial troops invaded Manchuria in 1931.

»Bix compared Japan's action to current US efforts to scuttle the Treaty of Rome establishing the International Criminal Court, which President George W. Bush argues could unfairly target Americans.

»He also said that senior US leaders — not just rank-and-file soldiers — should have been held to account for the killings of 24 civilians in the Iraqi town of Haditha.

»“US war criminality is justice institutionalised, as Japan's once was,” Bix said.

»“In today's America, torture is not only standard battlefield practice in the so-called war on terror. Torture is celebrated in American popular culture as evidenced by the popularity of ‘24,’ a TV programme in which the hero confronts a ticking bomb scenario... designed to justify torture.”»

Cette démarche de Bix est significative parce qu’elle illustre un courant profond qui se manifeste principalement aux USA à l’égard de la politique étrangère des USA, et particulièrement des modalités de ce qu’il est convenu d’appeler “la guerre contre la terreur”. La légalisation de diverses pratiques telles que la torture, l’emprisonnement arbitraire, le refus abrupt de toute soumission aux lois internationales dans des domaines importants et sensibles, tout cela représente une évolution remarquable qui justifie le jugement de Bix. L’identification entre les USA et le Japon est alors complètement acceptable et représente un jugement d’une très grande signification.

Le domaine embrassé est d’une importance considérable. Il est question d’illégalité dans une matière politique fondamentale, celle des relations internationales au plus haut niveau; il est question d’une ambition non déguisée, affirmée au travers d’actes multiples caractérisés, de leur côté, par l’irrespect des souverainetés nationales d’autres pays. Ainsi manifestée, cette illégalité n’aboutit à rien d’autre qu’à ce facteur fondamental qui embrasse une vaste situation historique et que nous nommerions: “l’illégimité de l’empire”. C’est là-dessus, finalement, qu’il faut juger l’Amérique washingtonienne, et c’est à ce procès qu’à défaut de tribunaux, l’Histoire rendra un verdict sans appel de culpabilité.

L’ex-“Monde libre”

Il fut un temps où l’Amérique était irrésistible. Grâce aux circonstances, à son habileté publicitaire sans pareille, à des traits de psychologie aussi extraordinaires que l’inculpabilité qui vous en impose jusqu’à vous faire croire sans discussion à sa “narrative”, l’Amérique fut à partir de 1945 et au moins jusqu’en 1989-1991, la représentante d’une éclatante légitimité qui paraissait objective à force d'évidence affirmée, d'une sorte d'allant de soi qui balayait toute raison. Elle avait réussi avec un naturel confondant à se parer du manteau glorieux de “Monde Libre”, jusqu’à l’être elle-même en substance. Ceux qui la mettaient en accusation pouvaient à un moment ou l’autre être confondus comme “ennemis de la Liberté”. C’était une légitimité sans égale.

Qu’on objecte les vilenies sans nombre de l’Amérique pendant cette période, et il n’en manque certes pas, et l’on aura montré qu’on n’a pas compris le sens fondamental de la chose. L’Amérique était devenue quelque chose d’à part et de différent du reste (the Rest Of the World). Toutes les vilenies en question s’effaçaient devant cette spécificité exceptionnelle. Un intellectuel aussi scrupuleux, aussi fondamentalement honnête et objectif que Raymond Aron, pouvait recevoir avec régularité, pour faire vivre sa revue, de l’argent de la CIA via un officier US attaché à l’ambassade, avec vue sur la Concorde, et ne ressentir le moindre doute ni éprouver le moindre remord. (*) (Il n’y aucun ironie ni le moindre sarcasme, – pour cette fois, – dans cette phrase.) Cela vous montre ce qu’est la légitimité, – quelque chose qui absout du reste, quelque chose d’une puissance de l’ordre de l’ineffable.

C’était le temps magique de la Guerre froide, où la fabuleuse construction du communisme et de l’anticommunisme qui va avec sanctifia tout le reste. Le zèle que mettent les crétins et publicistes idéologiques des gangs en place à Washington, qui prennent la corruption pour de l’idéologie, pour ressusciter la chose avec des blagues comme l'“islamo-fascisme” et le reste nous dit bien, a contrario et comme inconsciemment, l’écrasante vertu qu’ils ont perdu en perdant l’URSS et le montage qui accompagnait cette situation. Eclate alors, une fois dissipée cette vertu fondamentale et si bien fabriquée, ce qui nous fut dissimulé pendant un demi-siècle: que ce monstrueux ersatz d’empire, les USA, est totalement illégitime du point de vue de l’Histoire du monde. C’est un don de Dieu que la machine de guerre américaniste subisse depuis six ans une raclée en règle qui ne semble pas avoir de fin, car ainsi les réalités mécanistes de ces gens viennent définitivement conforter le sentiment de la chute finale de la légitimité de l’empire.

