Chronique du 19 courant … Confidences du dehors

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Chronique du 19 courant … Confidences du dehors

19 janvier 2015 ... Il est vrai que j’avais décidé d’en parler pour cette Chronique du 19 courant... et qu’en même temps je me maudissais d’avoir été contraint par moi-même, et cela en toute liberté, de décider d’en parler. (En passant mais non point indifféremment par rapport aux débats-en-cours, voilà qui donne une mesure, dans le cadre de ce détail pourtant si mineur, des contraintes que donne à l’être la liberté dont soi-disant il dispose désormais, et à profusion depuis le 11 courant...) Mais quoi, il faut s’y tenir lorsqu’on tient une décision, parce qu’il faut savoir se tenir...

Pour ce cas, un préliminaire que je qualifierais presque de “technique” est nécessaire, qui dit qu’il s’agit de bien distinguer les deux plumes du même dans dedefensa.org, – celle du commentateur (PhG mais ailleurs) et celle du chroniqueur (PhG, ici même). Le premier, constant et entêté commentateur du site, avait le devoir, selon ses conceptions de travail et l’orientation de ces conceptions, d’observer l’événement sans s’y laisser emporter par un engagement et, qui sait, une passion qui auraient brouillé son jugement et l’auraient empêché d’avoir une chance d’en distinguer le sens et l’essence. Laissons cette plume de côté, ce n’est pas elle qui écrit à cet instant. Le chroniqueur, lui, entend bien vous faire part de ses états d’âme et d’esprit durant ces événements, particulièrement ce fameux 11 janvier, sans autre précaution et sans but particulier d’en sortir un enseignement précis... Cela n’empêcherait pas, d’ailleurs, qu’il en sortît quelque chose qui puisse faire office d’un enseignement précis dévoilant ainsi le but inconscient du propos.

La bonne circonstance pour mon compte est que cette Chronique du 19 courant... vienne évidemment huit jours après le 11, alors que la tension et les éclats du tremblement de terre ont commencé à se relâcher et à retomber, que les nuances apparaissent, que la narrative massive initiale décrivant l’événement a perdu sa belle unité et commence à se décomposer. Cela correspond assez curieusement, et fort harmonieusement, au calme qui dirige la plume du chroniqueur à l’entame de ce texte. Pourtant, il ne fait pas le moindre doute que mon double-commentateur n’a pas hésité à reconnaître dans les choses qui ont eu lieu dans ces quelques jours tous les signes les plus évidents d’une “crise nerveuse” d’une dimension universelle et colossale dont la cause profonde n’a rien à voir avec Charlie et ses avatars, ni même avec les menaces contre la “liberté d’expression”, et tout avec la Grande Crise d’effondrement du Système (cela écrit dès le 8 janvier 2014 et amplifié le 11 janvier 2014). Le chroniqueur et son double-commentateur ne faisant qu’un malgré leurs deux plumes, il est évident que ce diagnostic a marqué l’humeur, les sentiments et les jugements du premier. Pourtant, arrivé à cette étape de la Chronique du 19 courant..., c’est bien cette espèce de grand calme dont je vous parle qui domine, comme un sentiment d’harmonie qui paraîtrait bien inattendu et paradoxal au regard du désordre du monde dont nous nous occupons jour après jour, mon double et moi. Je vous parle d’une humeur qui n’implique en rien un jugement mais qui en est tout de même un constituant important, et qui en est certainement le reflet.

Ainsi dirais-je qu’au fond de moi, écrivant dans le cadre de cette chronique, je me suis senti “étranger” à tout cela ; ni ému, ni remué, ni furieux, ni effrayé, ni rien du tout, simplement “en-dehors”... Ce n’est pas absence du sentiment par lassitude, ni desséchement de soi-même ; je sais bien combien je peux être ému, bouleversé, par des incursions et des incidents de la vie qui me replongent pour un instant dans mes relations affectives avec l’objet de cette réflexion, – puisqu’il s’agit de la France, c’est-à-dire d’une de ces entités autour de laquelle, et bien entendu dans le cas d’un Français, se développe et se nuance une partie profonde de la vie intellectuelle profonde d’un être. (L’on sait, pour ceux qui me lisent, combien Verdun en tant qu’événement bouleversant et terrible de l’histoire de France fut et reste un facteur essentiel de cette vie intellectuelle pour mon compte : nombre de textes sur ce site en témoignent, notamment ceux du 19 novembre 2012 et du 19 novembre 2013 de cette Chronique du 19 courant....) Est-ce à dire que cet événement ne signifie rien, qu’il n’est rien pour moi ? Bien sûr que non ; cette question absurde n’étant signifiée que pour justifier l’enchaînement, mais après avoir signalé qu’il aurait pu n’y avoir rien sur quoi enchaîner.

