Chronique du 19 courant… De la gloire d’être Russe

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Chronique du 19 courant… De la gloire d’être Russe

19 octobre 2014 ... Cela se passait dans les années 1990. Je voyais alors souvent mon ami J (laissons-lui l’anonymat, lui qui, depuis, est parti reposer en paix). C’était un être considérable, presque un géant, toujours habillé d’un impeccable costume gris-nuit (sic) à fines rayures, avec des chemises et des cravates entre le classique et l’excentrique, et une pochette tout à fait excentrique. J était un avocat d’affaires bruxellois, d’une famille de haute lignée, conseiller mystérieux des princes et adeptes des coups fourrés. Il n’était pas vraiment de mon bord parce qu’il avait des devoirs de conformité à remplir et une vieille fidélité atlantique et atlantiste, mais il avait au fond de lui un petit espace anarchique laissé libre, où il rangeait nos relations, où, comme on dit, “il se lâchait”. On le retrouvait tantôt proche de Otto de Habsbourg, tantôt, – et là, j’en viens au cœur, – mystérieux conseiller d’une administration quelconque (qu’il disait) des musées de Saint-Petersbourg. C’était l’époque-vodka du sémillant Eltsine, où l’on voyait la malheureuse Russie désoviétisée à coups de trique financière, passée à la tronçonneuse des commandos de l’“école de Chicago”. (Les maîtres en économie et requins qualifiés de la bande à Friedman, dont Noami Klein a décrit les exploits dans La Stratégie du choc.)

Je fis un jour d’une de nos rencontres une remarque à J dans ce sens, sur cette “malheureuse Russie” dont bientôt il ne resterait rien sinon cette anarchie de gangsters-pilleurs devenus milliardaires, – on les appelait déjà “les oligarques”. J s’esclaffa en saisissant son verre, ce qui laissait bien augurer : «Mais non, mais non, détrompes-toi ! Leurs enfants vont déjà dans des collèges huppés où l’on apprend l’histoire des tsars et dans une ou deux générations, et même avant tiens, ces bandits seront devenus la nouvelle aristocratie de la nouvelle Russie, et ils la défendront mordicus, et la Sainte-Russie sera de nouveau à sa place, – à ta santé !»

Je ne sais pas si j’y crus vraiment, mais je répondis, en verve, car le vin se laissait boire, que c’était la même chose pour la France, cette façon immémoriale de pouvoir sortir le meilleur du pire. Les nations qui ont une âme savent cela. J approuva, soudain devenu grave, et nous bûmes de concert à la gloire des Russes et des Français.

Comme l’on sait, il ne reste pour cet entretemps de l’Histoire d'aujourd'hui qui semble nous préparer les bouleversements les plus décisifs, – il ne reste que les Russes. Les Français ont mis drapeau bas, emportés par un irrésistible naufrage encalminé où des notaires-poires grimés en capitaines au long cours ne cessent de proclamer que notre galion cingle vers les Amériques ruisselant d’ors et de matières premières disponibles sur le marché libre ; ils n’ont pas encore réalisé, ces notaires-poires à l’esprit court et aux petits costumes serrés aux entournures, que la chose, le galion, est échouée dans la vase des illusions postmodernistes, et qu’elle ne bouge plus, et qu’elle sombre sans bouger une écoutille ni calfater la moindre voie d’eau.

La Russie, elle, a tout subi. Elle a essuyé les plus affreuses tempêtes et les plus terribles calamités. Dans toute sa longue histoire “pleine de bruits et de fureurs”, celle qui, encore plus que les autres, ne signifie rien et qui est racontée par un idiot est rassemblée dans leur terrible XXème siècle. Ils connurent l’incendie bolchévique qui ne leur laissa qu’une terre brûlée, la catastrophe nazie qui saigna à blanc, par millions de moujiks, ces terres brûlées où ils mourraient de faim, et enfin l’abysse capitaliste qui livra leurs restes exsangues aux derniers pillards et aux nouveaux bandits. Nul, jamais, n’aurait pu croire qu’elle pût un jour se relever, – sauf un pirate de haute lignée en costume trois-pièces bien trop ample pour un notaire-poire, comme mon ami J.

