Candeur apocalyptique

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Une candeur apocalyptique


24 mai 2002 — Ce texte du Washington Times du 22 mai est intéressant, sans pourtant en prétendre beaucoup. Il contient quelques affirmations qui nous indiquent que l'Amérique, Washington D.C. dans tous les cas, est aujourd'hui un autre monde.

D'abord, un rappel des faits :

• depuis le 15 mai, il y a des révélations, des protestations, des mises en cause parce que GW et son administration auraient reçu des alertes avant l'attaque 9/11 et n'auraient rien fait.

• A partir du 18 mai, grand branle-bas, alerte partout, on annonce des attaques terroristes particulièrement épouvantables.

• Réaction des esprits critiques-grincheux : GW et son administration nous la font dans l'apocalyptique pour écarter les attaques déclenchées contre eux depuis le 15. Vieille manoeuvre : vous êtes mis en cause à l'intérieur, on sonne le tocsin pour obtenir une mobilisation générale et il n'est plus temps de chipoter en critiquant le président. Tout cela doit se faire dans l'ambiguïté, en laissant planer le doute. La vérité est différente et instructive.

Ce que ce texte nous dit, ne faisant en cela que reprendre les déclarations du porte-parole de la Maison-Blanche, c'est exactement ceci : eh bien oui, effectivement, c'est à cela qu'était destinée l'alerte, c'était pour faire taire les critiques ... Et cette manoeuvre, justement, n'est pas du tout présentée comme une manoeuvre mais comme une chose naturelle, voire une nécessité pour la sécurité des États-Unis. Le Washington Times écrit :

« The Bush administration issued a spate of terror alerts in recent days to mute criticism that its national security team sat on intelligence warnings in the weeks before the September 11 attacks. [...] The latest alerts were issued ''as a result of all the controversy that took place last week,'' said Bush spokesman Ari Fleischer, referring to reports that the president received a CIA briefing in August about terror threats, including plans by Osama bin Laden's al Qaeda network to hijack U.S. commercial airliners. »

Cette communication publique a été fort peu relevée dans toutes ses implications. La presse n'en a pas fait ses choux gras, y compris la presse étrangère. On relève par exemple un article du journal canadien Globe and Mail, qui signale l'événement, sans vraiment le commenter ni tirer quelque conclusion trop tranchée.

« As U.S. officials continued to issue warnings yesterday about the possibility of attacks by suicide bombers and terrorists, the White House quietly acknowledged that the threats are not urgent and that they are partly motivated by political objectives.

(...)

» However, White House officials told reporters that the blunt warnings issued yesterday and Sunday do not reflect a dramatic increase in threatening information but rather a desire to fend off criticism from the Democrats. »

Des parlementaires démocrates ont parlé un peu, très peu, de ces affirmations de la Maison-Blanche, sans aucunement s'exclamer à ce propos. Dans Washington D.C. aujourd'hui, près de neuf mois après l'attaque du 11 septembre, c'est l'interprétation apocalyptique qui gouverne toujours les esprits, avec à côté la transcription en pourcentages de soutien populaire. La plupart des hommes politiques partagent l'affirmation explicite de l'administration GW que les États-Unis se trouvent en permanence sous la menace d'une attaque massive, et cette affirmation dépend désormais d'une logique générale qui triomphe à Washington. A partir du moment où cet argument impératif apparaît dans un débat, tout le reste s'efface.

Dans cet incident, l'administration GW a utilisé cette logique de l'apocalypse pour en tirer deux conséquences :

• la première, défensive et ponctuelle, a été de dire que la récente alerte a été déclenchée en bonne part pour faire taire les critiques démocrates sur le comportement pré-9/11 de l'administration en montrant que celle-ci ne craignait pas de mettre la nation en alerte si des signes le nécessitaient (mais ces signes le nécessitaient-ils ? Bien des indications, y compris venant de l'administration, montrent que ces signes étaient loin d'être impératifs, au point où l'on n'a pas cru nécessaire de mettre les réseaux de sécurité nationale en alerte rouge, de les laisser au stade intermédiaire, jaune, de l'alerte). Cette affirmation revient au sophisme suivant : vous m'accusez de n'avoir pas fermé la porte à double tour il y a dix mois ? Mais regardez, je ferme aujourd'hui la porte à double tour. Vous voyez bien que vous devez faire taire vos accusations sur ce qui s'est passé il y a dix mois puisque aujourd'hui tout est fermé à double tour. Cette idée est acceptée sans aucune protestation notable parce qu'on juge que la situation est bien trop dangereuse aujourd'hui pour se préoccuper d'autre chose que le danger présent ;

• la seconde conséquence, en effet, indirecte mais beaucoup plus large, beaucoup plus radicale et évidemment offensive du point de vue de l'administration, découle du fait que l'argument précédent a été accepté et même doit être accepté sans rechigner. Cette évidence impérative impose l'acceptation de l'affirmation implicite de la Maison-Blanche, qui laisse entendre qu'on ne peut prendre le risque de déstabiliser par des critiques politiciennes une administration qui a la charge suprême de garantir la sécurité du pays dans une période de danger si pressant et si constant. Cette deuxième conséquence n'est pas loin de proposer une conclusion structurelle, impliquant quasiment une sorte de nouvel esprit du système. La logique en question exonérerait cette même administration des procédés qu'elle emploierait pour détourner des critiques qu'elles jugeraient déstabilisantes pour elle. Ce raisonnement est d'une logique impeccable à l'intérieur d'un système fondé sur l'idée absolument radicale qu'une quasi-menace de destruction générale des États-Unis est là, à chaque heure, à chaque minute. Il est d'une même logique radicale pour conduire à imposer l'idée que l'administration GW n'est pas partie prenante dans le débat politique, qu'elle n'est même pas “juge et partie” selon l'expression classique, mais qu'elle est juge tout court, — sorte de juge suprême, si l'on veut. A ce compte, on serait fondé à se demander s'il est nécessaire de faire une campagne électorale en 2004, si GW ne devrait pas être reconduit automatiquement, pour ne pas être déstabilisé et mieux se consacrer à sa tâche de vigilance de toutes les secondes.

Nous concluons en nous attachant à l'essentiel, qui est la révélation ou la confirmation de ce qu'on perçoit du climat psychologique où est enfermé le monde politique washingtonien, qui est un climat apocalyptique au sens le plus fort du qualificatif. D'où l'on ajoutera qu'on voit là la confirmation de l'excellence et de la véracité intuitive de l'analyse de James Carroll (voir notre commentaire du 22 mai). Ce n'est pas la manoeuvre politicienne qui domine l'administration GW, même si elle est diablement présente et plus d'une fois juteuse ; c'est le sentiment de vivre une époque apocalyptique qui domine et, par conséquent, la peur dominante des attitudes, la panique par instant, la surenchère constante de l'affirmation et de la description de la menace dans tous les cas. Washington D.C. est lancé dans une course sans fin pour justifier par les dangers extérieurs décrits la peur extraordinaire qui l'a saisi depuis le 11 septembre.

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