J’ai dit le mot “étranger” pour qualifier cette attitude, qui est un mot étrange, c’est-à-dire aux multiples significations. Il vient du latin extraneus, signifiant aussi bien «du dehors, extérieur ; qui n'est pas de la famille, du pays, étranger», ce qui laisse effectivement nombre de possibilités de l’interprétation. J’entends ce mot comme le titre du livre, avec un peu de L’homme qui n’était pas là (le film des frères Coen), lequel s’inspire évidemment du Meursault de Camus qui est L’Étranger dont nous parlons... Ce Meursault qui, malgré son absence, est aussi le Meursault du grand soleil d’Alger qui fut le mien, dont lui-même explique qu’il constituât le cause mécanique de son crime par ses reflets intempestifs, et tout le monde rigole dans la salle d’audience ; le grand soleil d’Alger qui m’est resté un peu dans la tête et dont je me déferai un jour et au moins pour quelques instants, pour lui rendre l’hommage de mon souvenir, – et au fond, ce grand soleil-là, qui explique après tout mon désengagement, si l’on veut bien s’y arrêter comme à un symbole, comme à une explication à la fois psychologique et géographique, et historique bien entendu... (Un peu comme je m’en explique à propos du titre Mémoires du dehors, dans le sens où je m’en suis déjà entretenu, toujours dans cette même chronique, il y a exactement deux ans [le 19 janvier 2013]. Ainsi est-il acquis que cette impression “du dehors”, d’être “étranger”, n’est finalement jamais aussi décisive qu’elle le paraît, mais en vérité dissimulatrice d’aménagements qui conduisent, derrière l’apparente indifférence qui finit par devenir harmonie comme je l’ai dit, à une attente ardente d’une autre lumière qui éclairera enfin le sens du monde, qui se préparait peut-être dans le grand-soleil d’Alger...)

Ainsi en suis-je venu pour mon compte et précisément pour le propos de cette Chronique, à douter de la profonde réalité structurelle et conceptuelle de cet événement (je parle du 11 janvier), dans ce nième tourbillon d’événements dans l’événement, de déclarations et de déclamations, accouchant d’un énorme bruit de plus en plus uniforme, d’un tintamarre de fond qui finit par se neutraliser lui-même, jusqu’à vous conduire par un effet indirect étrange dans une sorte de silence qui est celui du cyclone, là où les choses ne bougent plus parce que la formidable tempête tourne sur elle-même en creusant et en entretenant sans cesse un espace de calme et d’apaisement au-dedans d’elle-même ... Ainsi voyez-vous ce que je veux dire en parlant de mon calme dans cette occurrence, – ce que certains jugeraient faussement être une absence et une indifférence alors qu’il n’y a aucun lien avec l’aspect du retrait et du refus de l’existence que connotent tous ces mots. Il s’agit plutôt d’un refus naturel de l’apparence de l’existence de l’événement, d’abord et surtout parce que notre époque est devenue une énorme chose où l’écume des jours prend quatre-vingt-dix-neuf pour cent de la masse quantitative du jour. Moi qui fais du 1% restant le miel de la terre par une inversion vertueuse de la comptabilité courante du Système (les 1% maléfiques contre les 99% opprimés), c’est bien cette portion qualitative qui m’attache, dans laquelle je reconnais mon parti.

Le 11 janvier ne me dit rien, il ne me parle pas de lui-même dans la figuration symbolique qu’il a prétendu avoir, avec son énorme bruit, ses Charlie et ses hyper-Charlie dans tous les coins, ses discours ronflants et extraordinairement creux de leur vide surréaliste, ses autorités totalement privées du sens et des principes qui fondent et légitiment l’autorité, ses gardes du corps disséminés dans les excellences foutues en rang d’oignon, sa représentation permanente marquée par sa constante répétition de l’allégeance mille fois répétée au Système, ses rites d’une société mécanisée par sa propre fascination pour la déstructuration et la dissolution d’elle-même où elle s’ébroue joyeusement, par sa jouissance affichée de l’irresponsabilité et de l’arrogance provocatrice maquillée en principe de la liberté de s’exprimer (Charlie en est un bon exemple potache-porno avec sa vulgarité entretenue avec zèle et constance et qui prétendrait à une essence politique), – mais quoi ! Au bout du compte, je crois pourtant que le 11 janvier annonce quelque chose ...