Ainsi s’agit-il d’un prodigieux, d’un miraculeux redressement, et plutôt à inscrire dans la catégorie des grandes réformes morales et des élans métaphysiques. (Si l’on sait y faire, si l’on sait donner corps et vie à l’âme des principes essentiels, on peut réaliser une réforme morale et un élan métaphysique malgré la corruption et les oligarques, à la façon d’un Konstantin Malofeev.) En quinze ans, la Russie a rejailli de ses cendres infâmes et de ses catacombes envahies des terribles spectres de millions d’opprimés. Elle s’est transformée sous nos yeux, et, dans nos âmes, est né le sentiment qu’elle avait retrouvé son âme.

J’ai vécu plus d’une moitié de ma vie avec l’existence d’une Russie communiste, peinturlurée des initiales rébarbatives de l’URSS. Comme j’étais résolument dans le camp anticommuniste, j’avais une image sombre, informe, triste et embrigadée de la Russie devenue étrangère à nous, barbare, glacée comme les confins du Goulag, perçue comme un danger extrême pour la civilisation, sous la forme d’un espion toujours prêt à vous compromettre ou d’un tchékiste impitoyable, le canon de son revolver à barillet prêt à être posé sur votre nuque. J’avais du mal à comprendre qu’un de Gaulle s’entêtât à parler de la Russie, parce que pour lui le communisme passerait tandis que la Russie existait encore et existerait toujours ; je savais à peu près ce qu’avait été la Russie mais je jugeais vain d’espérer qu’elle puisse un jour secouer le joug de communisme qu’elle s’était donné comme on met sa tête sous la guillotine.

Un peu plus tard, avec Soljenitsyne, notamment avec son fameux discours de Harvard (allez donc le relire, on ne le lit jamais assez), ma certitude de perception de l’Union Soviétique commença à se modifier et à se rapprocher de l’idée que j’avais de la Russie, pour envisager que la seconde pouvait revenir dans l’Histoire et avoir raison de la première. Avec Gorbatchev, qui abattit avec sa glasnost la bureaucratie communiste, beaucoup plus au nom d’une certaine énergie slave que pour sacrifier au catéchisme libéral-démocratique, je crus que cette porte-là de l’URSS vers la Russie s’était entrouverte, et je crois encore que ce fut le cas pendant cinq-six années ; pour constater aussitôt qu’elle avait été, au contraire, vivement claquée par l’entreprise de libération par la liquidation du capitalisme yankee... Tout était donc perdu. J’avais certes une “certaine idée” de la Russie mais je n’en connaissais pas encore l’essentiel.

... Car voici qu’au contraire, avec Eltsine-vodka, les oligarques de l’origine et les généreux yankees qui retrouvaient leur rôle classique de carpetbaggers, la Russie achevait son calvaire en expulsant ses dernières cargaisons de toxines. Le reste, on connaît. Je ne crois pas qu’il y ait beaucoup d’équivalent d’un régime présenté comme autoritaire, ce régime qu’on dit être celui d’un homme (Poutine), qui se soit en fait inscrit aussi profondément dans un mouvement aussi collectif que celui de la Russie actuelle, telle que reconstituée, – cela qui fait qu’en vérité, Poutine s’efface derrière la renaissance russe pour n’être qu’un des facteurs parmi d’autres de cette renaissance.