Il ne nous semble pas que l’“empire” (allons-y pour les guillemets) puisse jamais se relever d’un coup pareil. C’est tout le fondement de la justesse et de la justice de sa puissance qui est en cause. La paradoxale fragilité de l’américanisme est que l’Amérique, fondée sur des valeurs religieuses et sur une vision bourgeoise et conformiste du monde, a besoin de se croire vertueuse. La destruction de sa légitimité (même s’il s’agit, au regard de l’Histoire, d’une légitimité fabriquée) par divers événements depuis 1989-1991 la place devant un cas insoluble. La chose n’a rien à voir, ni avec le produit intérieur brut, ni avec le Dieu-dollar ni avec le Pentagone. Elle a à voir avec la psychologie américaniste. La conduite de l’Amérique depuis 1989-91, et, surtout, depuis 9/11, et sans qu’il soit besoin de complot pour cela, est tout entière explicable par ce désarroi psychologique profond qui se transforme en désordre puis en pathologie.

Ce désarroi est d’ailleurs mesuré et exprimé, involontairement certes, par Bix lui-même. D’une part, on est facilement convaincu par son argumentation. D’autre part, on reste sur sa faim, et une faim inextinguible jusqu’à gâcher définitivement l'argument, lorsque apparaît le nœud gordien de la chose; lorsqu’il est dit dans la dépêche: «But Bix […] said he remained optimistic for change as most Americans were opposed to “the Washington consensus.”» Cela signifie-t-il qu’il suffirait que les USA fassent amende honorable, abrogent telle et telle loi, se retirent d’Irak, etc., pour qu’ils retrouvent toute leur légitimité? Aurait-on accepté cela du Japon? Si Bix considère qu’il y a “crimes de guerre” en Irak et en Afghanistan, entre autres points caractéristiques, peut-on accepter que ces crimes de guerre restent impunis alors qu’on en connaît évidemment les auteurs? Et ainsi de suite.

Nous voici devant le cas fondamental de l’illégitimité de l’empire, et de l’“empire” incapable de se redresser avec sa légitimité perdue; et devant la quasi-impossibilité, pour ceux-là même qui l’identifient selon les règles les plus strictes, de punir les crimes qui justifient formellement cette illégitimité, et ainsi dans l’impossibilité effectivement de se laver de cette illégitimité. Le système du monde ne résistera pas à la crise de la psychologie américaniste que représentent le constat de son illégitimité et la certitude de n’en plus pouvoir sortir.

L’Amérique représente un cas intéressant où la civilisation, plus justement nommé “système”, imposée par l’empire a précédé l’empire. (Cas pourtant habituel chez les USA. L’existence précède toujours l’essence au point où toutes les situations qui relèvent du phénomène doivent être soumises à cette question: mais la substance existe-t-elle? On connaît la réponse.) Quand les USA deviennent empire, en 1945, la civilisation est déjà américanisée. La légitimité de l’empire (de l’“empire”-bidon, disons) vaut pour le système, donc pour la civilisation. L’illégitimité apparue en 1989-1991 vaut également pour le système. La crise de nerfs américaniste est celle du système, donc de la civilisation, – donc elle est nôtre (c’est-à-dire, celle de tous ceux qui sont américanisés, soutiennent et servent le système, hors des USA aussi bien). Un traitement dans un hôpital psychiatrique attend les élites de notre civilisation. Espérons que Sarko a pris du Valium dans ses bagages, pour son voyage à Washington D.C.


(*) Voir le témoignage direct du général Gallois recueillant les confidences, assez méprisantes pour Aron, de l’officier-payeur US (le colonel Kintner), ancien compagnon d’armes du SHAPE de Gallois. L'extrait est mis en ligne dans notre rubrique Extrait. (Dans Le sablier du siècle, L'Âge d'homme, Lausanne 1999.)


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