Ainsi ce calme immense, sidéral, comme dans le silence du grand cosmos du monde, qui vous envahit pour un instant lorsque vous réussissez à établir cette distance dont je parle, qui n’est ni détachement, ni indifférence malgré l’apparence, qui est au bout du compte l’harmonie de soi-même retrouvée un instant ... D’abord emporté par le fracas du 11 janvier et le tintamarre épuisant du système de la communication, il fallait le faire taire et, une fois silence fait, poser son oreille sur le sol, sur la terre du monde où nous nous déplaçons, et écouter les grondements souterrains qui annoncent les grands chocs à venir, qui déjà se produisent, dont nous ne savons rien, qui sont déjà là dans l’univers dont nous dépendons absolument, et dont toutes ces choses ne furent que l’apparence trompeuse... “Apparence trompeuse” certes, mais signe du ciel que les grands chocs sont bien dans le cours de leur accomplissement.

J’ai connu de grands tourments intimes, ayant vécu le drame d’un être cher qui s’enfonce dans l’excitation pathologique de la psychologie jusqu’à se transformer et n’être plus lui-même. C’est un rude fardeau de voir ainsi l’objet de votre extrême affection se diluer, échapper à vos souvenirs les plus chers, à tout ce qui palpitait en vous d’un cher passé qui semblait fixé dans l’éternité par un présent qui en assumerait l’héritage. C’est une extrême souffrance de ressentir, à côté de cette peine insondable de l’affection, l’atroce crainte de votre propre interrogation sur l’équilibre entre votre cœur, votre esprit et une psychologie soudain mise à l’épreuve du doute par la pression du drame. (C’est une sorte de : “Et si c’était moi qui était malade, en vérité ?” – et cela, sans réponse assurée, jamais.) J’ai ressenti à certains instants avec cette sorte de sentiment du jugement forcé qui pesait sur tous, au long de ces jours de folie extraordinaire du pays qui est le mien, le même vertige de l’interrogation sur la folie, – celle des autres et surtout la mienne. Je n’ai pas cédé et cela est une victoire, – même si cela m’est une amère victoire, de l’amertume de mesurer la hauteur des montagnes qu’il reste à renverser. (Mais les montagnes énormes ont elles aussi leur point d’équilibre, et elles peuvent, le moment venu, se renverser de toute leur masse du fait d’une chiquenaude qu’on croirait divine, venue d’on ne sait où et alors il faudrait s’activer à admettre que ce “d’on ne sait où” désigne quelque chose qui ne peut être décrété sans existence simplement parce qu’il nous dépasse et que nous avons décidé de lui interdire d’exister.)

... Car je sais bien la réponse dans cette interrogation sur la folie que nous imposent ces terribles événements qui, parfois, découvrent leur stupéfiante absence de substance jusqu’à vous faire douter de leur existence même. Je n’ignore pas, je ne peux pas ignorer tant la démonstration que nous offre le Système est grossière, où se trouve le parti de l’harmonie et de l’équilibre. Simplement, devant ces flots immenses des foules progressant comme une houle sans fin, telle que j’imaginais la chose (je n’ai rien regardé de cet événement du 11), ce fut finalement la réserve sans concession qui l’emporta, et avec elle le désengagement. Je connais par expérience, y compris celle du marin d’occasion que je fus dans ma jeunesse, ce que sont les tempêtes brutales et terribles du monde ; il faut les affronter, le dos rond, et passer au travers ; et, une fois la chose faite, une fois le calme revenu en soi, il faut écarter le sentiment facile du soulagement avec le maquillage de l’orgueil de l’épreuve surmontée. Il s’agit alors de comprendre que cette tempête-là fut aussi un signe du ciel qui vous dit qu’elle ne fut qu’un signe des immenses ébranlements qui se font autour de nous, sous nos pieds, au-dessus de nos têtes, très haut au-dessus de nos têtes, et que ces ébranlements immenses vont tout changer, et que cela est déjà en train de se faire...

Ainsi soigne-t-on sa crise nerveuse, le temps d’une chronique n’est-ce pas, pour trouver l’harmonie du silence et du calme et entendre la musique des fondements à venir, comme si l’“à-venir” était déjà là, tandis que le big Now, ce faux-“présent éternel” sans passé et sans avenir, se défait en débris épars et se dissout jusqu’à la disparition du dernier noyau de sa non-existence ... Le grand silence de l’harmonie universelle l’a emporté sur le tintamarre quotidien avec lequel nous tentons de combler le vide du monde que nous nous sommes faits. Il ouvre le champ de tous les possibles, loin de la foule dont on se demande si elle était déchaînée ou enchaînée, ou simplement enchantée comme par une sorcellerie.

Philippe Grasset

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