La catastrophe ukrainienne a couronné le tout et a imposé en quelques mois cette perception intuitive, presque charnelle, qu’un changement radical avait eu lieu en quelques années. En s’attaquant aux “Russes-en-tant-que Russes” comme ils le font, les guignols et les fondus de Kiev travaillant pour les œuvres de l’UE, de la croix gammée et de la CIA, ainsi perdus dans la corruption-Système du bloc BAO qui les noient littéralement dans une mélasse postmoderniste, les guignols et les fondus nous ont rendus un fier service. Ils ont fait surgir dans mon esprit cette évidence que ceux-là qui avaient été réduits pendant un siècle à être des communistes ou des Soviétiques, – ceux-là sur qui cette main de fer du bolchévisme fut imposée selon la logique des idéologies nées en Occident avant de passer à la moulinette du capitalisme, – ceux-là désormais sont redevenus des Russes, ceux de Dostoïevski, de Pouchkine, de Tchaïkovski et de Tolstoï.

Encore faut-il voir, pour ne pas oublier l’essentiel, que cet épisode n’est pas simple caprice de l’Histoire ni un soubresaut de plus d’une de ces rares nations qui ne peuvent pas mourir. La renaissance russe arrive à un moment où l’Histoire, la grande Histoire de la métaphysique, ne décompte plus les événements terrestres en nations et en idéologies, mais en un conflit ultime où deux forces gigantesques s’affrontent et où le citoyen, la personne, ne peut plus se contenter de suivre la litanie des affrontements terrestres selon la mesure de l’historiographie courante. Ainsi la question ne se pose-t-elle nullement, en aucun cas, selon les choix d’être pro-russe ou anti-Poutine, ou bien pro-Poutine ou antirusse. Ces options-là, même si elles doivent susciter des prises de position qui pourraient être prises pour des choix, ne se résument certainement pas à elles-mêmes. On comprend ce que je veux dire, tant on répète jusqu’à plus soif, notamment dans les arcanes des archives autant que des actuelles de ce site, que se déroule aujourd’hui sur la scène du monde cet immense affrontement entre ce que nous nommons le Système et ce qui, en s’opposant à lui, se constitue en antiSystème. Cela fait qu’aujourd’hui, on peut être prorusse sans pour cela avoir le vague sentiment de malaise de peut-être trahir un peu sa patrie ; on est prorusse parce qu’on est antiSystème, et cela n’empêche pas une seconde d’attendre avec confiance que le galion échoué dans la vase se soit débarrassé de sa cargaison de volailles qui prétend mener la barque, pour que la France daigne redevenir un peu elle-même.

Gigantesque combat, titanesque affrontement ... C’est impérativement dans ce cadre qu’il faut placer le destin russe présent, et même se demander si cette ouverture russe n’a pas comme but essentiel, avant toutes choses, avant même de se reconstituer elle-même, d’effectivement donner une références et une source aux résistants antiSystème ... D’ailleurs, le mot est dit, “résistant”, – c’est-à-dire, Résistance. La Russie représente aujourd’hui le nœud et la source de la Résistance du monde face à l’agression du Système. J’ignore si elle-même a voulu ce destin et j’ignore également si elle en a parfaitement conscience ; mais l’Histoire, la dimension métahistorique décide pour nous tous, et c’est bien ce qu’elle a décidé. Ainsi donc s’explique et se justifie ce que j’appelle “la gloire d’être Russe”, – ou, comment nous pourrions dire que “nous sommes tous des Russes antiSystème”... Il n’est pas sûr que Cohn-Bendit comprendra du premier coup.

Les Russes auront donc réussi ceci qui est la marque des plus grandes choses de l’univers : redevenir Russes non seulement pour la Russie elle-même, mais pour les autres, pour ceux qui ont besoin de références sur lesquelles s’appuyer et mesurer la force et la progression des enjeux. En ce sens, parfaitement gaulliens ces Russes, pour revenir aux Français, puisque le général de Gaulle avait restauré la souveraineté nationale de la France en proclamant ce principe de souveraineté, pour que, ainsi réaffirmé, il servît de référence aux autres, à tous ceux qui, à leur tour, voulaient affirmer leur propre souveraineté. Acte de résistance, là aussi ... Il y a une ligne qui relie tous ces actes et tous ces caractères, une filiation, une pérennité.

Philippe Grasset

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